La Bouche de Fer
Une nouvelle d’André Héléna

Un si bon diable !

mardi 2 décembre 2008 par André Héléna

Si lorsque Satan entra dans la pauvre chambre de Jérôme celui-ci fut étonné, il ne fut cependant point frappé de stupeur, comme aurait dû l’être un homme qui assiste à un tel prodige.

En fait, Satan n’avait rien que de banal. C’était un sexagénaire courtois, à la politesse surannée, et qui, dans ses jeunes ans, avait dû être fort beau. Mais présentement, il ressemblait à la rassurante image que l’on se fait du médecin de la famille ou du tabellion à qui nos grands-parents confiaient leur testament.

Seule une légère odeur sulfureuse, assez fine pour n’être point désagréable, et la fumée transparente qui montait de ses épaules jusqu’à former autour de sa tête une sorte de halo montraient que ce personnage n’était ni quelconque ni habituel.

Il avait de bons yeux et regardait Jérôme en souriant.

  • Eh ! fit le jeune homme, surpris par cette présence inattendue, car Satan n’avait pas pris la peine d’entrer par la porte, comme tout le monde. Il s’était brusquement matérialisé devant le poète.
  • N’aie pas peur, dit paternellement le Diable. Je ne suis pas venu pour te remercier. Tu m’as tout de suite reconnu, je suppose ? Et oui, je suis Satan ! Et par la faute de certains auteurs, qui m’ont chargé de tous les défauts, rendu responsable de toutes les catastrophes, accusé des pires méfaits, je jouis, si l’on peut dire, de la plus exécrable des réputations.

Il soupira, attira une chaise et s’y laissa tomber. Il semblait fatigué.

  • Chaque fois qu’une femme oublie sa vertu dans le lit d’un amant, qu’un gamin commet les pires sottises ou qu’un gangster arrose son prochain de coups de revolver, l’opinion est unanime : on dit qu’ils ont le diable au corps. Je te demande un peu ! Où trouverais-je le temps, si ce n’est l’imagination, pour m’occuper de tous ces gens ?

Il hocha tristement la tête et posa sur Jérôme ses yeux de bon chien.

  • Tu n’as rien à boire ? Demanda-t-il. Il fait une chaleur !

Bien qu’on fût au creux de l’hiver et que, faute de charbon, le poële fût éteint, Jérôme trouva, en effet, la chaleur excessive.

  • Je n’ai que de l’eau, s’excusa-t-il.
  • Donne-nous toujours de l’eau.

Jérôme en apporta deux verres sur lesquels Satan étendit la main.

  • Voilà, dit-il, d’excellent cognac, vieux de plusieurs lustres, je gage.

Jérôme trempa ses lèvres dans le sien et sentit une flèche de flamme le traverser. C’était, en effet , une rude liqueur veloutée, à l’arôme puissant.

  • Mais ceci n’est rien, dit le Diable, en posant le verre sur la table. Je le répète, je suis surtout venu pour te remercier. Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais qu’on le prétend.
  • Me remercier de quoi ? demanda Jérôme. Il n’avait pas peur. Il se sentait tout à fait à son aise, au contraire, devant ce démon aux yeux indulgents.

Dehors, le givre posait sur les vitres de la petite chambre des étoiles de cristal. Pourtant il régnait dans la pièce une chaleur douce. Peut-être était-ce l’influence de cet alcool merveilleux, mais Jérôme ne cherchait à cela aucune explication. En entrant dans la réalité, le surnaturel avait perdu son charme.

  • D’un service que tu m’as rendu, il y a quelques jours, dit Satan avec un petit rire. Tu te souviens ? Tu as participé, près du métro Bonne-Nouvelle, à l’arrestation d’un malfaiteur, en prêtant main-forte aux agents.

Jérôme baissa la tête. C’était un souvenir dont il n’était pas très fier.

  • Cet homme s’est pendu dans sa cellule. Oh ! n’aie aucun regret. Il ne valait pas très cher. C’était un désaxé. Mais grâce à ce suicide… Je m’entends.
  • Que voulez-vous dire ?
  • J’ai pu faire son bonheur, dit Satan d’un air bonhomme. Il n’aura plus jamais froid, dans l’éternité.

