La Bouche de Fer
Les Hommes du jour, 26 décembre 1908

Charles Malato

jeudi 9 avril 2009 par Hacked by NRVAX

A considérer ce grand garçon jovial et affable qu’est Malato, avec sa politesse exquise et ses façons qui dénoncent une certaine timidité, on ne se douterait jamais que l’on a affaire à un terrible conspirateur dont l’existence entière est faite de complots, de batailles et de prouesses. Point n’est besoin, avec ce révolutionnaire –ce romantique, ainsi qu’il se qualifie lui-même– de fouiller dans ses bouquins, de compulser ses doctrines. Le théoricien existe peu. L’homme d’action est tout.

Malgré qu’il ait publié un certain nombre d’ouvrages, les uns de pure fantaisie, les autres de rigoureuse étude, Malato sollicite l’attention, d’abord et surtout, par son existence mouvementée, par ses aventures qui tiennent du roman et dont la moindre aurait suffi pour faire d’un moins modeste quelque chose comme un héros.

Aussi nous suffira-t-il de raconter, en nous gardant d’ajouter des commentaires inutiles. Ceux qui connaissent Malato et savent sa grande honnêteté et son inaltérable dévouement à l’idée révolutionnaire, apprendront sans étonnement de quels incidents douloureux et terribles est tissée sa vie de militant audacieux. Ceux qui ne le connaissent pas apprendront à mieux le juger.

*

Charles-Armand-Antoine Malato de Corné (sans piston, dit-il en riant) est né à Foug, dans la Meurthe-et-Moselle, le 7 septembre 1857, à onze heures du soir pour préciser. Il est le fils d’un père sicilien et d’une mère lorraine.

Du côté paternel, sa famille était ultra-réactionnaire, aristocratique et millionnaire. A cette famille appartenait le fameux marquis del Carretto, qui fut une sorte de Plœhve napolitain premier ministre du sinistre roi Bomba (Ferdinand II). Notons que le petit-fils de cet abominable gredin contre lequel, plus encore que contre le roi, se fit la révolution sicilo-napolitaine, accueillait comme maire de Naples, le président de la République Française, Loubet, qui devait, quelque temps après, recevoir des marques de sympathie rue de Rohan. On sait que c’est à la suite de cette affaire que Malato fut arrêté et inculpé de tentative de régicide. Ainsi, à peu de temps d’intervalle, l’un des deux cousins congratulait Loubet à Naples ; l’autre était accusé d’avoir voulu l’occire.

Comment, avec une telle famille, Malato put-il devenir républicain d’abord, révolutionnaire ensuite ? Il faut dire, pour commencer, que son père lui donna l’exemple. Condamné plusieurs fois à mort, au bagne, à la déportation, passant d’Italie en France au moment de la Commune, il fut un merveilleux éducateur de révolte pour son enfant. Malato ne se rappelle pas sans émotion les dernières années de l’Empire, la Commune, les fusillades dans Paris. Quoique jeune, il a vécu intensément cette période de luttes jusqu’au moment du départ pour la Nouvelle-Calédonie. Cela explique qu’il soit demeuré, avant tout, républicain. Anarchiste, certes, il déplore néanmoins que les jeunes gens d’aujourd’hui ne fassent aucune différence entre les divers systèmes de gouvernement. Il a vu la fin de l’Empire. Il a vu la période pendant laquelle, sous l’étiquette républicaine, les monarchistes et les soudards impérialistes étaient au pouvoir et, ayant vu cela, il ne saurait admettre un retour à ce passé abominable. Même avec la tyrannie d’un Clemenceau, la République lui parait infiniment préférable aux régimes déchus.

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Le premier éducateur du jeune Malato fut son grand-père, un vieux savant, universitaire révoqué, Armand Hennequin, qui ne rêvait rien moins que de faire de son élève un savant comme lui et manqua le faire mourir d’une méningite. Heureusement qu’il mourut lui-même d’une attaque d’apoplexie. Malato avait alors quatre ans. Il put respirer quelque temps.

