La Bouche de Fer

I - Révolution allemande, révolution bavaroise.

vendredi 19 décembre 2008

En 1914 la Bavière entre en guerre comme le reste de l’Allemagne. C’est l’union sacrée derrière l’empereur Guillaume II. Mais, peu à peu le conflit s’enlise. La pénurie et les privations provoquent le mécontentement de la population allemande. Après un hiver très dur en 1916, des troubles vont agiter tout le pays. De mars à novembre 1917, les ouvriers manifestent dans les principales villes d’Allemagne : Berlin, Hambourg, Leipzig…

 Les organisations politiques

Les partis sont touchés à leur tour par la crise. Le parti social-démocrate (S.P.D.), la principale force non-conservatrice, soutenait ouvertement le militarisme. En conséquence il essuie une scission de députés qui refusent de voter de nouveaux crédits de guerre et qui constituent en avril 1917, au congrès de Gotha, un Parti des sociaux-démocrates indépendants (U.S.P.D.) formant un ensemble assez hétérogène. La Ligue spartakiste, dirigée par Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, y participe en conservant une certaine indépendance.

En Bavière la situation est assez différente. Le S.P.D. est comme partout ailleurs belliciste et partisan de l’Union sacrée mais le fossé se creuse entre des dirigeants comme Auer, la bureaucratie syndicale et certaines sections de base plus radicales, voire révolutionnaires. La tâche des responsables de la social-démocratie est d’abord d’éviter les débordements.

Les spartakistes sont inexistants à Munich, il n’y aura pas de groupe avant décembre 1918. Selon Roland Lewin, “la présence et l’action des anarchistes constituèrent un obstacle à leur essor dans cette région ” [1]. Il est vrai que ce courant comportait deux grandes figures. Erich Mühsam, tout d’abord. Cet écrivain est alors très connu dans la bohème littéraire. Il collabore avant-guerre à des revues comme Jugend, Simplicissimus et fonde la sienne, Kaïn qui tire à 3000 exemplaires. L’autre personnalité est Gustav Landauer (1870-1919), théoricien d’un socialisme libertaire original. Membre des Jungen, l’opposition de gauche au sein du parti social-démocrate, il quitte celui-ci en 1891. Délégué au congrés socialiste de Londres de 1896, Landauer est exclu comme tous les anarchistes après avoir condamné la participation des socialistes aux élections. Il est même expulsé physiquement de la salle après une intervention à la tribune. Grâce à son journal, Der Sozialist, il fédére plusieurs groupes qui donnent naissance à une organisation appelée Sozialistischer Bund, en 1908.

Partisan d’un socialisme moral voire « spirituel » (il parle sans cesse d’un « Esprit de la Révolution ») Landauer concevait ainsi son projet de société : « Un village socialiste avec des ateliers et des fabriques villageoises, avec des prairies, des champs, des jardins, du gros et du petit bétail, des volailles - Vous prolétaires des grandes villes, habituez-vous à cette pensée : si étrange et bizarre qu’elle puisse vous paraître, c’est là le seul commencement d’un socialisme réel qui vous soit laissé » [2].

Avant 1914 Mühsam avait tenté d’implanter à Munich un groupe de l’organisation de Landauer, qui prit le nom de Groupe Action et dont nous avons déjà parlé. Il s’éloigna très vite des positions de Landauer pour prendre une orientation anarcho-communiste [3]. Mühsam essayait de rassembler les éléments épars de l’anarchisme sur Munich et de se donner une assise en axant sa propagande vers les artistes de la bohême et le sous-prolétariat. C’est ainsi que les prostituées munichoises assistaient aux réunions du groupe accompagnées de leurs souteneurs, jusqu’à ce que Landauer, mécontent pour la réputation de son mouvement, dissolve le groupe !

Les sociaux indépendants (USPD) sont très influents malgré leur faiblesse numérique (environ 400 militants) grâce à la personnalité de leur leader, Kurt Eisner, un militant pacifiste. L’USPD agit notamment pour obtenir la libération des prisonniers politiques. Ce parti participe activement aux manifestations pour la paix.

Cette paix est de plus en plus souhaitée en Allemagne. Nul doute que le sentiment séparatiste des bavarois se trouve exacerbé par cette situation. Ils ressentent une forte rancune à l’égard des prussiens qui les ont entraînés dans cette guerre. Certains historiens ont limité à ce séparatisme la contestation en Bavière. C’est bien sûr excessif même si les révolutionnaires ont pu utiliser ce sentiment pour aller plus loin.

 La chute de la monarchie

La chronologie de la contestation en Bavière n’est pas très différente de celle du reste de l’Allemagne, au moins au début. Après un cycle de manifestations, des grèves éclatent pour protester contre les restrictions et pour demander la paix. Elles atteignent leur point culminant entre novembre 1917 et janvier 1918. Les ouvriers de l’usine de munitions Krupp à Munich cessent le travail. Le 28 janvier Mühsam s’adresse à 10 000 travailleurs et appelle à la grève générale. Kurt Eisner fait de même mais la répression et les atermoiements du S.P.D. font échouer la grève. Dans sa pièce « Judas » (au titre évocateur !) publiée en 1921, Mühsam évoque le rôle démobilisateur des syndicats alliés au S.P.D. Nous publions un extrait de cette pièce en annexe. Après ces émeutes, le pays semble calme. Les dirigeants sont en prison ou envoyés au service civile et jusqu’en novembre 1918, l’agitation reste limitée. Rassuré, le pouvoir procède même à des libérations de prisonniers. Soudain tout bascule. A Kiel, un port du nord de l’Allemagne, les marins refusent de s’embarquer pour un baroud « d’honneur » de la flotte allemande alors que la défaite semble inéluctable. Ils se mutinent, créent des conseils de marins et s’emparent de la ville après des combats armés (1 - 4 novembre 1918). Par contagion des troubles se produisent alors dans tout le pays. Une grande manifestation en faveur de la paix se déroule à Munich le 7 novembre, avec l’autorisation des autorités qui veulent faire retomber la pression. D’ailleurs, Auer, le leader du SPD local, s’est porté garant de la modération des manifestants !. Il y a là l’U.S.P.D. qui semble bien encadrer le cortège, la Ligue des paysans, des membres du S.P.D. et une foule impressionnante. Le nombre des manifestants est estimé à 150 000 ou 200 000.