Trompé, sans doute, par le ton bienveillant du Démon, Jérôme de sentit point ce que ces simples mots pouvaient avoir de terrifiant.

  • Aussi suis-je venu te faire un don. Tu es pauvre Jérôme. Très pauvre. C’est le lot des poètes, en ces temps cruels. Eh bien, comme l’autre n’aura plus jamais froid, toi, tu n’auras plus jamais faim. Tout ce que tu toucheras, au commandement de ta pensée, se doublera. Montre-moi donc le seul billet de mille que tu possèdes.

Jérôme, les doigts tremblants, le tendit au Diable.

  • Bien, fit Satan, sans le toucher. Pense maintenant que tu en voudrais deux. Jérôme le pensa et, aussitôt, deux billets fleurirent au bout de ses doigts, malgré l’exorcisme que pouvait constituer le portrait du Cardinal de Richelieu.
  • Pense encore.

Il y en eut quatre.

Jérôme crut qu’il rêvait ou qu’il était en train de devenir fou. Ces libations, dans les nuits rouges de Montparnasse, ne lui valaient rien. Il buvait trop et ne mangeait pas assez.

  • Non, dit Satan, en réponse à son idée, tu ne rêves pas. Rien n’est aussi réel, justement, que le diabolique, tu t’en apercevras un jour , lorsque tu seras plus âgé. Ton maître Anatole France a mis cinquante ans à le comprendre. Il prit une cigarette, sur la table de Jérôme, la ficha entre ses lèvres minces et en toucha l’extrémité du bout de l’index. Aussitôt elle s’alluma.
  • Tu pourras à volonté multiplier ainsi les objets. Ton pouvoir, cependant, n’aura aucune prise sur les hommes, les animaux et les végétaux. Car je ne suis que le dieu de la matière. Mais si tu sais être sage, tu seras heureux Jérôme.

Le poète, d’un trait, avala le contenu brûlant de son verre, et, lorsqu’il baissa les yeux, Satan avait disparu. Il ne restait de lui qu’une imperceptible trace. L’ombre d’une odeur de volcan et de chlore…

Ce n’est que deux mois plus tard que Jérôme eut des ennuis avec la police. Quelques-uns des indicateurs qui hantaient, la nuit, les bars de Montparnasse, s’étaient étonnés d’une pareille fortune, aussi subtile qu’inexplicable, car Jérôme ne tenait pas à trahir son secret. On fouilla sa vie, on s’inquiéta de savoir les relations qu’il aurait pu avoir avec les diverses personnes récemment assassinées et dont les défenseurs de l’ordre n’arrivaient pas à identifier les meurtriers. La culpabilité de Jérôme les aurait fort arrangés. Ils lui en auraient presque été reconnaissants.

Mais au bout de huit jours d’enquête on fut obligé de le relâcher avec des excuses qui laissaient dans la bouche le goût amer de la déconvenue.

Dégoûté, Jérôme abandonna Montparnasse. Sur les conseils d’un architecte trop génial il acheta à Passy un hôtel particulier d’une décoration, d’un modernisme tels qu’il en devenait hallucinant. Jérôme avait le sentiment de vivre cinq cents ans après son siècle et d’être, lorsqu’il refermait ses portes sur sa solitude, le seul survivant d’une incroyable catastrophe.

Alors il voyagea, mais le train le fatiguait, le bateau le rendait malade et, en avion, il avait peur.

Il rentra à Paris, vendit cet immeuble de Métropolis à un Américain qui le trouva vieillot, et acquit un pavillon qu’il garnit de rassurants meubles rustiques.

Entre-temps il avait publié à compte d’auteur deux recueil de poèmes qui seraient passés inaperçus s’il eût été pauvre, mais eurent du succès parce qu’il était riche.

Il eut trois voitures et quatre maîtresses, scientifiquement assez cultivées pour admettre la polygamie de l’homme fortuné et socialement assez évoluées pour ignorer la jalousie.

Jérôme fut tout à fait heureux pendant un an car il avait à rattraper des années d’appétits insatisfaits. Mais peu à peu, venait à pas feutrés le plus implacable ennemi du bonheur, c’est-à-dire le bonheur lui-même. Il manquait à Jérôme la plus succulente des épices, le goût de la conquête.