Ayant ainsi échappé à la rage éducatrice de son grand-père, Malato, absolument réfractaire aux mathématiques, manifesta un goût ardent pour la littérature, l’histoire, l’art, en un mot, pour tout ce qui relève de l’imagination. Il se destinait à la médecine, vocation à peu près héréditaire dans sa famille maternelle. Mais le hasard en disposa autrement. Les évènements viennent l’enlever à la morticulture.

Sa première tentative révolutionnaire se produisit de bonne heure. Il avait à peine dix-sept ans lorsqu’il goûta les joies du dépôt. On venait, à ce moment, d’arrêter son père, suspect à cause de son rôle révolutionnaire très actif à Naples, Livourne, Rome (1848-49), et de sa participation au mouvement de résistance au Deux-Décembre. Il s’était même mélangé quelque peu aux Communards, mais pas assez pour qu’on put le poursuivre. On imagina alors un procédé nouveau qui consistait à le poursuivre, non comme communard, mais comme négociant en fuite. On lui ferma trois maisons de commerce prospères et on le ruina. Tous les moyens étaient bons, à ce moment, pour calomnier les révolutionnaires qu’on traitait, d’ailleurs, comme des criminels de droit commun. Très heureusement et, les chinoiseries du Code purent réparer (très faiblement) le désastre. La justice militaire réclama le condamné et le réhabilita, annulant la procédure civile, et l’envoyant, comme détenu politique, à la Nouvelle.

De son côté, la mère de Malato avait été incarcérée à Saint-Lazare, où elle demeura dix mois, parmi de malheureuses prostituées.

Ce fut alors que Malato eut l’idée d’user d’un procédé révolutionnaire qui, bien que romantique, avait peut-être des chances de réussir. Rappelons qu’à cette époque les bonapartistes avaient le vent en poupe et que Mac-Mahon, chef du pouvoir exécutif, paraissait disposé à leur céder le terrain. Malato essaya de soulever le peuple. Il rédigea, seul, une vingtaine de proclamations exécutées à la main (il n’avait pas d’imprimerie clandestine), dans lesquelles il annonçait aux Parisiens que le coup d’État impérialiste était chose faite et où il invitait les bons citoyens à se rallier autour du nouveau régime. Il escomptait une insurrection. Mais au moment où il posait son affiche, rue d’Alsace, il fut arrêté. Alors, il joua la folie. Il déclara aux policiers qu’il s’appelait Napoléon IV et qu’il venait de débarquer en Normandie avec le docteur Corneau, médecin de la famille Bonaparte. On le conduisit au dépôt où il eut soin, peu à peu, de recouvrer sa raison. Il en sortit au bout de dix jours avec l’horreur des poux et des punaises qui l’avaient dévoré sur les paillasses de la salle commune.

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Telle fut donc la première tentative révolutionnaire de Charles Malato. Après ça, il suivit son père à la Nouvelle-Calédonie. Après 145 jours de traversée, le Var débarqua à Nouméa le père, la mère et le fils qui furent dirigés sur l’île des Pins.

Ils y demeurèrent environ trois mois. Puis, sans qu’ils eussent sollicité cette faveur, on les fit venir à Nouméa. Là, on offrit au jeune Malato d’entrer comme employé à la direction de l’Intérieur. Il refusa. On eut pu croire, en effet, qu’il s’était vendu. On voulut alors le nommer piqueur aux Ponts-et-Chaussées. Il refusa encore pour les mêmes raisons.

Mais, bientôt, une mission télégraphique étant arrivée dans l’île, avec à sa tête un savant orientaliste de valeur, Charles Lemire, Malato accepta d’y entrer.

En 1878-79, il fut le témoin de la fameuse insurrection canaque qui coûta la vie à 300 blancs et à 2 ou 3.000 indigènes. La situation des déportés, vivant sur la grande terre, était très difficile, On les avait amenés dans le pays malgré eux et ils étaient bien obligés de se défendre contre les insurgés qui, malheureusement, faisaient une guerre de race et de couleur. Les Canaques ne surent pas appeler à eux les forçats, entretenir les fusils capturés, se servir de la hausse. Il leur aurait été possible de fomenter la révolte des 8.000 forçats de l’île Nou. Malheureusement, ils considéraient tous les blancs comme leurs ennemis. Néanmoins, ceux qui, comme l’ex-membre de la Commune, Amouroux, offrirent leurs services pour mater les révoltés, sont inexcusables.

