La Bouche de Fer

Introduction

lundi 1er décembre 2008

« Gare l’explosion » est un texte souvent cité, notamment dans les ouvrages anarchistes. C’est, pourrait-on dire, devenu un classique de la subversion ! Pourtant ce texte n’avait jamais fait l’objet d’une réédition intégrale depuis 1794. Son auteur, Jean-François Varlet n’a pas fait non plus l’objet d’une étude en français, nous nous contenterons de résumer sa biographie.

Jean-François Varlet est né à Paris le 14 juillet 1764. Il travaille à la Grande poste parisienne avant de se jeter dans l’action politique en 1789. Il est inscrit à la section des Droits de l’homme (quartier du Marais) et milite à la fois au club des jacobins et au club des Cordeliers. On le connaît surtout pour ses harangues en plein air. Juché sur une estrade roulante, Varlet propage des mots d’ordre contre la royauté et aussi contre les spéculateurs.

En 1792, Varlet est partisan du mandat impératif, demandant un contrôle strict des députés. L’influence de ce militant s’accroît début 1793. La jeune république s’enlise dans une guerre désastreuse. L’inflation et la spéculation provoquent une hausse des denrées alimentaires. Contre la vie chère émerge un courant politique que l’on a appelé les Enragés. Jacques Roux, Jean-François Varlet, Claire Lacombe puis Leclerc diffusant des mots d’ordre contre les accapareurs, demandent le contrôle populaire sur le commerce. Rapidement, leur propagande touche les sans-culottes et les émeutes de subsistances s’accentuent à partir de février 1793.

Varlet joue un grand rôle lors de l’insurrection du 31 mai 1793 au cours de laquelle les sans-culottes renversent le régime des girondins. Ce sera chose faite mais les jacobins prendront aussitôt la place ! Varlet fait allusion dans cette brochure à son action. Bien que président du comité insurrectionnel, il est tenu à l’écart de toute responsabilité après la victoire. Comme il l’écrit : « J’étois trop franc pour être initié ; on me laissa de côté ». Précisons que Varlet est exclu du club des jacobins depuis avril pour excès de civisme" ! Cela dit, l’Enragé embellit un peu le tableau en disant que c’est la mise en arrestation des députés girondins qui le fit se désengager. En fait les insurgés avaient sans doute la ferme intention de faire payer ces bourgeois par un moyen expéditif ! C’est la course aux bonnes places qui mit sur la touche ce militant sincère et désintéressé.

Le rôle des Enragés ne s’arrête pas là. Ils accentuent leur propagande durant l’été 1793. Leur influence finit par inquiéter le régime jacobin qui accepte quelques mesures économiques. Mais pour mettre en place l’économie dirigée, il faut neutraliser les Enragés. Entre septembre et novembre 1793, ceux-ci sont éliminés par une rafle. Varlet est arrêté le 18 septembre 1793 pour avoir entraîné la majorité des sections è protester contre la réduction des assemblées populaires et contre la fonctionnarisation des militants : « Dans un état libre le peuple ne peut se salarier lui-même pour exercer ses droits ». Cependant son arrestation provoque un grand tumulte. Une véritable campagne de soutien se développe à laquelle se joint la commune. Il est libéré deux mois après mais doit promettre de cesser sa propagande. Effectivement, Varlet se tiendra tranquille jusqu’au 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), date à laquelle Robespierre est renversé.

La mort de l’incorruptible laisse une situation instable. Ceux qui s’étaient unis pour l’éliminer se déchirent maintenant pour définir le nouveau régime. D’un côté les thermidoriens de « gauche », c’est-à-dire les membres des comités comme Billaud-Varenne, Collot d’Herbois ou Barère, sont partisans du maintien de la dictature et de la Terreur. Pour eux, la disparition de Robespierre ne signifie qu’un changement de personne. C’est l’avis du club des jacobins, réorganisé par le sinistre Carrier, et aussi des sections qui le soutiennent. De l’autre côté, les thermidoriens de « droite » sont composés d’ex-dantonistes, de bons bourgeois comme Lecointre et de « pourris », les Tallien, Fréron, Fouché, Barras, anciens terroristes avides de jouir de leurs trafics. Tous souhaitent le retour au libéralisme, autant par intérêt personnel que par conviction politique.

