La Bouche de Fer

Prélude pour un massacre

dimanche 28 octobre 2007 par Alex Matin

La province de Santa Cruz occupe la moitié australe de la Patagonie, à l’extrême sud de l’Argentine Vaste de 250.000 km2 (presque la moitié de la superficie de la France), au climat rude et froid, elle est encore aujourd’hui faiblement peuplée. En 1920, les principaux centres habités sont sur la côte. Rio Gallegos, la capitale et plus grande ville du territoire, a alors 4.000 habitants La distance routière a Buenos Aires est de 3.000 km ; le principal moyen de transport est en fait maritime (une semaine de voyage), mais le télégraphe assure une communication en un temps raisonnable.

C’est le mouton qui fait vivre Santa Cruz l’élevage, la tonte pour la laine, puis les abattoirs et les frigorifiques. Trente ans auparavant, le territoire était encore quasiment vierge ; en 1920, un groupe d’une vingtaine de latifundistes - en général des immigrés ou des fils d’immigrés espagnols, anglais, allemands, etc. - possèdent les terres, dont les plus puissants sont les Braun et surtout les Menendez qui possèdent plus d’un million d’hectares chacun (et en plus des commerces, des navires). Il y a également des exploitants plus modestes. Les estancias et les haciendas (ranchs) travaillent en général pour des intérêts britanniques : la laine, la viande sont achetées et acheminées par des compagnies anglaises, qui possèdent souvent elles-mêmes des terres.

Les travailleurs des haciendas, qui logent généralement sur place, supportent un travail difficile et mal payé, mais ils ne meurent pas de faim, loin de là. Ils sont immigrés (Espagnols, Russes, Français, Allemands, Italiens), ou alors Argentins du Nord ; mais la plupart des « peones », la main-d’oeuvre à tout faire, peu qualifiée et mal traitée, sont des Chiliens.

En 1916 avaient eu lieu les premières élections présidentielles au suffrage universel (masculin). Hipolito Yrigoyen, leader de l’Union Civique Radicale (centre-gauche, anti-conservatrice) est élu président de la République ; l’UCR obtient la majorité à la Chambre des députés.

Deux centrales se partagent le mouvement syndical. En effet la FORA (Fédération Ouvrière Régionale Argentine), qui lors de son Ve congrès en 1905 avait clairement affirmé son orientation anarcho-syndicaliste, s’est scindée en deux en 1915 lors de son IXe congrès : suite à l’entrée massive de tous les autres syndicats (d’orientation syndicaliste révolutionnaire, socialiste, réformiste), la référence à l’anarchisme est bannie du Pacte de Solidarité ; de nombreux anarchistes décident alors de quitter cette FORA pour reconstruire l’ancienne. Il y a donc deux FORA : la FORA du IXe congrès, dite « syndicaliste » et la FORA se réclamant du Ve congrès, dite « quintiste » ou anarchiste. La première, dont la direction est franchement réformiste (mais y militent néanmoins des anarchistes et des communistes), est bien plus importante. Mais la FORA anarchiste est encore puissante : 70.000 adhérents en 1920.

La Sociedad Obrera de Rio Gallegos (Société ouvrière de Rio Gallegos), adhérente depuis sa fondation en 1910 à la FORA, ne s’est pas préoccupée de changer de syndicat lors de la scission et reste donc affiliée à la FORA syndicaliste. Elle regroupe des dockers (par ailleurs adhérents, au sein de la FORA, de la Fédération Ouvrière Maritime - FOM -, dont le secrétaire national est un intime d’Yrigoyen), des employés d’hôtels et de commerces, et quelques travailleurs ruraux. En 1920, le secrétaire général de la Fédération Locale Ouvrière de Rio Gallegos est un jeune Espagnol de 23 ans, Antonio Soto, asturien et anarchiste. Arrivé à Santa Cruz quelques mois auparavant, il s’est fixé à Rio Gallegos et travaille en tant que docker. D’autres anarchistes sont membres de la Fédération locale, la plupart d’entre eux d’origine espagnole.

Les propriétaires fonciers sont eux aussi bien organisés, notamment au sein de la très conservatrice Sociedad Rural de Rio Gallegos, dont le secrétaire général, Correa Falcon est également, en 1920, le gouverneur provisoire du Territoire de Santa Cruz. Il existe par ailleurs une Ligue du Commerce et de l’Industrie ainsi qu’une section locale de la Ligue Patriotique Argentine (extrême droite), qui avait tirée sur les ouvriers lors de la « Semana Tragica » de Buenos Aires, en 1919.

