La Bouche de Fer

La Makhnovtchina

lundi 8 décembre 2008 par Y. B.

Concert d’adieu des Béruriers noirs : des milliers de personnes reprennent en choeur l’hymne (quelque peu trafiqué) la Makhnovtchina. Mais peu connaissent le héros de cette chanson, le cosaque anarchiste Nestor Makhno. Encore moins ceux qui luttèrent à ses côtés pour une Ukraine libertaire. Cet article se propose de rappeler leur combat au moment où les pays de l’Est se libéralisent.

Lorsqu’éclate la révolution russe, les partis politiques ne jouent aucun rôle. La population prend en main son destin en organisant de libres soviets (ou conseils) d’ouvriers, de paysans et de soldats. Mais pour gérer la société, il se posa un problème. Deux solutions étaient possibles : transmettre au pouvoir politique la révolution en cours ou bien encourager l’auto-organisation des masses.

Les anarchistes et avec eux quelques socialistes-révolutionnaires (populistes) ont soutenu cette deuxième voie. Leur influence grandissait depuis qu’ils avaient participé aux combats contre le tsarisme. Lénine dirige en 1918 un parti bolchevique alors en plein désarroi. Il appelle ses militants à prendre le pouvoir « sinon la vague de l’anarchisme présente peut devenir plus forte que nous ». Il colle aux événements pour rattraper l’élan populaire. Après la prise du Palais d’Hiver (siège du gouvernement modéré) en octobre 1917 et la mise à l’écart du parlementarisme, l’imposture ne tarde pas à éclater. Les bolcheviks confisquent la révolution. Ils créent un nouvel Etat bureaucratique et policier. Pourtant c’était un anarchiste, Jélezniakov, qui avait pris l’initiative de chasser les députés pour donner le pouvoir aux soviets. Pour Lénine, il n’en était pas question !

 Les Gardes noirs

À Moscou et dans les principales villes, les anarchistes avaient créé des unités d’auto-défense : les Gardes noirs. Elles pouvaient tenir en respect la Tchéka, la police politique des bolcheviks. Aussi, en avril 1918, ceux-ci lancèrent une attaque surprise contre les locaux des Gardes noirs. « Le lendemain, le quartier où les combats avaient fait rage offrait un aspect effrayant : les coups de canon avaient transformé les maisons en demi-ruines, entre les meubles en pièces et les murs écroulés, dans les cours et sur le pavé, gisaient partout des cadavres. Partout, on pouvait voir aussi des restes sanglants de corps humains, têtes, bras, intestins ou oreilles et le sang s’écoulait dans les caniveaux. Le gouvernement bolchevik avait triomphé » [1]. Il y eut des dizaines de morts et des centaines d’arrestations. Devant la protestation populaire, Lénine et Trotsky durent libérer des anarchistes mais les organisations furent interdites. Dès lors l’existence du mouvement se déroula dans la clandestinité ou en prison.

 Nestor Makhno

Un seul mouvement gardait sa liberté : celui de Makhno en Ukraine. Nestor Makhno est né en 1889 dans une famille de paysans pauvres. Il travaille dans les fermes de son village (Goulai-Polé), puis comme ouvrier. En 1906, Makhno adhère au groupe anarchiste local. Il participe à des actions contre les riches (industriels, gros propriétaires) mais le groupe est découvert et arrêté. Makhno est condamné à mort mais refuse de demander sa grâce : « Nous ne pensons pas demander quoi que ce soit à ce vaurien de tsar… ces gredins nous ont condamnés à mort, qu’ils nous pendent donc ». Finalement, son jeune âge le sauve d’une exécution. Il moisit en prison avant d’être libéré par la révolution. Il devient responsable d’un soviet de paysans et d’un syndicat d’ouvriers. A la tête de villageois, il pratique l’expropriation des grands propriétaires pour donner leurs biens au peuple. Makhno devient un nouveau Robin-des-Bois dans l’esprit des paysans.

