La Bouche de Fer

VI - Bilan des conseils de Bavière.

dimanche 14 décembre 2008

Dans toute l’Allemagne et plus particulièrement en Bavière, les conseils d’ouvriers et de soldats ont été la forme d’organisation spontanée du prolétariat allemand. Cette structure pyramidale, partant de la base, constitua une alternative révolutionnaire au système parlementaire. Cependant il faut reconnaître que les conseils ont connu des échecs. Certains se sont effondrés sans combattre et ont accepté de céder la place au parlement. D’autres se sont montrés plus solides comme en Bavière mais on retrouve en Russie, en Hongrie, en Italie et en Allemagne certains défauts dans le système des conseils. Nous n’entrerons pas ici dans le débat théorique sur les conseils. Nous renvoyons en bibliographie à quelques ouvrages portant sur le sujet. Ce qui nous intéresse, ce sont les imperfections qui ont pu gêner les conseils bavarois.

 Les partis et les institutions.

Les conseils n’ont pas exclu de leur fonctionnement les partis politiques. Au contraire, ils ont été le champ clos de leurs querelles. Le S.P.D. a souvent neutralisé les conseils par son travail de sape. Le Parti Communiste a tenté comme en Russie de noyauter les conseils ouvriers et les assemblées d’entreprises se réduisaient parfois à enregistrer des décisions conçues ailleurs. Autre défaut : le sort des anciennes institutions. Car les conseils ne les suppriment pas réellement. Ils construisent à côté, les rendant ainsi inutiles. Mais en laissant subsister d’anciens réseaux de police et d’autres administrations, ils ouvrent la porte à tous les sabotages. La république des conseils se contenta d’un serment de fidélité des anciens fonctionnaires ! Les anarchistes italiens chèrchèrent à en tirer des leçons en faisant voter au congrès de l’U.S.I. (syndicat révolutionnaire) de décembre 1919 une motion incitant à la démolition réelle de l’appareil d’État. “ Puisqu’on ne peut vaincre l’État en l’ignorant, du fait qu’il peut faire sentir sa présence à tout moment en mettant en marche son mécanisme de contrainte et de sanction, il faut détruire aussi ce mécanisme. Les conseils ne peuvent accomplir cette opération et pour cela ils demandent l’intervention d’une force politique organisée ; le mouvement spécifique de la classe, qui porte à terme une telle mission. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut éviter que le bourgeois, jeté par la porte dans ses vêtements d’industriel ne rentre par la fenêtre déguisé en policier ” [1].

 Une république inopportune ?

Fallait-il proclamer la République des Conseils ? Cette question provoque encore des controverses. Il est un peu facile avec le recul de l’historien de déclarer que les conseils de Bavière étaient condamnés. Bien sûr, on trouve dans les déclarations de leaders comme Leviné ou Toller un certain pessimisme. Ceux-là avaient bien vu que la révolution était partout réprimée en Allemagne et que la population ne comprenait pas vraiment ses objectifs. Mais les ouvriers refusaient le retour à l’ancien système. La défense spontanée de la république le 14 avril 1919 le prouve. Ce qui se passait en Russie parut un exemple à suivre. Et si la Bavière était isolée du reste de l’Allemagne en mars 1919, il ne faut pas oublier qu’en Autriche et en Hongrie les conseils s’étendaient.

Une jonction entre les républiques de conseils hongroise et bavaroise par l’Autriche était envisagée par certains contemporains. L’armée hongroise des conseils, bien équipée et nombreuse était autrement plus efficace que celle des Bavarois, mettant en échec les Tchèques et les Roumains sur deux fronts au moment où l’agitation gagnait l’Autriche. Comme l’écrit A. Dauphin-Meunier : “En un jour, l’armée magyare aurait pu gagner Vienne. En une heure, déclara plus tard le président du Conseil autrichien Seitz, les Conseils ouvriers d’Autriche auraient renversé la république démocrate (…) La route de Vienne à Munich était ouverte. Rapidement, les révolutionnaires, par Linz, Ried et Simbach, pouvaient opérer leur jonction avec les Bavarois.” [2].

