La Bouche de Fer

Le Gang des Étudiants

jeudi 8 janvier 2009 par Del Inferno

  Sommaire  

Le vent soufflait par rafales dans les rues de Chicago. En ce mois de février 1934, le temps était glacial.

L’homme referma son pardessus et enfonça un peu plus son chapeau mou sur sa tête. Sa marche le conduisit jusqu’à l’entrée d’un bar.

En ouvrant la porte, il put entendre le son d’un jazz Nouvelle-Orléans. Sur l’estrade, des fils d’esclaves cueillaient des notes légères comme le coton. C’étaient de vrais musiciens noirs et pas de ces blancs grimés avec du cirage pour attirer les gogos.

L’homme qui entrait se dirigea vers une tables à l’écart. Trois. individus l’y attendaient en sirotant un alcool frelaté, prohibition oblige. Un grand blond apostropha le nouveau venu.

  • Tu es en retard, Harry.

L’homme s’excusa en prenant place.

  • Désolé, Jack. Cela m’a prit du temps pour cacher la voiture.

Le nommé Jack fit une légère grimace sans déformer son visage fin. Il désigna les deux autres.

Tom et Louis ont pu changer l’argent. Voilà ta part (il sortait une enveloppe). Tu peux vérifier, le compte y est. Harry empocha l’enveloppe sans regarder. Il fit un signe au barman avant de répondre.

  • Voilà une affaire rondement menée, dit-il et qui rapporte gros pas vrai les gars ?

Les autres hochèrent la tête. C’étaient tous des jeunes gens distingués et proprets. Un serveur apporta un verre au contenu indéfini.

  • A votre santé, dit Harry, en se brûlant l’estomac avec le breuvage.

Celui qui s’appelait Tom intervint :

  • En fait, nous n’avions pas besoin de nous donner autant de mal. Il suffisait d’organiser un rendez-vous galant entre la riche héritière et notre chef. Elle aurait fait n’importe quoi pour lui. Toutes les femmes le surnomment le beau Jack !

La plaisanterie, flatteuse, arracha un sourire au grand blond. Au même moment, une fille assise au bar, croisa les jambes en cherchant à attirer son regard. Mais elle n’était pas assez distinguée pour confirmer sa réputation de séducteur.

 

Madame Klutas portait le même nom que son neveu. C’était normal puisqu’elle était la soeur de son défunt père. La tante portait une robe de couleur mauve comme les ,vieilles dames anglaises. Ses cheveux gris et blancs étaient coiffés en chignon large à la mode 1900. Madame Kiutas posa la théière sur la petite table du salon. La pièce sentait la lavande et le renfermé. Le moindre recoin était encombré de bibelots, de vieux meubles et de tableaux représentant des paysages.

Lorsque le neveu entra, sa tante disposait deux tasses et une assiette de biscuits à coté de la théière.

  • Tu es à l’heure mon garçon. C’est très bien. Viens t’asseoir et sers-toi du thé.

Jack Klutas prit sa place devant la petite table, juste en face de sa tante, Il posa son chapeau pour mettre un sucre dans sa tasse.

  • T’es tu bien amusé avec tes amis, mon garçon ?
  • Oui, ma tante, répondit Jack, en humectant ses lèvres de thé brûlant.

Sa tante le questionna encore.

  • Dis-moi, comment s’appellent tes amis ?
  • Il y a Harry Kruer qui vient d’avoir son diplôme d’Histoire. Tom Suddles était en littérature avec moi. Quant à Louis Pech, c’est un scientifique. Il étudiait la géologie.

Sa tante sourit en mâchonnant une gaufrette.

  • Tous de braves garçons, fraîchement diplômés. Je te félicite de tes fréquentations.

Après la réussite de vos études, vous avez mérité cette période sabbatique.

  • Oui, tante Katie, répondit Jack en se brûlant’ encore les lèvres avec le thé. la vieille dame regarda avec fierté ce neveu poli, distingué, qu’elle avait du élever après la mort accidentelle de ses parents. Comme la conversation s’éteignait, Kate Klutas lui montra le Chicago Tribune.
  • Mon garçon, as-tu entendu parler de cet horrible kidnapping ? La fille du milliardaire Lawson qui a été enlevée ?

Jack fit signe que non.

Les bandits ont envoyé à son père une demande de rançon, et avec, un doigt de la jeune fille. Elle vient d’être libérée, mais les bandits courent toujours. Avec l’argent. De tels monstres méritent la chaise électrique.

  • Oui, tatie, répondit Jack, en prenant un biscuit.

Au bout de quelques minutes, il esquissa le geste de se lever.

Sa tante l’encouragea d’un regard bienveillant.

  • Mais oui, mon garçon, tu peux t’en aller retrouver tes amis. Nous nous reverrons demain.
  • Oui, ma tante, répondit Jack en sortant.

Harry Kruer l’attendait en bas du perron. Les deux jeunes gens marchèrent côte à côte, en direction du centre-ville. La pluie avait couvert l’asphalte d’un revêtement gris métallisé où ils mouillaient leurs chaussures italiennes. A un carrefour, ils virent passer une longue file de voitures. Dans chacune d’entre elles, il y avait trois ou quatre types au visage de brute. La voiture du milieu était blindée.

  • Voici le sieur Capone en personne, dit Jack méprisant. Il ne peut pas se déplacer sans escorte. Le caïd a les foies…

Lorsque le convoi fut passé, les deux jeunes gens traversèrent, en empruntant le passage pour piétons.