Lorsque le gouvernement bolchevik cède l’Ukraine aux Allemands et aux Autrichiens, Makhno doit s’enfuir et se rend à Moscou. Il y rencontre Lénine qui lui explique que les anarchistes persécutés sont en fait des bandits. A la fin de l’entretien, Lénine affirme que Makhno est le seul « vrai » anarchiste ! Makhno quitte le dictateur inquiet pour l’avenir de la révolution. II rencontre aussi des intellectuels anarchistes dont il déplore le manque d’énergie.

De retour en Ukraine, Makhno découvre que les Autrichiens ont tué une partie de sa famille et brûlé sa maison. Aussitôt, il met sur pied un groupe de partisans, combattant sous le drapeau noir. Les partisans portent de rudes coups à l’ennemi. Ils attaquent toujours par surprise, disparaissant après grâce à la complicité des paysans qui cachent leurs chevaux. Bientôt la réputation de Makhno est telle que de nombreux groupes se joignent â lui. Mais, jamais il n’en sera le chef. Lui et tous les officiers de la « Makhnovtchina » sont élus et révocables par leurs hommes. Un véritable esprit libertaire y règne… En novembre 1918, l’Ukraine est évacuée par les Austro-Allemands, et Makhno tient en respect les armées blanches tsaristes. Il peut encourager les pratiques libertaires. Des congrès régionaux de paysans et d’insurgés coordonnent l’activité économique. Les combattants sont sous l’étroit contrôle de la population. Les paysans ne se privent pas de faire des remarques, y compris sur Makhno lui-même. Celui-ci préfère soutenir les aspirations des paysans plutôt que de leur imposer une doctrine. « Un anarchisme instinctif transparaît clairement dans toutes ces intentions de la paysannerie laborieuse d’Ukraine, lesquels expriment une haine non dissimulée pour toute autorité étatique, sentiment accompagné d’une nette aspiration à s’en libérer. » [2].

 L’action de Kovalévitch

Ailleurs en Russie, la situation s’aggrave. Les bolcheviks arrêtent, torturent ou exécutent les opposants. Un cheminot nommé Kovalévitch était responsable syndical à Moscou. Persécuté par le régime, il s’était réfugié en Ukraine. Lorsqu’il rentre dans la capitale, c’est accompagné d’un groupe d’ouvriers en armes qui devient une organisation clandestine. Dans leurs tracts, ils appellent à une nouvelle révolution contre les bolcheviks. Répondant à la violence par la violence, ils font sauter le siège du parti communiste le 25 septembre 1919. Ils seront tués par les policiers ou se feront sauter pour ne pas se rendre. Après cet acte, la répression s’intensifie. Makhno prenant trop d’influence en Ukraine, le régime bolchevik décide de le briser. Comment pouvait-il tolérer ce projet de declaration des makhnovistes : « Nous considérons que, dans un avenir proche, toutes les classes travailleuses (…) procéderont elles-mêmes à l’organisation de leur vie professionnelle, économique, sociale et culturelle, à partir de principes libres, sans la tutelle, la pression et la dictature de quelque personnalité, parti ou pouvoir que ce soit » [3] ? Les bolcheviks déclenchent les hostilités en arrêtant les délégués des soviets. Trotsky aurait déclaré « qu’il valait mieux livrer toute l’Ukraine à Dénikne (général tsariste, NDLA) que de donner la possibilité à la Makhnovtchina de se développer » ! La tête de Makhno est mise à prix. L’armée rouge et la guérilla s’affrontent dans une véritable guerre. Mais si Trotsky préférait la pire des réactions à Makhno, il allait être servi. Un général tsariste, Wrangel, réorganise les armées blanches et envahit l’Ukraine. Il repousse les bolcheviks. Lénine prépare même une éventuelle évacuation de Moscou ! Les bolcheviks proposent à Makhno une alliance. Celui-ci accepte pour neutraliser l’ennemi prioritaire. La Makhnovtchina remporte une victoire contre Wrangel, permettant à l’Armée rouge de le vaincre. Immédiatement, Trotsky rompt la trêve et lance l’offensive contre Makhno. Ses principaux officiers sont capturés par surprise et fusillés. La population est terrorisée. Les unités makhnovistes se battent à un contre cent et disparaissent peu à peu. Makhno réussira à tenir jusqu’en 1921. Mais il finit par s’exiler. Il est tellement couvert de blessures que ses derniers hommes l’évacuent sur un brancard !

