La Bouche de Fer

Aristide Delannoy

(1874-1911)

jeudi 13 décembre 2007 par Henry Poulaille

« Les amis de Delannoy se sont préoccupés de la situation difficile dans laquelle sa fin douloureuse et prématurée laisse une veuve et un enfant. ils ont envisagé les moyens d’y remédier et, sur l’initiative de quelques-uns d’entre eux, un Comité vient de se former pour organiser au bénéfice de la femme et de la fillette du noble et sincère artiste que fut Delannoy, une exposition-vente de ses oeuvres et une souscription donnant droit à la participation au tirage d’une grande tombola gratuite ».

C’est ainsi que le 27 mai 1911, dans Les Temps Nouveaux, de nombreux artistes (Octave Mirbeau, P. Signac, M. Luce, Grandjouan et Anatole France, entre autres) apportaient leur soutien à la famille du dessinateur victime de l’acharnement du « Grand Flic » Clémenceau.

Dans son introduction écrite pour Un crayon de combat, Aristide Delannoy [1], Henry Poulaille raconte dans le détail la vie cet artiste.

[…]

Delannoy est mort à 37 ans. Il était costaud d’apparence, mais d’apparence seulement. Il avait eu une enfance maladive dont il traînait les séquelles, nous dit Gaston Raïter, son meilleur ami. Son père était mort à mois de 30 ans ; le fils devait s’en aller de la même maladie. Il avait été ajourné puis réformé au corps. Marié, il avait eu deux garçons morts tous les deux jeunes.

Rêvant d’être peintre, il avait eu à Lille comme maître un brave type Pharaon de Winter qui lui avait bien mis son métier en mains. Il avait fait ensuite un rapide passage à Paris, en 1897, chez Bonnat qu’il avait quitté, retournant au pays. Mais il fallait vivre. Il était attiré par la capitale et, profitant de l’Exposition Universelle de 1900, y était revenu s’y fixer. Il pensa à proposer des dessins dans les journaux. C’était un pis-aller. Il verrait plus tard pour la peinture, sa famille n’encourageant pas sa vocation.

Il s’acharna à crayonner, allant d’un périodique à l’autre : le Frou-Frou, le Pêle-Mêle, le Petit Illustré Amusant, le Rire, le Journal pour tous, etc. Accepté assez vite comme collaborateur régulier, il prit confiance en la carrière d’illustrateur qui semblait s’ouvrir largement.

Il aborda les périodiques politiques. En juillet 1901, deux dessins de lui passaient dans l’Assiette au Beurre, dans les pages du supplément qui, dans la première année, publiait des jeunes et des inconnus. Ces deux croquis étaient sur les Gueules Noires, ce qui était une curieuse carte de visite. Dès 1902, il était parmi les artistes qui composèrent l’un des plus importants numéros de la publication : Les Falsificateurs du Lait. Delannoy, dès lors, fut de la maison. Sa signature se trouve dans plus de soixante fascicules et elle était encore en novembre 1910 dans le Pain Cher avec Raïter et Camara et dans Messe de Minuit et Réveillons qu’il composa avec Grandjouan pour Noël 1910. Ce sont ses derniers dessins, avec son Christ chez les Prostituées, paru dans le numéro hors-série sur Noël des Hommes du Jour.

L’Assiette au Beurre conquit la première place dans le domaine de l’art satirique grâce à une douzaine d’artistes d’esprit révolutionnaire contents d’avoir la possibilité d’affirmer leurs convictions. Delannoy fut avec Grandjouan le plus actif de cette pléiade d’hommes décidés, les Steinlen, Jossot, Naudin, Camara. Je renvoie le lecteur à l’ouvrage publié récemment par Michel et Elisabeth Dixmier chez Maspéro : L’Assiette au Beurre, revue satirique illustrée (400 pages et 42 hors-texte) [2].

Je me bornerai à parler de Delannoy qui en fut un des principaux collaborateurs. De 1902 à 1910, on compte plus de trois cents dessins de lui. Une douzaine de numéros sous sa seule signature : Notre Dame de l’Usine, 1902 - La Petite Ville, 1903 - Asiles et Fous, 1904 - La Traite des Gosses (texte de L. Frapié), La Fête à Marianne, Faisons des Enfants, La Petite Roquette (texte d’Almereyda [3]), 1907. Soulignons cette date de 1907. Elle apportait un peu de joie au foyer qui n’en avait guère connu. C’était l’an de la naissance de sa fille Madeleine. En 1908 paraissaient Les Conseillers Municipaux, Les belles phrases de Clémenceau. En 1909, Les Bonnes Paroles de Briand et en 1910 Les Métiers des Curés.