Et c’est au moment où il commençait à être écoeuré de lui-même et de la vie qu’arriva la catastrophe.

Il était allé déjeuner, par ce clair matin de printemps, dans un petit restaurant, au bord de la Seine, à deux pas de l’Île Saint-Louis. Sur les quais des amoureux erraient, la main dans la main, devant les boîtes multicolores des bouquinistes, l’air avait des odeurs mêlées de lilas et d’eau campagnarde.

Jérôme attaquait son steak lorsque le miracle maudit se produisit. Il y eut une sorte de déclic et deux morceaux de viande fumèrent dans son assiette.

Jérôme eut un recul, effrayé pour la première fois et quatre steaks énormes laissèrent couler leur jus graisseux sur la nappe de toile cirée.

L’appétit coupé, Jérôme appela le garçon, voulut payer. L’homme ouvrit des yeux ronds devant cette extraordinaire prolifération carnée.

  • Je n’ai plus faim, dit le poète, en repoussant son assiette. Je vous doit combien ?
  • Je… je ne sais pas, monsieur, je vais voir.

Le malheureux ne comprenait rien à cette affaire. Il ne se souvenait pas d’avoir servi d’un seul coup quatre beefsteaks à ce client ni à nul autre. Cela ne lui était jamais arrivé au cours de sa vie culinaire et, si cela eût été, le fait aurait été assez extraordinaire pour qu’il s’en souvînt.

Le patron vint lui-même vérifier l’authenticité de cet extravagant phénomène. Puis il alla s’enquérir à la cuisine.

Voyant la détestable tournure que prenaient les événements et légitimement inquiet, Jérôme jeta quinze cents francs sur la table et sortit précipitamment.

Les billets de vingt-cinq louis s’étaient également multipliés.

Alors commença une période atroce. Dans ce bar où Jérôme essaya de se réconforter à l’aide d’un rhum, lorsqu’il sortit, il laissa derrière lui quatre verres. Devant le kiosque, il y eut deux pièces de cinquante francs.

Il prit un taxi en s’efforçant de ne pas penser. Ce qui lui arrivait était horrible. Au commencement il n’était pas habitué à ce don infernal. Il lui fallait faire un effort pour doubler les objets qu’il touchait. Mais maintenant son esprit, peu à peu, s’était modelé, cette merveille était devenue banale, elle était entrée dans l’ordre des choses. Maintenant il pensait double naturellement, les objets doublaient. C’était épouvantable.

Il rentra chez lui muni de plusieurs pipes, d’une dizaine de blagues à tabac, et de trente-deux boites d’allumettes. Il prit chez sa concierge quatre lettres du même percepteur, fabriqua, sans le vouloir une autre rampe, et c’est deux verres de cognac qu’il approcha en tremblant de ses lèvres.

Alors il tomba à genoux et eut une terrible crise de larmes. De toutes ses forces il invoquait Satan. Seul le Démon pouvait le délivrer de ce cauchemar trop réel. Lorsqu’il se releva des deux tapis sur lesquels il était étendu, Satan était devant lui. Une légère vapeur flottait autour de son corps et il ressemblait à quelqu’un que Jérôme avait déjà vu quelque part, sans qu’il puisse dire où. C’était un vieillard barbu à la voix hésitante.

  • Tu m’as demandé, dit Satan, je suis là. Tu vois que je suis meilleur qu’on ne le dit.

Il y tenait, à corriger sa réputation ! Ce démon-là était atteint d’un sérieux complexe d’infériorité, depuis tant de millénaires injurieux.

  • Que veux-tu encore obtenir ?
  • Rien, dit vivement Jérôme. Oh ! surtout rien. Au contraire je voudrais que vous me débarrassiez de ce don, que vous m’avez attribué, il y a dix-huit mois.
  • Il ne te satisfait plus ?
  • Non répondit Jérôme. J’ai mis pas mal d’argent de côté, je suis a l’abri du besoin et ce que je possède me suffit. Je me suis trop habitué à ma puissance et maintenant elle m’étouffe. Je ne puis rien toucher sans que cela se multiplie parce que je pense que cela va se multiplier.