Malato, alors gérant du bureau télégraphique d’Oubatche, non loin de la terrible tribu anthropophage des Oébias, manqua être tué avec sa famille et mangé par surcroît. Une nuit l’habitation fut incendiée. Lui et ses parents échappèrent difficilement à la rage des Canaques et rentrèrent à Nouméa.

Ce fut à Nouméa que Malato perdit sa mère. Ce fut aussi à Nouméa qu’il fit la connaissance de Louise Michel, à laquelle il communiqua des glossaires et des légendes, fruit de ses études de mœurs canaques. Il s’était assimilé tout à fait à ces mœurs. Il s’amusait même à se noircir le corps et s’en allait dans les pilous de guerre en déshabillé sauvage.

Enfin, après un dernier stage au bureau télégraphique de Thio, vint l’amnistie. Malato et son père rentrèrent en France.

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En Nouvelle-Calédonie, où on le considérait comme français, on l’avait dispensé du service militaire ainsi que tous les jeunes Français qui habitent la Nouvelle. De retour, on le considéra comme italien. Naturellement, il se garda de protester et put ainsi échapper à la caserne.

Malato se proclamait alors républicain internationaliste. Il n’était que cela, en effet, par une sorte d’humanitarisme révolutionnaire semblable à celui de son père qui, nous l’avons dit, appartenait à cette école de révolutionnaires romantiques qui a préparé l’unité italienne. Il entra dans le mouvement social. Mais, en même temps, il lui fallait gagner sa vie. La lutte fut rude. Pendant trois années, Malato et son père, qui avaient perdu famille et fortune, vécurent passage Rapier à Charonne c’était alors un cloaque fangeux, peuplé de chiffonniers. Malato débuta à l’Agence Continentale comme employé aux traductions. Puis il devint correspondant du Réveil Lyonnais il donna ensuite à la Gazette du Soir son premier feuilleton David Marx qui lui fut payé, d’ailleurs, avec des félicitations.

Peu à peu sa situation s’améliora. Sa plume lui fournit les moyens de vivre plus largement. Tout en travaillant cependant à assurer le pain quotidien, il achevait son éducation révolutionnaire. La lecture de Lissagaray et de la première série de la Bataille en firent un socialiste. En 1885, il prenait part aux manifestations contre le Gaulois et l’afflux de deux cents monarchistes à la nouvelle Chambre. L’année suivante, il fondait avec des amis le Groupe Cosmopolite, puis le journal la Révolution Cosmopolite qui, d’abord hebdomadaire, fut transformé en revue et mourut au feu de la Cour d’assises.

Signalons que Malato fut un des premiers à combattre Drumont [1] à un moment où des socialistes comme Benoit-Malon et des anarchistes le considéraient comme une recrue. Drumont devait se venger plus tard en traitant Malato d’agent de Rothschild.

A la même époque, Malato publie des brochures : Avant l’Heure, les Travailleurs des Villes aux Travailleurs des campagnes, etc. En 1888, il donne un livre la Philosophie de l’Anarchie, qu’il a réédité depuis, en l’augmentant considérablement.

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En 1890, à la veille de la manifestation du 1er mai, Malato est poursuivi pour un article paru dans l’Attaque et condamné à 15 mois de prison et 3.000 francs d’amende. Il n’a pas gardé un mauvais souvenir de son séjour à Sainte-Pélagie. La République, qui n’était pas celle de Clemenceau, accordait aux détenus un régime autrement agréable que celui d’aujourd’hui.

A Sainte-Pélagie, Malato occupe ses loisirs à écrire deux volumes, l’un très sérieux Révolution chrétienne et Révolution sociale, l’autre, en collaboration avec Gégout, humoristique Prison fin de siècle.

Le jour même de sa condamnation, on lui avait signifié un arrêté d’expulsion. On continuait à le considérer comme italien. Malato conteste au gouvernement le droit de le traiter en étranger. Le décret est suspendu. Mais, plus tard, après les premiers attentats anarchistes, en 1892, Malato fut compris parmi les nombreux expulsés. Averti par un ami que le décret allait lui être appliqué, il échappa au commissaire de police et se réfugia à Londres.