D’abord pacifiste, elle se transforme en émeute. Au son de la Marseillaise (!), les manifestants les plus décidés pénètrent à 17 heures dans l’école Guldein transformée en caserne puis dans la Turken Kaserne. Des soldats entraînent leurs camarades hésitants et la troupe se rallie. A la brasserie Mathoeser, des manifestants constituent un conseil des ouvriers et des soldats.

Apprenant que les régiments de la garde refusent de tirer sur la foule, le roi s’enfuit avec sa famille dans le Tyrol autrichien. La monarchie Bavaroise a vécu. C’est seulement le 9 novembre, soit deux jours après, qu’à Berlin le Kaiser prendra lui aussi la route de l’exil.

 Proclamation de la république

Dans la nuit du 7 au 8 novembre, La République bavaroise est proclamée au Landtag à l’unanimité. Une déclaration d’Eisner est placardée dans Munich. En voici des extraits :

“ Un gouvernement populaire, porté par la confiance des masses, va être mis en place incessamment. (…)

Le conseil d’ouvriers, de soldats et de paysans assurera le strict maintien de l’ordre : toute infraction sera sanctionnée impitoyablement. La sécurité des personnes et des biens est garantie. Dans les casernes, les conseils de soldats assureront le maintien de la discipline et prendront leur sort en main. Les officiers qui ne s’opposeront pas au nouvel état des choses pourront vaquer à leur service librement. Nous comptons sur l’aide active de l’ensemble de la population. Bienvenue à tous ceux qui voudront contribuer à bâtir cette liberté nouvelle. Tous les fonctionnaires demeurent à leur poste. Des réformes sociales et politiques fondamentales vont être mises en œuvre sans délai. Les paysans garantissent l’approvisionnement des villes. La vieille opposition ville/campagne va disparaître. La distribution des vivres sera organisée rationnellement (…)

Pour la Bavière, la guerre fratricide des socialistes a pris fin. Sur la base révolutionnaire actuelle les masses ouvrières vont retrouver le chemin de l’unité. ”

L’esprit de ce texte va dans le sens d’un apaisement. Pas de purge dans l’administration et dans l’armée. On insiste sur l’absence de violences et Eisner invite à serrer les rangs. D’ailleurs, par la promesse qu’il n’y aura pas d’effusion de sang, les chefs du S.P.D. acceptent de participer à un gouvernement provisoire.

Kurt Eisner en devient le chef ou Präsident-Minister et aussi le ministre des Affaires étrangères. Le serrurier Unterleitner (U.S.P.D.) reçoit un poste moins stratégique, celui des Travaux publics. En revanche, Auer, leader du S.P.D. est à l’Intérieur, trois autres sociaux-démocrates, Timm, Rosshaupter, et Hoffmann s’occupent respectivement de la Justice, des Affaires militaires, et des Cultes. La Ligue des paysans, des sans-parti et d’autres U.S.P.D. participent au gouvernement provisoire.

La situation manque de cohérence puisque coexistent des conseils ouvriers et ce gouvernement dirigé par Eisner où siègent à des postes-clés, les leaders du S.P.D., bien décidés à s’opposer à cette révolution. C’est en fait le règne de l’ambiguïté, ce qui ne va pas tarder à provoquer des dissensions.

D’où viennent ces « conseils » d’ouvriers et de soldats qui éclosent un peu partout en Allemagne ?

On peut leur trouver une justification dans l’ oeuvre de l’anarchiste Bakounine ou des précédents historiques pendant la Commune de Paris, voire même lors de la Révolution française (avec les sections de quartiers tenues par les sans-culottes parisiens en 1793) mais leur origine directe remonte seulement à la Révolution russe de 1905. Le soviet russe est l’équivalent du conseil allemand (« Rat »). Selon Oskar Anweiler on peut définir les conseils ainsi :

"1. Assujettissement à une catégorie sociale placée dans une relation de dépendance ou d’oppression ;

2. Démocratie directe ;

3. Mode révolutionnaire d’institution" [4] ;

Ces assemblées générales s’opposent au pouvoir central et concurrencent les syndicats ouvriers, soit parce que ceux-ci sont inexistants comme en Russie, soit parce qu’ils jouent un rôle contre-révolutionnaire comme en Allemagne en étant inféodés au SPD et bellicistes. Les conseils deviennent donc l’outil de lutte des révolutionnaires qui peuvent espérer former des républiques fédérées. Ce n’est pas encore le cas à Munich où ils sont en rivalité avec le gouvernement d’Eisner.

[1] R. Lewin : Erich Mühsam, Paris, 1968, p. 5

[2] Cité par M. Buber : Utopie et socialisme, Paris, 1977, p.97

[3] Voir à ce sujet : E. Mühsam : La Société libérée de l’Etat, op. cit.

[4] O. Anweiler : Les soviets en Russie (1905-1921) , Paris, 1972, p.2


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