Delannoy était en outre co-auteur avec Grandjouan et Florès du numéro sur la catastrophe de Courrière (1906), avec Grandjouan aussi pour Messes de Minuit et Réveillons (1910), avec Naudin et Granjouan dans Les Métiers qui tuent avec les frères Bonneff (1907).

[…]

Delannoy avait de l’étoffe et nul mieux que lui sans doute ne pouvait entreprendre la bagarre qui s’offrirait hebdomadairement avec Les Hommes du Jour qu’envisageaient de lancer Henri Fabre et Victor Méric. Il s’agissait d’un brûlot violent de quatre pages donnant le portrait dessiné et la biographie de l’homme qu’on présentait.

Flax (Victor Méric) avait, dans ses articles de La Guerre Sociale, montré un aperçu de ce qu’il donnerait ; Delannoy, dans l’Assiette au Beurre, Les Temps Nouveaux, La Caricature, La Guerre Sociale, Le Cri de Paris, faisait également le poids. La réussite de cette publication pouvait être douteuse, devant se cantonner à des portraits. Il y avait eu André Gill, La Lune, L’Éclipse, Le Charivari, Le Tintamarre, Le Panthéon de Nadar. Et certains noms dominaient : ceux de Daumier avec Robert Macaire, Henry Monnier et son Joseph Prudhomme, Traviès avec Mayeux. L’éventail s’ouvrait avec Gill dont les caricatures de Thiers sont restées inoubliables et le déroulement aboutissait à Toulouse-Lautrec. Vouloir les égaler n’était peut-être pas dans la pensée de Delannoy qui était sans prétention. Il avait confiance en lui, il acceptait d’aller sur le ring. Ce serait, pensait-il, passionnant.

[…]

Le travail d’équipe à deux est bénéfique s’il y a entente parfaite. Ce fut le cas pour Méric et Delannoy, duettistes du portrait. Il y a peu d’exemples de collaborations de ce genre ayant duré trois années pleines. Elle cessa par le décès de Delannoy.

Pendant 150 semaines, les deux hommes, quoique l’un et l’autre de caractère difficile, menèrent en complet accord leur tâche, se ruant littéralement sur le patient qu’ils avaient choisi et animaient. C’était en général un « ennemi » : Clémenceau, Viviani, Briand, etc. Cela facilitait les choses sans doute.

D’où l’unité de l’ensemble.

Quand Henri Fabre eut l’idée de créer Les Hommes du Jour, il envisageait la réussite sur le plan de l’actualité. C’était un organe de combat, une sorte de boutique de jeu de massacre, comme dans les baraques de fêtes foraines, mais on veillerait à n’y pas donner de coups pour rien. On partait avec un programme bien étudié et l’on était décidé à la suivre.

Victor Méric a conté dans le numéro consacré à Delannoy à sa mort que l’artiste les avait quelque peu laissé soucieux : « Quand nous eûmes, Fabre et moi, soumis notre projet à Delannoy, l’artiste approuva et promit son concours » dit Méric. « Mais Delannoy était un homme du Nord, peu enclin à l’exubérance et l’enthousiasme. Il réfléchissait ».

« Nous étions, avoue Méric, assez inquiets. Il nous fallait, pour le premier numéro destiné au « Grand Flic » Clémenceau, un dessin vigoureux, acerbe, mordant. J’avais fait le possible pour le texte. Quand Delannoy, quelques jours après, revint avec son carton et exhiba la fameuse tête de mort, nous trépignâmes de joie. Avec un dessin semblable, c’était le succès assuré. Ce fut le triomphe. La Gueule de Clémenceau tirée à 25 000 s’enleva comme du petit pain ».

Clémenceau furieux, se jura d’avoir l’artiste au premier tournant qui se présenterait.