 Les calomnies

Réfugié à Paris, Makhno devient ouvrier et mène une vie misérable. Il meurt en 1935 rongé par la maladie et aussi par le chagrin. En effet, les services secrets soviétiques répandirent des calomnies dont certaines ont eu, hélas !, un grand succès. Ainsi Makhno fut accusé d’actes antisémites, de pogroms. Pourtant il était facile de prouver que des juifs avaient occupé des postes importants dans la Makhnovtchina. Makhno protesta dans plusieurs articles contre ces calomnies : « Toute tentative de pogrom ou de pillage fut chez nous étouffée dans l’oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux mêmes de leurs forfaits » [4]. Et il citait des exemples précis, ce que ne faisaient jamais ses accusateurs. Malgré cela la rumeur a persisté longtemps, et ce n’est que récemment qu’elle a été battue en brèche. Du côté des juifs, on ne croit plus à ces calomnies. Une récente publication, à Jerusalem, basée sur l’Encyclopédia Judaica réhabilite Makhno [5]. En URSS même, la réhabilitation a aussi commencé. Dans les revues de l’Armée rouge, on fait l’éloge du stratège Makhno alors qu’il était considéré jusqu’ici comme un brigand ! Même les historiens révisent leur point de vue. La revue de l’Union des écrivains d’URSS, Litératournaja gazeta a réalisé un important dossier sur Makhno en février 1989. Certes, le cosaque anarchiste y est critiqué, mais cette fois comme adversaire politique et non comme un bandit antisémite. L’aspect le plus étonnant de la redécouverte de Makhno est son succès auprès des groupes de rock soviétiques.

Souvent contestataires, les musiciens se servent de son souvenir pour critiquer le régime communiste. Ainsi, en 1983, le groupe DK de Moscou chantait un texte intitulé Notre Batko d’après le surnom donné à Makhno par ses hommes : « Petit père » (Batko en russe) :

« Comment trouver un homme de vérité comme le Batko / (…) Ils écharnent le but ultime, mais je crache sur le malheur / Je ne vois qu’une solution : rejoins le Batko ! / Adieu mes amis je pars ! / Je vais où l’ataman chevauche, aérien, sa monture. »

 La mémoire populaire

Un groupe punk de Léningrad, Objet de moquerie, joue cette chanson en juin 1987 :

« Pour mon malheur j’ai été atteint d’une balle au côté droit / A la force de mon sabre j’ai regagné ma maison / Le commissaire a déniché l’arme / Abattu ma monture et emmené ma femme »

Refrain :

« Eï-oï fouille indécente
Oï-da Batko-ataman »

« Tout ensanglanté, j’ai caché mon arme sous ma chemise / J’ai bondi pour mettre fin à la perquisition »

D ’autres groupes plus politisés, notamment ceux de Sibérie mettent en avant le message des Makhnovistes, comme ces punks de Tioumen :

« La mémoire populaire a conservé le souvenir du héros taciturne et marginal / (…) Ses idées lumineuses et jeunes vivent / Son coeur d’or bat… »

Comme on peut le voir, le souvenir du cosaque anarchiste reste vivant en URSS. Cela pourrait fort bien faire renaître l’espoir révolutionnaire dans ce pays. L’épopée des Makhnovistes n’a pas fini de nourrir le rêve de liberté.

[1] R. Rocker : Les soviets trahis par les bolcheviks Paris, 1973, p.27

[2] Makhno : Le grand Octobre en Ukraine in La lutte contre l’Etat et autres écrits, Paris, 1984.

[3] Cité par A. Skirda, Les cosaques de la liberté Paris, 1989

[4] Makhno : La makhnovtchina et l’antisémitisme in ouvrage cité

[5] Israel Pocket Library, Anti-Semitism Keter Books, Jérusalem, 1974


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 115428

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Soleil Noir  Suivre la vie du site Soleil Noir n°01 - Juin 1990   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License