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A Londres, Malato put vivre en donnant des leçons de français. Il collaborait, en même temps, à diverses revues et devint, sous le pseudonyme de Cosmos, le correspondant de L’Intransigeant, En 1893, la question du suffrage universel ayant fait éclater une agitation révolutionnaire en Belgique, Malato passa le détroit en compagnie de Malatesta et de Delorme pour joindre le mouvement. Mais, quand ils arrivèrent, tout était fini. L’émeute avait duré deux jours. Alors les trois révolutionnaires se jetèrent dans le Borinage avec une dizaine de camarades. Malheureusement, ils ne purent rien faire, pas plus d’ailleurs que Cipriani qui venait d’arriver. Le parti Ouvrier était là qui prêchait le calme. Les agitateurs durent s’en retourner.

La fin de cette même année vit éclore en Sicile la révolte agraire des Fasci dei Lavoratori et une prise d’armes sur le continent, en Lunigiano, à Massa, à Carare. Mouvement très mal conduit. Sans espoir de succès, mais estimant que des révolutionnaires militants doivent payer de leur personne, Merlino (aujourd’hui socialiste), partit pour le midi et fut arrêté à Naples. Malatesta s’en fut dans la Romagne où il ne put rien faire et réussit à grand peine à échapper à la police. Quand à Malato, il débarqua dans le Nord de l’Italie où, avec l’aide de huit camarades, il fit surtout la guerre aux lignes télégraphiques sans pouvoir entraîner les populations. La petite bande battit finalement en retraite de Bielle sur Turin, par une marche forcée de 86 kilomètres en 24 heures. Les compagnons se séparèrent sans laisser de prisonniers.

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En 1895, c’est l’amnistie. Rochefort, puis les anarchistes reviennent en France. A peine revenu, Malato est arrêté. Il s’y attendait d’ailleurs. On voulut bien s’apercevoir, cependant, que fils d’une française, né en France et n’ayant jamais opté pour l’Italie, il était légalement français. On le laissa donc tranquille et il put continuer, à Paris, sa collaboration à l’Intransigeant.

C’est dans ce journal qu’en 1896, il révéla les atrocités de Montjuich et donna le signal d’une campagne fameuse qu’il mena jusqu’au bout, avec l’aide de l’ingénieur Tarrida del Marmol. Cette campagne eut pour résultat de limiter le nombre des victimes. Il n’y eut que 5 fusillés alors qu’on demandait 20 condamnations à mort et 20 forçats qui furent plus tard graciés.

Enfin en 1898, éclata l’affaire Dreyfus. Malato était alors très lié avec Rochefort. Il s’efforça en vain de l’arrêter sur la pente où il glissait. Vieux et crédule, Rochefort [2], mal entouré, fut habilement circonvenu, notamment par un certain Cloutier qu’on n’a pas oublié. Malato jugeant qu’il était impuissant sur l’esprit de Rochefort ne voulut pas s’associer à ce qu’il considérait comme une injustice. Justement des amis l’appelaient en Espagne. Il partit.

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Voici ce qui se passait alors en Espagne. Le révolutionnaire Sempau venait d’être condamné à mort par un conseil de guerre pour attentat contre le lieutenant de gendarmerie Portas, chef des bourreaux de Montjuich. Les camarades résolurent de le faire évader. Il s’agissait aussi de délivrer un autre révolutionnaire. Malato arriva à Barcelone, se joignit aux conspirateurs. Ils réussirent à passer aux prisonniers une corde à crochets, deux fausses clefs, deux revolvers, 50 cartouches et de l’opium. Malheureusement ceux-ci furent trahis. Ils s’étaient confiés à un codétenu avec lequel ils se disputèrent et qui les dénonça l’avant-veille de la nuit fixée pour l’évasion. Les deux prisonniers furent mis au cachot et il devint impossible de tenter une nouvelle évasion. Plus tard, la condamnation à mort de Sempau fut cassée il fut jugé aux assises et acquitté. Il est aujourd’hui libre, marié et. assagi. Le traître Pelat a été poignardé. Quant aux conspirateurs du dehors, ils réussirent à échapper à la vigilance policière.

