La Bouche de Fer

L’Horreur des gaz

vendredi 19 juin 2009 par Cyril

D’aucun prétendent que les guerres font progresser la science. C’est parfaitement exact. Durant la « Der des Ders », on a gazé des hommes dans leurs trous. Comme des rats.

22 avril 1915. Loin des tentatives de percée ordonnées par un état-major peu avare du sang de ses soldats, les vieux territoriaux du 73e régiment jouissent du calme relatif de leur tranchée, au nord d’Ypres. La journée est chaude, ensoleillée. Une légère brise souffle sur ces miséreux, fantômes malheureux aux suaires d’étoffe bleue.

Vers 17 heures, d’étranges nuages verdâtres montent des tranchées allemandes, juste en face. « Le feu !, y a le feu chez les feigraus ! », hurlent les Poilus ébahis. Fait étrange, ces nuages, au lieu de s’élever, glissent lentement vers les Français en répandant une odeur de javel. En quelques secondes, la scène vire au cauchemar : « Des hommes se roulaient par terre, convulsés, toussant, vomissant, crachant le sang. Et une terrible odeur, charriée par le vent, entra dans nos narines. La panique étail extrême ; on traînait des blessés, des agonisants se jetaient à terre et râlaient » [1]. Ceux qui restent dans leur trou meurent rapidement. Les autres s’enfuient, accélérant l’effet suffocant du chlore. Dix mètres, vingt mètres, ils s’effondrent. Gazés.

Épouvantés, les malheureux occupants de la seconde ligne de front reculent à travers champs et s’empêtrent dans les barbelés, sous un terrible bombardement : « (…) tout foutait le camp dans un désordre indescriptible, coloniaux, territoriaux, Canadiens, camions, tous phare allumés, fuyant « à chargement complet » et rien devant eux, plus rien » [2]. Aiguillonnés par l’épouvante, les sacrifiés entament une charge à rebours, les poumons en feu.

Torturés par d’horribles lésions pulmonaires, 5.000 hommes vont mourir, 15.000 seront gazés ou blessés. Les militaires, trente ans avant l’horreur atomique, venaient d’inventer la monstrueuse guerre des gaz… [3]

Foncez dedans !

Cette attaque chimique, par vagues, était « l’oeuvre » du professeur Fritz Haber, chimiste attaché à l’état-major allemand en 1914. Des tentatives identiques eurent lieu du côté français. Sans succès immédiat car les chimistes se heurtèrent à un refus (l’état-major préférait sûrement la charge à la baïonnette, guère plus humaine mais tellement plus chevaleresque…). À la grande inquiétude des simples soldats allemands, qui craignaient être eux-mêmes intoxiqués, des cylindres de gaz furent enfouis dans les tranchées. Le 22 avril, sur un ordre de l’état-major impérial, on ouvrit les vannes. Et le vent porta l’épouvante en face…

Prévenus par des déserteurs allemands, les militaires français n’avaient rien fait pour protéger la troupe, simple matériel humain que l’on mène à l’abattoir. Le 25 avril, l’état-major conseille aux Poilus de « foncer dedans » : « Le meilleur moyen d’éviter le nuage, quand il arrive, est de foncer en avant, contre le vent qui l’emporte. » [4]. Foncer dedans. Tous le mépris du notable pour ses gueux est dans la formule.

La terreur des gaz se repend. Les civils sont laissés sans protections. Les simples soldats se protègent avec leur mouchoir mouillés d’urine, laquelle neutraliserait certains effets du chlore. Les officiers fortunés s’offrent les premiers baillons, bien plus sûrs. Toujours l’égalité des chances…

Toute la condition humaine est là. Dans cet ouvrier soldat qui se tord sur le sol, la gueule dans son urine. Et dans cet officier hurlant ses ordres à travers un baillon.

Bibliographie sommaire :

A notre connaissance, il n’existe pas d’ouvrages critiques sue ce sujet épouvantable.

On trouvera quelques bonnes pages dans La Grande Guerre (P. Miquel, Fayard) et dans les témoignages de survivants.

[1] Témoignage du médecin Octave Béliard (66e RI).

[2] Témoignage du lieutenant de Franclieu (9e Zouaves).

[3] Les premiers gaz auraient été utilisés contre les Russes.

[4] Formule cité par P. Miquel, attribuée à Weygand. Voir biblio


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