La situation sociale n’était pas toujours calme : une grève des travailleurs ruraux avait eu lieu en 1915 et en 1919, des grèves du côté chilien (Punta Arenas) avaient été réprimées.

*

En 1920, la crise économique mondiale touche durement la Patagonie : le prix de la laine chute lourdement, les salaires baissent, le commerce local est en crise. De plus, Yrigoyen vient récemment d’introduire un système d’impôts en Patagonie, ce qui lui vaut les reproches des propriétaires. D’ailleurs, les radicaux de Rio Gallegos s’opposent aux conservateurs et ils attendent avec impatience l’arrivée d’un gouverneur radical qui vient d’être nommé. Le juge fédéral Ismael Vinas, radical, fait des procès contre des compagnies britanniques et protège les ouvriers.

Début septembre 1920, la Fédération locale demande à la police l’autorisation de manifester le 1er octobre : il s’agit de commémorer le onzième anniversaire de l’exécution de F. Ferrer, l’éducateur espagnol. Le 28 septembre, la police refuse ; la Fédération locale décide en représailles de voter une grève générale de 48 heures, appuyée par les radicaux. Depuis 2 mois, le climat était tendu : en juillet avait eu lieu une grève des ports et des employés d’hôtels qui s’était soldée par la victoire du syndicat ; les hôtels qui avaient refusé toute négociation ont dû capituler face au boycott décrété par la Fédération.

Quelques jours plus tard, faisant suite à une mesure de la Ligue pour le Commerce et l’Industrie, la Fédération locale appelle à boycotter 3 établissements de commerce. La riposte ne se fait pas attendre : le 19 octobre, la police donne l’assaut du local syndical et arrête une dizaine de personnes, dont les dirigeants. I. Vitas, qui détient le pouvoir judiciaire sur le territoire, juge la détention illégale et demande au gouverneur de relâcher les prisonniers. Ce dernier refuse et en appelle à Buenos Aires. Entre-temps, la Fédération locale avait déclaré une grève générale illimitée jusqu’à la libération de tous les détenus. Elle envoie également des tracts et des délégués dans les campagnes pour expliquer aux travailleurs ruraux les raisons d la grève, et en leur demandant leur adhésion. On note clairement l’influence des radicaux (cultivés, ils avaient un certain ascendant sur des ouvriers souvent autodidactes) : les appels à la grève sont mesurés, les actions doivent être menées dans la légalité. Correa Falcon décide de relâcher une partie des prisonniers, mais la grève continue. Finalement, après une guerre de télégrammes entre radicaux et conservateurs, le ministre de l’Intérieur ordonne de libérer tous les prisonniers.

La grève est donc levée. Mais plusieurs travailleurs ruraux, venus justement pour cette grève, se trouvaient alors à Rio Gallegos. Ils ne tardèrent pas à s’organiser au sein de la Fédération locale, et la nouvelle tombe comme une bombe : partant sur leurs propres revendications (salaires et conditions de travail), les « ruraux » menacent de déclencher une grève totale dans les campagnes à partir du 1er novembre. Alors que des centaines de peones arrivent à Rio Gallegos, marchant derrière des drapeaux rouges et noirs, les patrons refusent de reconnaître le syndicat et prétendent négocier au cas par cas. Quinze jours plus tard, sous la menace de perdre la saison (le sud de Santa Cruz est totalement paralysé) des négociations sont entreprises. La Fédération locale propose une « Convention de travail et capital » où les revendications - somme toute assez modérées - sont clairement définies (voir traduction en annexe). Le patronat rompt les négociations, mais sous la pression, il accepte une version légèrement modifiée de cette « Convention ».

