La Bouche de Fer

Gaston Couté

lundi 8 décembre 2008 par Felip Equy

Après plus d’un demi-siècle d’oubli, on a enfin redécouvert Gaston Couté poète et chansonnier anarchiste du début du siècle. Ses oeuvres ont été rééditées, plusieurs chanteurs et chanteuses ont mis en musique ses poèmes et des disques ont été enregistrés.

Gaston Couté est né le 23 septembre 1880 à Beaugency et passe son enfance à Meung-sur-Loire, un gros village de la Beauce situé à 20 kilomètres à l’ouest d’Orléans. Son père y était meunier. Ce village avait déjà connu deux poètes célèbres, au XIIIe siècle Jean de Meung, auteur d’une partie du Roman de la rose et plus tard François Villon qui fut emprisonné au château après l’un de ses nombreux forfaits.

Couté disait de lui-même qu’il était « le gars qu’a mal tourné ». Cela avait commencé à l’école quand le maître menaçait : « Toué… t’en viendras à mal tourner ! » En 1895 il rentre au lycée d’Orléans ; il n’y restera que deux ans car il se fera renvoyer en 1897. Il gardera de ce séjour un mauvais souvenir : discipline de fer, programmes trop contraignants. Malgré tout, c’est pendant cette période qu’il commence à écrire des poèmes qui seront publiés dans des revues locales grâce à son ami l’écrivain Da Costa.

Dés ses premiers poèmes, le style de Gaston Couté rejoint celui des écrivains régionalistes. Il décrit le monde des campagnes qui se transforme profondément : nous sommes à l’époque de la révolution industrielle. Il nous parle des conditions de vie très dures des paysans. Dans Le foin qui presse, la fille de la ville qui s’ennuie dans la boutique paternelle, s’émoustille lorsqu’un solide paysan vient la demander en mariage, elle se croit dans un roman à l’eau de rose mais elle doit vite déchanter et se retrouve au travail dès sa nuit de noces, elle va devenir « Esclav’ de la terr’ jalous’ / Qui commence par y voler sa premier’ nuit d’amour… »

Dans ses poèmes, Couté utilise le patois beauceron. Il ne cherchait pas à obtenir des effets pittoresques mais voulait seulement être le plus naturel et décrire avec le plus de vérité possible le monde paysan. « Le joli patois de chez nous / Est très doux ! / Et mon oreille aime à l’entendre / Mais mon coeur le trouve plus doux / Et plus tendre ! »

Des artistes professionnels, de passage à Meung, l’encouragent à poursuivre ses compositions. Il sait que s’il veut devenir célèbre, ou tout au moins élargir le cercle de ses auditeurs, il doit quitter son village et partir pour Paris. Il y débarque en octobre 1898 avec quelques francs en poche et surtout un bon paquet de chansons. Il se dirige naturellement vers Montmartre. A cette époque les cabarets y étaient nombreux, le quartier était peuplé de poètes, d’écrivains et d’artistes. On pouvait y rencontrer Verlaine, Courteline, Francis Carco, Mac Orlan… Couté fut remarqué par le poète anarchiste Jehan Rictus, l’auteur des Soliloques du pauvre, qui l’accueille au caféconcert « Les Funambules ». Le succès fut immédiat. On appréciait chez ce jeune homme de 18 ans, son accent du terroir, ses lamentations, ses cris de révolte, son amour de la terre et des paysans. Malgré le succès, ses gains ne lui permettaient souvent que la consommation d’un café crème. Il connut donc la misère et passa plusieurs nuits à la belle étoile.

Il va se produire dans un grand nombre de cabarets : « Les 4 z’arts », « Le Conservatoire de Montmartre », « Le Pa-cha noir », « Le Carillon », « La Truie qui file »… Il mène ce que certains appellent la vie de bohème : il boit beaucoup, mange mal, dort peu. Révolté, mélancolique, Gaston Couté se dévoilait peu et l’on sait peu de choses sur sa vie affective. Il se moquait de ses amis qui composaient des chansons d’amour. A l’un d’eux qui le vannait à ce sujet, il répondit : « Et dir’ que, du temps qu’j’étais tout p’tit mioche / J’allais à l’école avec la Toinon ! »

Quand il est fatigué de cette vie, il retourne à Meung. Pendant l’été 1899, ii reçoit la visite de son ami le chansonnier Maurice Lucas. Sur un coup de tête et sous le prétexte d’aller récupérer Gaston Couté par lui-même des photos à Châteauroux, ils vont effectuer plus de 250 kilomètres à pied. Sans un sou en poche, ils doivent faire la manche pour remplir leur panse. Ils vont mener la vie des chemineaux que Couté connaît bien et qu’il a déjà chantés : « Y avait dans l’temps un bieau grand ch’min / Cheminot, cheminot, chemine ! / A c’t’heur’ n’est pas plus grand qu’ma main… / Par où donc que j’chemin’rai d’main ? » (Alors que l’agriculture de la Beauce s’industrialise de plus en plus, les haies et les chemins disparaissent, les « mangeux d’terre » font disparaître le seul bien du vagabond).