[…]

Quatre mois se sont écoulés depuis qu’il a reçu son camouflet de bonne année. Voilà l’heure de la monnaie à rendre. Le numéro a paru. Magnifique, plus beau encore que celui qui lui était consacré. Le Général « pacificateur du Maroc » est représenté en boucher sanglant et le sang dégouline de lui, d’un beau rouge.

Ah ! fait Clémenceau, on attaque l’armée ! Les apaches de l’armée… !

Les sieurs Delannoy et Méric furent appelés pour répondre devant la justice du crime de lèses Patrie. Ils eurent chacun un an de prison et 3 000 F d’amende.

Clémenceau avait pensé et espéré que leur incarcération gênerait les deux prisonniers dans la marche de leur travail, mais l’un et l’autre avaient pris la précaution de préparer des articles et des dessins pour parer aux accidents possibles et il n’y eut pas de surprise au cours de la publication.

Par contre, Delannoy tomba malade au point que ses camarades de geôle démarchèrent auprès du directeur de la prison. Méric et un prisonnier d’Action Française lui exposèrent le sérieux du cas, si bien que Delannoy fut libéré aussitôt. Le malade n’en devait pas moins décéder de son mal qu’avait aggravé le séjour de quatre mois qu’il fit à la Santé.

Tant qu’il put, Delannoy garda ses collaborations. En octobre 1910, la justice se rappelait de nouveau à lui pour un dessin paru dans le Pioupiou de l’Yonne. Ce journal publiait tous les ans un numéro unique. C’était une feuille antimilitariste qui était destinée aux recrues lors du départ de la classe. C’était un rituel depuis plusieurs années. Ce dessin le fit inculper pour « injures à l’armée ».

« Ce que pensent les mères » disait le dessin qui avait une légende plus tolstoïenne que provocatrice. « Mon petit, disait la mère, vaut mieux nous revenir assassiné par les morticoles galonnés qu’assassin de ses frères dans une grève ».

On avait l’oeil sur l’anarchiste.

Mais il était très malade et allait sur sa fin. En décembre, il entrait à l’hôpital, à Saint-Raphaël. Le 9 avril, il en repartait pour Paris, dans un état qui était si grave que le médecin appréhendait une issue fatale en cours de route. Il put rentrer chez lui, avenue du Maine, mais le 5 mai, il mourait.

Sans contester l’importance de la collaboration de Delannoy à l’Assiette au Beurre, on est amené, si on la confronte avec celle des Hommes du Jour, à se demander si ce n’est point dans cet hebdomadaire que l’artiste s’est manifesté le plus personnel.

[…]

Ses cent cinquante couvertures des Hommes du Jour du début de 1908 à la fin de 1910, constituent en quelque sorte le Panthéon de la Belle Époque, celle du septennat de M. Fallières.

Autour de la tête de mort de Clémenceau qui ouvrait cette boutique, Delannoy rénovait une vieille idée du dessinateur Nadar avant qu’il ne se fixât photographe et qu’il avait baptisée le Panthéon de Nadar.

[…]

Le dessin satirique pourtant n’était qu’un pis-aller pour Delannoy qui avait rêvé être peintre. On a quelques toiles et aquarelles de lui. Il en dit souvent son regret, mais la vie était là, impérieuse. Il la fallait gagner au jour le jour. Quelques paysages témoignent d’une ferveur qui eût voulu se dépenser. plusieurs lithos des Temps Nouveaux et certaines doubles pages de La Petite Ville, Le Chemin de Halage dans l’Assiette au Beurre eurent été des absolus chefs-d’oeuvres peints à l’huile. Comme peintre, il se fut situé aux côtés de Pissaro et de Maximilien Luce, ce Luce si affectueusement campé dans les Hommes du Jour.

[…]

[1] Un crayon de combat, Aristide Delannoy, Le Vent du Ch’min Editeur. Ouvrage aujourd’hui épuisé.

[2] Dixmier E. et M., L’Assiette au beurre. Revue satirique illustrée, Paris, Maspéro, 1974 (ouvrage épuisé).

[3] Eugène Bonaventure de Vigo, dit Miguel Almereyda (anagramme de : Y’a la merde). Militant et propagandiste anarchiste et antimilitariste. Victime d’une machination politico-financière, il est arrêté le 6 août 1917. Le 14, il est découvert mort, vraisemblablement assassiné dans sa cellule. Il laisse un jeune fils orphelin, Nono, le futur cinéaste Jean Vigo.


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