Cependant le 4 décembre, dans un local bondé, A. Soto réussit à convaincre la majorité de refuser l’offre patronale, car celle-ci ne comportait aucune garantie et de plus, les radicaux conseillaient d’attendre l’arrivée prochaine du nouveau gouverneur, le radical Yza, récemment nommé mais encore à Buenos Aires. Lors de cette réunion, un nouveau bureau, composé en grande majorité d’anarchistes, est mandaté. La grève continue donc ; elle s’étend même dans le nord, à Puerto Deseado, touchant également des cheminots, où le 17 décembre un gréviste sera abattu par la police lors d’une manifestation. Dans le sud, de nombreux grévistes se regroupent autour de El Toscano et El 68, deux anciens bagnards de Terre de Feu qui sont partisans de prendre les armes pour se défendre. Mais les décisions sont toujours prises collectivement par les 600 grévistes assemblés autour de El 68. Les haciendas qui se refusaient à signer la convention sont pacifiquement occupées. Les grévistes y prennent ce dont ils ont besoin (surtout des chevaux et de la nourriture), en notant soigneusement les articles embarqués : un exemplaire était remis au patron ou à l’administrateur de l’estancia ; cet exemplaire valait comme ordre de paiement tiré sur les fonds de la Fédération locale (cette pratique avait évidemment lieu là où le syndicat était présent). Les haciendas sont ensuite évacuées, certains grévistes restant sur place et d’autres allant rejoindre le groupe de El Toscano.

Début janvier 1921 un commissaire de police, connu pour avoir arrêté et frappé sans raisons des grévistes, est fait prisonnier avec quelques hommes par El Toscano. Deux policiers sont tués lors des affrontements. D’autres policiers réussissent à s’échapper et regagnent Rio Gallegos totalement affolés, où ils répandent le mythe de 200 bandoleros (bandits) fortement armés menaçant la sécurité du territoire. Les propriétaires et leurs familles, apeurés bien que n’ayant subi aucune violence, se replient à Rio Gallegos. Les autorités envoient des télégrammes désespérés à Buenos Aires, en demandant des renforts au gouvernement et en s’assurant une propagande favorable dans la presse de Buenos Aires.

Le 9 janvier, deux bateaux de la marine accostent à Rio Gallegos. Tous les dirigeants de la Fédération locale sont emprisonnés (sauf Soto qui réussit à s’échapper). Les marins imposent le couvre-feu dans la ville et toute réunion est désormais interdite. Face à la répression, et au mutisme de la FORA syndicaliste, pourtant tenue informée par la Fédération Ouvrière Maritime, la grève est levée à Rio Gallegos. Mais dans les campagnes, elle continue, avec une nouvelle revendication : libération des syndicalistes emprisonnés. Plusieurs propriétaires sont désormais retenus comme otages par les grévistes. Alors qu’à Santa Cruz 20.000 tonnes de laine croupissent dans des entrepôts, à Buenos Aires le consulat britannique exprime sa « préoccupation ». A la mi-janvier, le consulat allemand et le gouvernement chilien s’inquiètent de la situation.

Le gouvernement, qui essayait de temporiser, réagit en envoyant Yza, radical pur jus, pour remplacer le conservateur gouverneur par intérim Correa Falcon et pour prendre en main la situation. Mais il ne vient pas seul le Xe bataillon de cavalerie est envoyé pour pacifier le Sud. A sa tête, Yrigoyen choisit personnellement le lieutenant-colonel Hector Varela, radical et homme de confiance du président. Le 28 janvier 1921, il quitte le port de Buenos Aires avec 200 hommes.

Le gouverneur Yza vient alors d’arriver à Rio Gallegos, accueilli par les ouvriers tout comme par les patrons. Ces derniers vont être déçus : sa première mesure sera de renvoyer tous les policiers tabasseurs aux bottes des conservateurs, et il ordonne ensuite de libérer tous les prisonniers. Les propriétaires se voient alors obligés, sous son égide, de présenter aux grévistes une nouvelle plate-forme, dite « Convention Yza » qui reprend presque intégralement la première convention rédigée par la Fédération locale. La seule revendication non satisfaite est celle du paiement des jours de grève (qui sont tout de même payés à moitié).

Des délégués partent donc dans les campagnes pour rencontrer les grévistes, qui votent l’acceptation de l’accord. La contrepartie consiste à libérer les otages (qui pour la plupart avaient déjà été relâchés) et de rendre les (quelques) armes qu’ils possèdent aux troupes du lieutenant-colonel Varela, fraîchement débarquées, qui leur délivrent un sauf conduit avec lequel ils peuvent regagner leur hacienda. Seul El Toscano et une dizaine d’hommes refusent et gagnent le maquis avec les armes.

Pour les travailleurs ruraux, la victoire est totale.


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