Malheureusement, la Hongrie révolutionnaire s’était choisie comme leader Bela Kun, trop timoré pour affronter des démocraties libérales parfaitement conscientes, elles, des enjeux politiques. Clemenceau, au nom de la France, sut le berner par des promesses de négociations (le mensonge n’est pas l’apanage des régimes totaliiaires) tout en organisant l’écrasement de la Hongrie après avoir exigé des autorités allemandes celui de la Bavière. Mais il faut tenir compte du contexte de l’Europe centrale et pas seulement de l’Allemagne si l’on veut comprendre la proclamation de la République à Munich.

 Bilan politique.

L’attitude du K.P.D. a été plutôt critiquable. Les communistes ont boycotté la République lors de sa proclamation tout en noyautant dans le même temps les conseils d’entreprises. Lorsque les circonstances leur furent favorables, ils prirent pour eux seuls la direction des affaires sans se montrer plus compétents d’ailleurs. Les justifications fournies à posteriori ne tiennent pas : si la révolution n’était pas mûre en Bavière pourquoi le serait-elle devenue après les manœuvres du K.P.D. dans les conseils ? Il faut mettre à leur passif d’avoir exacerbé les divisions internes sans parler de la tentative de renverser la République le 11 avril 1919.

Les anarchistes ne sont pas suspects d’autoritarisme pendant leur gestion mais plustôt d’un certain amateurisme. au point de négliger leur propre organisation. Les effets s’en firent sentir lorsqu’il fallut défendre la République des conseils. La deuxième critique porte sur l’attitude de certains de leurs militants qui préféraient les discours aux actes ou manquaient parfois de réalisme. Que penser d’un Landauer suggérant lors de l’encerclement de Munich d’envoyer en émissaire un enfant vêtu de blanc pour attendrir les soudards ! Dans ses mémoires, Gustav Regler raconte qu’il aurait demandé audience à Landauer pour lui demander des armes et que celui-ci aurait alors répondu : “Je n’ai pas d’armes à te donner. N’as-tu pas d’autres moyens de persuasion pour des garçons de ton âge ?” [3] ! On cite souvent les propos enthousiaste du poète Rilke (qui sera expulsé de Munich pour cette raison lors de la répression) mais on aimerait connaître davantage l’avis des ouvriers des Conseils tombés en aussi grand nombre… Et pourtant les anarchistes ont joué un rôle essentiel dans les conseils de Bavière mais le manque d’expérience ajouté aux difficultés locales les ont empêchés de faire de la Bavière le lieu d’une expérience libertaire.

 Conséquences de la répression.

Les sociaux-démocrates ont une lourde responsabilité historique. Ils n’ont trouvé comme solution que d’écraser les conseils à tout prix, ce qui les a conduit à introduire le loup dans la bergerie. En effet, les sociaux-démocrates sont responsables de l’implantation du nazisme dans sa région d’origine, la Bavière. Parmi les troupes qui écrasèrent la République des conseils se trouvaient de futurs nazis comme Rudolf Hess ou Röhm. A tel point qu’avoir participé à la répression devint un titre de gloire parmi les activistes d’extrême droite. Adolf Hitler, simple mouchard à cette époque, affirme sans la moindre preuve dans “Mein Kampf ” que trois hommes des conseils seraient venus l’arrêter mais qu’il les aurait mis en fuite ! Un mensonge destiné à se valoriser auprès des anciens de l’armée blanche qui peuplaient son parti. Ce qui est plus grave, c’est que la région de Munich fut livrée à la soldatesque et à l’extrême droite. La police se plaignit même de ne plus rien contrôler !

Le S.P.D. ne profita pas du bain de sang qu’il avait organisé. Peu de temps après, Hoffmann fut mis en minorité au parlement local et dut céder sa place à la droite. Une situation quasi insurrectionnelle s’instaura en Bavière. Ce fut la seule région où réussit le putsch d’extrême droite de Kapp en 1920 et c’est à Munich que se produisit celui d’Hitler en 1923 avec beaucoup de ceux qui avaient écrasé la République des conseils.

[1] P. C. Masini : Anarchistes et communistes pendant le mouvement des conseils à Turin, Paris, 1983, p. 27

[2] A. Dauphin-Meunier : La Commune hongroise et les anarchistes, Paris, 1926, p.68

[3] G. Regler : Le glaive et le fourreau, Paris, 1960, p. 98


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