Pendant ce voyage, Couté dit ses textes et Lucas dessine des pastels qu’ils mettent en loterie à la fin de la soirée. Le succès est inégal d’un village à l’autre. A Châteauroux, ils se produisent dans un vrai cabaret et le succès revient. Le poème « Cour Cheverny » décrit bien leur épopée : « Notre air ne semble pas inspirer confiance / Nous faudra-t-il dormir ce soir au coin des meules ? / Hélas ! taut est possible avec nos sales gueules… »

De retour à Paris, il reprend sa vie de chansonnier. Son engagement politique va apparaître de façon concrète en juin 1910. A partir de cette date, il collabore au journal antimilitariste La Guerre Sociale Jusqu’à sa mort, un an plus tard, il publie chaque semaine une chanson d’actualité.

La Guerre Sociale avait été fondée 4 ans plus tôt. Son principal animateur était Gustave Hervé. Bien que membre du parti socialiste, il s’en démarquait par son antimilitarisme et son antiparlementarisme. Ses écrits le conduisirent plusieurs fois en prison. Couté écrit des chansons contre l’armée comme « Révision » : « De la chair jeune de vingt ans / Qu’étalera fièvre ou bataille / Savez-vous que c’est épatant / Quand on la drogue ou qu’on la taille ! »

Le journal était le deuxième périodique politique avec un tirage de 60 000 exemplaires. Des anarchistes y collaboraient : le journaliste Victor Méric, les dessinateurs Grandjouan et Aristide Delannoy ainsi que Miguel Almereyda, père du cinéaste Jean Vigo. Les chansons d’actualité de Couté n’ont rien à voir avec ses productions antérieures. Elles sont plus maladroites dans la forme et moins poétiques mais elles étaient lues, apprises et chantées à l’atelier, dans les maisons du peuple et dans la rue par un public nombreux et plus populaire que celui des cabarets.

Ce passage à l’engagement politique va lui fermer les portes des cabarets de Montmartre. Les bourgeois fêtards voulaient bien être insultés par un Couté ou un Bruant, mais ils ne pouvaient admettre le stade supérieur, celui de l’engagement politique.

A l’occasion du 1er mai 1911, une bataille rangée opposa ouvriers et policiers, il y eut plusieurs blessés graves. Couté mit cet événement en chanson. Dans « Hélas ! Quelle douleur », il commente : « Sinistres policiers / Vous qui cogniez / Sur nous sans relâche / Sinistres policiers/( …) Vous pouvez crever, tas de vaches / On ne pleur’ pas les brut’s et les lâches ! » Une plainte fut alors déposée contre Couté mais le procès n’eut jamais lieu car il devait mourir deux mois plus tard.

En effet, à 31 ans, Gaston Couté était gravement atteint par la maladie. La tuberculose, le manque de nourriture, l’excès d’alcool, la vie nocturne épuisante l’avaient prématurément vieilli. Il chantait le vin de son terroir dans La dernière bouteille : « Du vin coumm’ c’ti-là, on n’en voit plus guère / Les vign’s d’aujourd’hui dounn’nt que du varjus / Approchez les gas, remplissez mon verre / J’ai coumm’ dans Vide’ que j’en r’boirai pus !« Mais dans »Le Cantique païen« , il disait : »Je suis descendu bien souvent / Jusqu’au cabaret où l’on vend / L’ivresse trop brève / J’ai fixé le ciel étoilé / Mais le ciel, hélas ! m’a semblé / Trop haut pour mon rêve. »

Il meurt le 28 juin à l’hôpital Lariboisière, seul. Mais à la levée du corps, une foule nombreuse était là : ses amis de Montmartre et surtout de nombreux ouvriers parisiens. Ainsi disparaissait celui que Pierre Mac Orlan qualifiait de plus grand chansonnier de tous les temps. L’oeuvre de Gaston Couté tombe alors dans l’oubli. Seuls les milieux anarchistes s’y intéressent. Ce n’est que depuis quelques années que l’on entend à nouveau parler de lui. De 1976 à 1980, ses oeuvres complètes ont été rééditées par les éditions Le Vent du ch’min. Couté avait été chanté par Edith Piaf qui avait interprété Va danser. Plus récemment de jeunes interprètes ont pris la relève : Gérard Pierron, le comédien Bernard Meulien, Vania Adrien Sens, Jacques Florencie (mort en 1985) et Marc Robine.

Philippe et M.N.E.

A lire absolument

Les Mangeux d’terre de Gaston Couté, édité par Christian Pirot, 96 (disponible en librairie).

A signaler également les rééditions des chansons de Gaston Couté par les éditions du Vent du Ch’min : La Chanson d’un gâs qu’a mal tourné 5 vol., et Glossaire des mots patoisants employés par Gaston Couté 1 vol. (Le Vent du Ch’min, 5 bis, rue Rolland-Vachette, 93200 SaintDenis).


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