Là-dessus, la guerre éclata avec les États-Unis. On s’attendait à des défaites et à un soulèvement commençant à Valence. Malato partit pour cette ville. Il y eut, en effet, deux jours d’émeute. Mais les politiciens républicains avaient peur d’une révolution sociale. Ils ne voulaient que d’une révolution militaire. Salmeron était en pourparlers, pour un pronunciamento avec le général Weyler qui le joua. Le mouvement fut enrayé.

Malato se dirigea alors vers Carthagène où une révolte venait de se produire. Mais là il ne trouva guère que des querelles d’écoles entre individualistes et communistes. Les camarades ne songeaient que fort peu aux événements. Malato s’efforça de les faire descendre de la lune sur terre sans y réussir. Il se résolut alors à quitter l’Espagne. Au moment où il abandonnait Cartagène, la poudrière du fort San juliano, une des défenses de la Tilie, explosait avec le gouverneur et 120 hommes mis hors de combat. C’était le dernier acte de guerre sociale en Espagne.

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Malato revint à Paris. Il trouva Rochefort et L’Intransigeant plus nationaliste que jamais et donna sa démission, sans bruit. Il espérait un réveil en Espagne, ne voyait rien à faire en France. Il franchit de nouveau les Pyrénées, cette fois comme correspondant d’un journal américain. C’était téméraire. On pouvait, en effet, le prendre pour un espion et le fusiller. Filé et accosté à différentes reprises, Malato ne crut pas devoir prolonger l’expérience et, au bout d’un mois, rentra à Paris.

Il devint alors rédacteur à l’Aurore où il avait suivi Ernest Vaughan. Malato n’avait pas attendu le capitaine juif [3] pour savoir ce que valait la justice. Il ne s’occupa nullement de Dreyfus. Mais le républicain, qui sommeille toujours en lui, estimait qu’il était indispensable de refouler une réaction politique dont il connaissait les fureurs.

A l’Aurore, sa situation fut modeste. Il s’attacha surtout à conserver son indépendance. Pas une fois, il ne pénétra dans le bureau de Clemenceau, alors assiégé par une foule de jeunes arrivistes. Aussi lorsque plus tard, Clemenceau prit la direction de l’Aurore, Malato dut-il se retirer sans que l’autre insistât pour le conserver.

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Nous arrivons maintenant à cette fameuse affaire de la rue de Rohan. On connaît les faits. On sait qu’une bombe fut lancée sur la voiture où se trouvaient Loubet et le jeune roi d’Espagne. L’occasion était bonne, pour la monarchie et la police espagnoles, de se venger sur leur ennemi intime. Malato, qui avait combattu en faveur des insurgés cubains, des philippins, des prisonniers de Montjuich, d’Alcala del Valle, des grévistes de Barcelone, s’attendait à quelque mauvais coup. Arrêté avec Vallina, Harwey et Caussanel, il fut inculpé de tentative de régicide.

On sait également que tous les accusés furent acquittés après six mois de prévention. Pas une preuve ne put être produite contre eux. Les témoignages invoqués se retournèrent contre leurs auteurs, des policiers, entr’autres les mouchards Duhoux et Richard qui furent pris en flagrant délit de mensonge.

Nous résumons très rapidement cette affaire dont on trouvera, d’ailleurs, tous les détails dans la substantielle brochure de Miguel Almereyda Le Procès des Quatre.

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On connaît maintenant Malato. Sa vie n’est faite que de batailles, de coups de mains hardis, d’évasions, d’emprisonnements, d’exils. Aujourd’hui, Malato qui a dépassé le cap de la cinquantaine, est resté jeune de cœur. Il est prêt à d’autres aventures. Il se tient à la disposition des révolutionnaires. Le calme plat que nous traversons, seul, lui permet de se reposer. Vienne une période plus troublée et nous sommes certains de le revoir, au premier rang, parmi les combattants.

Après un stage assez court à l’Action, devenue l’organe ministériel par excellence, Malato a renoncé au journalisme. Il estime qu’il est difficile de conserver son indépendance dans la presse de nos jours et il n’a pas tort. Aussi Malato s’efforce-t-il de se tirer d’affaire en écrivant des romans-feuilletons, des livres de prix, des traductions. Sous le pseudonyme de Talamo, il a déjà donné plusieurs livres pour les enfants. On lui doit également des romans tels que Pierre Vaux, la Grande Grève, les Fiancés de l’An II, etc. Citons encore les Joyeusetés de l’Exil, De la Commune à l’Anarchie, les Classes sociales.