Et le peuple ? Il était resté passif durant la crise du 9 Thermidor, ayant perdu toute autonomie politique. Pourtant l’initiative de quelques agitateurs va lui redonner espoir. Il s’agit tout d’abord de François Legray. Cet ancien hébertiste avait eu le courage de critiquer la Terreur sous Robespierre. Sauvé in extremis de la guillotine, Legray reprend sa propagande à la section du Museum. Celle-ci est chapeautée par le Club électoral, un club du début de la Révolution qui était tombé en désuétude. II devient le point de ralliement de ceux qui ne se reconnaissent ni dans la dictature jacobine ni dans le libéralisme. Autour de Legray, on trouve le sans-culotte Joseph Bodson et Babeuf, qui mène à cette date une campagne anti -robespierriste (assez outrancière d’ailleurs). Babeuf anime le Journal de la liberté de la presse, qui apporte un soutien sans faille au Club électoral. Varlet participe aussi aux travaux et intervient à plusieurs séances.

L’idéologie du club est avait tout anti-autoritaire. Il réclame « la liberté illimitée de la presse et l’éligibilité des fonctionnaires publics par les assemblées du peuple ». Le club exige aussi l’établissement de la Constitution de 1793, la plus démocratique de notre histoire et qui contenait notamment le droit à l’insurrection. Très vite, le club électoral acquiert une plus grande audience, on se presse à ses réunions. À son apogée, début octobre 1794, une de ses pétitions reçoit l’approbation de quatorze sections et la progression est constante. Cette campagne des électoraux se reflète dans la brochure de Varlet. Celle-ci paraît le 10 Vendémiaire an III (1er octobre 1794) sous le titre L’explosion. Elle reparaît le 15 Vendémiaire, cette fois sous le titre Gare l’explosion ; seul le titre change. Varlet évoque d’ailleurs le Club électoral en début de texte et expose la situation politique. Il faut, dit-il, achever d’anéantir le gouvernement révolutionnaire et chasser les jacobins du pouvoir. Car si Robespierre est mort, « son horrible système lui survit ». Ce système, c’est la dictature, et il paraît normal que les attaques des électoraux aient convergé avec celles des thermidoriens de « droite ». Varlet fait l’éloge de certains d’entre eux par tactique. Il cite par exemple Tallien. Mais à cette date, l’ancien contremaître d’imprimerie n’est pas encore devenu le satrape qui transformera le pouvoir en Cour des miracles. Tallien demande la liberté de la presse et Varlet ne peut que se féliciter d’une revendication qui est celle de ses amis. L’Enragé fait aussi l’éloge de Laurent Lecointre. Ce bourgeois modéré, ancien jacobin, était néanmoins un homme honnête et plutôt maladroit. Il tente une action isolée le 29 août 1794 en demandant la mise en accusation des thermidoriens de « gauche ». Sa proposition est repoussée car la Convention n’est pas encore prête à s’entredéchirer à ce moment. Varlet consacre un long passage à cette tentative de Lecointre mais il n’approuve pas pour autant le système libéral. A ceux qui idéalisent le défunt régime girondin, il réplique : « L’horrible dictature de Robespierre ne justifie point la dictature de Brissot ». Et il ne manque pas de rappeler qu’il fut la victime de la commission des Douze. Celle-ci fit arrêter Varlet pour ses appels au peuple en 1793, avant que la foule n’obtienne sa libération. C’est par ironie que Varlet se dit « modéré », voire « contre-révolutionnaire », en s’amusant des critiques lancées par les jacobins. C’est encore par ironie qu’il rappelle l’origine noble de certains jacobins comme Barère ou invente à d’autres de faux titres.