  • Quand même, dit Harry. Tu ne crois pas que la Maffia puisse être dangereuse ?
  • Ne t’inquiète pas, répondit Jack, toujours imperturbable. Ici, elle ne lèvera pas le petit doigt. Et Al Capone ne fera rien pour venir à son secours. II a déjà bien du mal à contrôler ses propres affaires…

Harry resta silencieux, à moitié convaincu. Tout d’un coup, ils s’arrêtèrent devant une porte métallique de garage. Harry se pencha pour l’ouvrir. En se baissant, il manqua de faire tomber son revolver…

 

Le lendemain, l’angoisse toucha un certain Julius Jones. Ses doigts bagués passèrent sur son crâne luisant de gomina. Julius Jones se tenait dans son bureau, au dernier étage d’un hôtel de Chicago. Face à lui, son employé, Marco Venturi, le regardait faire les cent pas à travers la pièce. Julius Jones chiffonna sa robe de chambre en soie, en marmonnant

  • C’est incroyable ! Inimaginable !

Julius Jones était le représentant de la Maffia à Chicago, c’est à dire peu de chose. Elle concédait à Al Capone une grande partie du territoire.

  • C’est incroyable, répéta Jones. Ils ont enlevé notre trésorier. Le trésorier du Syndicat !
  • Oui, monsieur, dit Marco, en remuant ses épaules de videur. Et ils demandent 200 000 dollars de rançon.
  • Je le sais bien, idiot ! cria Jones. Lorsque je suis venu négocier une trêve avec eux, cet après-midi, ils ont sorti leurs armes. J’ai cru quils allaient me buter ! Ce sont des fous, Marco. Ils ne connaissent que la bagarre.
  • Nous pourrions faire venir une équipe de New-York, suggéra Marco.

Mais son patron fit la grimace.

  • Le temps que les familles se décident. à bouger, ce gang aura notre peau. ils m’ont fixé un ultimatum de 48 heures. Et Capone ne bougera pas pour nous, comme à son habitude…

Marco haussa les épaules pour montrer son incompétence.

A ce moment, Julius Jones prit la seule décision possible.

  • Vois-tu, Marco, lorsque certains ne respectent pas les règles que nous avons eu tant de mal à établir, dans ces cas-là, Marco, il faut parfois occuper ces crétins de policiers.

Il décrocha le téléphone de l’hôtel et dit à là standardiste :

  • Passez-moi le capitaine John Gilbert, au service du procureur.

Et Julius Jones, mafioso, dénonça des méfaits comme un honnête citoyen. Tant ii est vrai que le vol et la propriété, l’Etat et le chaos, forment parfois des couples incestueux.

Le 6 février 1934, Jack Kiutas se présenta comme presque chaque jour, chez sa tante. Celle-ci lui payait une chambre d’étudiants sur le campus, et bien qu’il justifiait son argent de poche, elle n’aurait pas admis qu’il espaçât ses visites.

  • Vois-tu, mon garçon, dit a tante entre deux tasses de thé, cela n’a pas été facile de faire de toi un jeune homme honnête. J’ai du t’élever toute seule quand tes parents sont morts. Dieu sait les coups de fouet que j’ai du te donner pendant ton enfance

Jack ne dit rien mais ses cheveux se hérissèrent au souvenir de lointaines terreurs.

  • Maintenant, poursuivit sa tante, tu es un bon chrétien. Et crois-moi, de nos jours, l’Amérique en a bien besoin. Le pasteur me disait justement hier…

La tante parlait et Jack regarda discrètement l’heure indiquée par l’horloge. Comme toujours, la conversation s’éteignit. Mais cette fois, tante Kiutas ne parla pas du journal pour la relancer. Elle parla de nouvelles plus récentes.

  • J’ai écouté la radio tout à l’heure, mon garçon. La police a enfin arrêté le gang des kidnappeurs, tu sais, celui de l’héritière Lawson. Le gouvernement se décide à nettoyer cette ville…

Jack tressaillit légèrement. Il aurait fallu un observateur attentif pour voir quelques chose bouger dans ce visage figé à jamais par une éducation puritaine. Pour la première fois, il se leva sans autorisation.

  • Je dois m’en aller, ma tante. C’est urgent.

La tante stupéfaite ne trouva rien à objecter.

  • Bien sûr, mon garçon, mais…

Mais une fois au dehors, Jack Klutas n’eut pas le temps de fermer la porte. Les hommes du FBI entouraient le perron, certains épaulaient déjà leurs armes. Le chef des Gun Men cria :

  • Rends-toi Klutas ! Tous tes hommes sont pris. Tu n’as aucune chance !

Jack mit la ma dans sa veste pour prendre son revolver. Les mitraillettes Thompson firent feu en même temps. Les rafales hachèrent le bandit qui roula sur les marches. Sa tante ne vit rien de cette scène, elle s’était évanouie dès les premières sommations. En tombant, Jack Klutas, dit le beau Jack, laissa tomber un objet métallique relié à une chaîne. Sa médaille de l’Université de l’Illinois.

Note de l’auteur : le gang des Ravisseurs étudiants a réellement existé. Spécialisé dans le kidnapping, il récolta 500 000 dollars de rançons et fut dénoncé à la police par le milieu. Le reste n’est que fiction…


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