Malato s’est aussi essayé au théâtre. Son révolutionnarisme ne l’empêche nullement d’adorer l’opérette et la musique d’Offenbach ou de Lecoq. En pleine affaire, il a fait jouer (déplorablement !) une pochade Barbe à poux visant Edouard Drumont qui a fait quelque bruit. Dernièrement, il a fait représenter, rue de l’Église, une pièce irrespectueuse pour la religion : Fin de Ciel qui fut interdite par la censure.

Ajoutons, pour terminer, que Malato parvenu, grâce à son activité et ses travaux à une certaine aisance, met à peu près ce qu’il possède à la disposition de la propagande. Grâce à son concours, les révolutionnaires vont pouvoir fonder un grand quotidien. Ce journal, dont nous avions annoncé l’apparition comme prochaine, dans notre numéro sur Émile Pouget, et qui fut retardé après les événements de Villeneuve est prêt à paraître. Si rien n’intervient, il sera lancé le 1er février. Seulement son titre ne sera plus le même. Il devait s’appeler le Cri du Peuple. Il s’appellera la Révolution. Si l’on veut connaître les raisons de ce changement, on n’a qu’à s’adresser à certain socialiste communiste, possesseur du titre qui fut celui de Jules Vallès et dont l’instinct propriétaire se révolte à la pensée qu’on pourrait le frustrer de son bien.

Malato sera l’un des collaborateurs assidus de la Révolution. Son rôle, donc, est loin d’être terminé. Attendons-nous à le voir, comme à son habitude, payer bravement de sa personne dans les batailles futures.

[1] Édouard Drumont, né à Paris le 3 mai 1844 et décédé dans la même ville le 3 février 1917, était un journaliste et écrivain catholique, antisémite et nationaliste français.

[2] Henri Rochefort est le directeur du journal L’Intransigeant. Il se rapproche progressivement du boulangisme et de l’extrême droite. Il rejoint le Comité républicain de protestation nationale, puis entre au comité directeur de la Ligue des patriotes. Il est l’un des plus forts soutiens au boulangisme triomphant aussi bien intellectuellement que financièrement.

Lorsque qu’éclate l’affaire Dreyfus, il laisse libre court à son antisémitisme pour mener campagne avec les « anti »’.

[3] Les éditions CNT-Région parisienne ont eu la très bonne idée de rééditer la brochure de Sébastien Faure, Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus. Notons, tout d’abord, qu’il s’agit surtout de la position de Sébastien Faure. Ainsi que le précise Philippe Oriol dans une excellente présentation, qui replace l’affaire dans son contexte, certains, tels Jean Grave (restant inflexible) ou Pouget (évoluant), refusèrent de se mêler de cette histoire entre bourgeois, surtout pour prendre la défense d’un traîne-sabre, riche de surplus. C’est donc avant tout pour s’expliquer et se justifier que Sébastien Faure écrit ce document. Convaincre du bienfondé de sa démarche n’était pas évident au début car il fallait vaincre une sorte d’antisémitisme « révolutionnaire ». Celui-ci considérait la lutte contre le propriétaire, l’usurier et le banquier juifs comme un premier pas sur le chemin de la révolution sociale. Criminelle cécité qui arrangeait bien l’engeance cléricale et qui ignorait superbement le prolétariat juif. Bernard Lazare, puis « Sébast » purent convaincre les anarchistes que leur place était toujours du côté de la justice et de la liberté, sans renier leur spécificité. Après avoir lu cette brochure, on ne peut s’empêcher de regretter qu’un ouvrage plus conséquent n’étudie pas le sujet, entre autres pour rétablir à sa juste place l’intervention des anarchiste dans l’affaire Dreyfus. Souhaitons que cette réédition en fasse naître l’envie.

Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, Sébastien Faure, présentation de Philippe Oriol, (13,5 x 21), éd. CNT-Région parisienne, Paris, 86 p., 10 euros.

(Source : Anarlivres)


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