Ce que souhaite Varlet, c’est le pouvoir populaire, non pas représenté mais mandatant des responsables. Il est partisan du mandat impératif, faut-il le rappeler ? Et si les attaques des électoraux ont pu faire le jeu des thermidoriens de « droite », les jacobins, eux, agirent de la pire des façons. L’ensemble des factions à la Convention s’unit très vite pour empêcher l’établissement de la Constitution de 1793. Cela aurait mis fin au pouvoir de l’oligarchie élective qui gouvernera en fait jusqu’en 1799. C’est pourquoi le régime jacobin, proche de la dislocation, consacra ses derniers efforts non pas à restaurer le pouvoir sans-culotte mais à réprimer le Club électoral. Et cela avec la complicité bien sûr des thermidoriens de « droite ». Le sort du régime devait se régler dans les allées du pouvoir, entre « spécialistes ». C’est sur Varlet que se porte le premier coup. Après son soutien tapageur au club à la tentative de Lecointre, il est décrété d’arrestation et enfermé à la prison du Plessis (5 septembre 1794), avant même la publication de Gare l’explosion ! La section des Droits de l’homme et le Club électoral protestent en vain. Le lendemain, Bodson est arrêté à son tour. Mais le Club électoral n’abandonne pas sa campagne et rencontre au contraire un succès grandissant. On s’arrange alors pour les priver de salle en les expulsant sous prétexte de créer un hôpital. Néanmoins les réunions se poursuivent ailleurs. Le très officieux Courrier républicain atteste dans son numéro du B octobre 1794 : « Le Club électoral continue à grossir le nombre de ses partisans. A la séance qu’il a tenue hier on a donné lecture d’un écrit intitulé : Gare l’explosion (…) C’est le premier écrivain qui ait osé montrer tant d’audace. Ce pamphlet est la production d’une tête extrêmement violente, qui ne consulte ni le temps ni les lieux ». Ainsi. au fond de sa prison, Varlet continue à jouer un rôle dans la lutte contre le « gouvernement révolutionnaire ». Devant la pression populaire, thermidoriens de « droite » et de « gauche » serrèrent les coudes et la Convention rejeta les pétitions du Club électoral. Le 12 octobre 1794, Legray est arrêté ; le 13 c’est le tour de Babeuf. Le club décide alors de continuer sans lui l’impression du journal. Agacé, le Comité de sûreté générale décide le 24 octobre de faire arrêter tous les nouveaux responsables, de saisir tous les papiers. C’est la fin du club et de cette éphémère troisième voie, ni terroriste ni ploutocrate. Quant à Varlet, il restera près d’un an en prison et en sortira très éprouvé. Il reprend néanmoins le militantisme dans l’année 1799. Après un nouveau silence dû à la dictature napoléonienne, il réapparaît à la fin de l’Empire et écrit quelques brochures qui font bizarrement l’éloge du chef de guerre Napoléon !

Sous la Restauration, Varlet, qui réside à Nantes, flirte avec l’opposition républicaine et peut-être avec le carbonarisme. La Révolution de 1830 lui permet d’écrire de nombreuses brochures. Sous la monarchie de Juillet, il continue la lutte clandestine et instruit les ouvriers nantais des opinions « hautement sanguinaires de 93 » (dixit la police). En 1837, ce vieillard de 73 ans est encore fiché comme dangereux agitateur à Corbeil, près de Paris. Admirable force de conviction d’un militant qui ne cède jamais à l’ambition personnelle ! C’est pourquoi Gare l’explosion, indépendamment de son contexte historique, est aussi une critique encore valable de la dictature révolutionnaire. Les siècles suivants auraient été bien inspirés de repousser la dictature d’une minorité comme le prônait Varlet plutôt que d’aller jusqu’aux expériences totalitaires !

Pour le groupe éditeur, Y.B.


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