Il raconta ce qui s’était passé et le Démon se mit à rire.

  • Je sais, dit-il, je sais. Cela arrive souvent, lorsque la pauvre mécanique humaine se détraque. Malheureusement je ne peux rien pour toi.

Jérôme se sentit mollir d’épouvante.

  • Je ne peux pas reprendre ce que j’ai donné, continua le Diable. D’ailleurs ça nuirait à ma réputation.
  • Fichez-moi la paix avec votre réputation ! protesta aigrement Jérôme. Je suis affligé d’une véritable infirmité. Je pense double automatiquement. est-ce que vous imaginez où cela peut me conduire ?

Satan lui adressa son pâle sourire bienveillant.

  • Je le sais, mon enfant, je le sais. Mais ne compte pas sur moi à ce sujet. Je te le répète, mes principes sont stricts. Je ne reprend jamais rien de ce que j’ai donné.

Du coup Jérôme sentit une rage aveugle l’envahir. Pourquoi avait-il accepté ce cadeau ? Il aurait mieux valu qu’il continue à croupir au fond de sa misère glacée. À son âge, on s’en sort toujours. Aujourd’hui, il était pris dans un effroyable piège. Et pourtant, ignorait-il que Satan gagne à tous les coups ? Il n’est que dans les légendes que d’humble laboureurs ou de chétifs cordonniers arrivent à le vaincre. N’est-il pas la duplicité elle-même ? A-t-il jamais donné quelque chose pour rien ?

  • Débarrassez-moi de cette saleté tout de suite ! gronda Jérôme, les poings serrés.

Le Malin haussa sa tête blanche et se mit à rire doucement. Alors Jérôme se jeta sur lui. Son poing partir tout seul mais il poussa un cri d’horreur et recula. Il n’avait pas touché le Diable. Pourtant, maintenant, il y avait deux Diables qui riaient d’un rire rouillé, lancinant et aigu comme le crissement d’une vrille.

Le jeune homme recula passa sa main sur son front.

  • Mais… balbutia-t-il. Mais je croyais que je ne pouvais pas… que je ne pouvais pas multiplier les êtres vivants ?
  • Je ne suis pas un être vivant, répondit le Démon. Je suis une image. Je suis l’image que tu t’es faite de moi, dans ton âme. Et c’est pourquoi…

Son rire reprit et Jérôme, fou de rage, chargea à nouveau. Cette fois il y eut quatre vieillards, dans la pièce. Quatre abominables vieillards, tout à fait pareils l’un à l’autre, qui avaient en même temps les mêmes gestes. Et leur rire grandissait, envahissait la pièce, roulait ses sarcasmes aux quatre points cardinaux de l’Univers.

Jérôme frappait toujours et toujours, sous ses poings, apparaissaient d’autres démons, semblables aux autres et à eux-mêmes. Maintenant la pièce en était pleine.

  • C’est malheureux, à cet âge-là, et un type pareil, dit l’infirmier, en haussant les épaules, lorsque son oeil eut quitté le mouchard qui donnait sur la chambre capitonnée. Devenir dingue lorsqu’on est jeune, riche, et qu’on a ce talent…
  • Qu’est-ce qu’il a ton client ? demanda son collègue. L’autre haussa les épaules.

Il voit des démons partout. Il passe son temps à leur taper dessus. Paraît que plus il tape, plus il en arrive. Je te jure !

Ils marchèrent le long des couloirs sinistres, pavés de dalles sonores. Au dehors un petit vieillard aux cheveux blancs, à la voix hésitante, s’éloignait à pas craintifs, à travers les jardins. C’était lui qui avait appelé la police lorsque Jérôme, à qui il était allé proposer une affaire, dont les bénéfices doublaient régulièrement, l’avait frappé.

Il avait de bons yeux de grand-père. Toutefois, on n’aurait su dire pour quelle raison son sourire avait quelque chose d’inquiétant. Il avait plu tout à l’heure et maintenant, sous ce clair soleil de printemps, c’était sans doute l’évaporation qui faisait monter cette légère fumée de ses épaules, de sorte qu’elle formait une espèce de halo autour de sa tête chenue.


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