La Bouche de Fer
Les Hommes du jour, 17 décembre 1910

L’affaire Durand

lundi 21 juin 2010 par Hacked by NRVAX

S’il ne s’agissait, en l’occurrence, de l’existence d’un homme, d’un des nôtres, il faudrait bénir cette affaire monstrueuse. Pour la première fois, depuis quarante années de République bourgeoise, la bataille sociale, qui se poursuit obstinément entre les heureux du Capital et les parias du Travail, prend un caractère d’évidence qui frappe et éblouit jusqu’aux plus aveugles. Pour la première fois, éclate au grand jour, toute la stupidité haineuse de la classe dirigeante.

Jusqu’à présent, la bourgeoisie an pouvoir, masquée d’indulgence et de générosité, s’efforçait de dissimuler ses colères et ses frousses. Elle opérait, discrètement, dans l’ombre, à chaque occasion qui lui était fournie. Elle opérait surtout sur les petits, les anonymes, ceux qu’on peut bâillonner, étrangler, tuer paisiblement et sans grands risques. Voyez les poursuites et les condamnations obtenues contre les chasseurs de renards. Ils peuvent être comptés par centaines, ceux qui, en province comme à Paris, tombent obscurément sous les coups de notre admirable justice de classe. Mais les autres, les militants connus, les meneurs, les directeurs des mouvements, les représentatifs, la Bourgeoisie se gardait soigneusement d’y toucher. Cela aurait fait trop de bruit, créé de la perturbation. Cela ne pouvait s’accomplir qu’en plein jour, avec la Cour d’assises offerte comme tribune à l’adversaire, avec le scandale et la publicité. Et les bourgeois se souciaient fort peu de se lancer dans une aussi dangereuse aventure. Ils préféraient attendre, laisser passer. Prudence est mère de la sûreté.

Mais aujourd’hui, cette attitude n’est plus possible. La bataille est trop âpre. Les revendications prolétariennes deviennent de plus en plus pressées ; les grèves se succèdent les violences se multiplient. Les travailleurs paraissent décidés à aller jusqu’au bout et à ne négliger aucune arme pour aboutir à la victoire. Devant cette formidable menace, la Bourgeoisie affolée oublie toute prudence. La peur au ventre, les yeux troubles, elle a recours à la poigne. Il faut qu’elle se sauve il le faut à tout prix. Et, en attendant la répression en masse, les fusillades et les déportations, les bourgeois apeurés s’efforcent, ai guise d’holocauste, d’offrir à l’Ordre et à la Conservation sociales, la tête de l’ouvrier Durand, coupable simplement d’être un militant syndicaliste.

On connaît à peu près l’histoire. En voici, d’ailleurs, succinctement, les détails tels qu’on peut les trouver dans la Vie Ouvrière, où le secrétaire de l’Union des syndicats du Havre, le camarade Géeroms, les a clairement exposés.

Remontons d’abord jusqu’à l’origine de la grève des charbonniers et examinons-en les causes. Les charbonniers forment, au, Havre, deux catégories. Il y a, d’une part, ceux qui travaillent à bord, au déchargement du charbon, et qui ne sont occupés que lorsqu’il y a des bateaux à décharger, soit trois jours environ sur sept. Ceux-là gagnent dans les vingt-sept francs par semaine. Depuis l’installation des crapauds, sortes de bennes automatiques se chargeant toutes seules, ces malheureux ont vu leur travail se réduire encore. Ils chôment des semaines entières, couchant dans des wagons, mangeant au fourneau économique, vivant au petit bonheur. Dans cette première catégorie, l’alcoolisme sévit naturellement et dans la proportion effrayante de 90 p. 100.

Il y a, ensuite, les ouvriers des chantiers qui mettent le charbon en sacs et le livrent en ville. Ceux-là gagnent 5 fr. 50 par jour et travaillent six jours par semdaine. En tout, on compte, au Havre, près de 7.000 charbonniers.

Jusqu’à ces derniers jours, les charbonniers se tenaient, ou à peu près, en dehors des luttes syndicales. Ils possédaient à peine un embryon de syndicat. Le renchérissement des denrées, de multiples grèves dans les autres corporations, éveillèrent leur attention, jusqu’au jour où, brusquement, l’installation d’un nouvel appareil à décharger vint les menacer et aggraver leur situation. Il faut dire que cet appareil, fourni par un industriel du nom de Clarke, est à même de débiter sans interruption 150 à 200 tonnes de combustible à l’heure et d’accomplir ainsi le travail de 150 ouvriers. Comment s’étonner, dès lors, de voir les charbonniers s’inquiéter et, sans prendre position contre le nouvel appareil, réclamer une augmentation de salaire de x franc par jour ? Contre le chômage fatal occasionné par le machinisme, ils n’avaient pas d’autres garanties. Jamais grève ne fut mieux justifiée. Mais les charbonniers, à peine armés pour la bataille, devaient trouver devant eux de redoutables forces, parmi lesquelles et an premier plan, la puissante Compagnie Générale Transatlantique. Aussi la bataille menaçait-elle d’être chaude. A la tête des charbonniers, Jules Durand, leur secrétaire, multipliait ses efforts, risquait des démarches chez le député Siegfried, chez le maire Génestal, récoltait des gros sous pour les grévistes. C’était lui l’âme de la grève, l’homme dangereux, l’ennemi désigné aux coups des puissances patronales.

Brusquement se produisit l’incident Dongé. Nous disons incident à dessein. Dans cette malheureuse ville du Havre, les quais du port fourmillent de cabarets, l’alcoolisme triomphe et des rixes mortelles, dans le genre de celle où succomba Dongé, sont fréquentes. Nul ne s’en étonne ni préoccupe outre mesure. Les magistrats se contentent de distribuer quelques années de prison et c’est tout.

Le charbonnier Dongé était précisément une brute alcoolique. Père de trois enfants, il avait abandonné sa femme et ses gosses. Traître, par surcroît, il travaillait pendant la grève, en qualité de chef de bordée à la Compagnie Transatlantique. Le 9 septembre, jour du drame, cette sombre brute venait d’accomplir deux joncs et deux nuits de travail sans prendre aucun repos. Tout l’après-midi, il avait couru de cabaret en bouge, buvant, menaçant ses camarades grévistes et montrant à tous un revolver et des cartouches achetés, ce jour même, on n’a su dire pourquoi.

Le malheur voulut que ce brave ouvrier, abominablement saoul, se heurtât, vers le soir, à d’autres charbonniers presque aussi ivres que lui. Comment se passèrent exactement les choses ? On l’ignore. Il y eut bataille. Dongé était armé. Les autres n’avaient que leurs poings. Bref, Dongé jeté à terre fut assommé, piétiné il mourait le lendemain à l’hôpital et ses adversaires arrêtés étaient conduits au poste de police, où, vu leur état d’ivresse, on ne put procéder à leur interrogatoire.

Telle est l’histoire. Incident banal. Rixe vulgaire d’ivrognes, telle que la ville du Havre en commit de trop nombreuses. Mais l’occasion n’était-elle pas excellente, unique, merveilleuse pour crier à la tyrannie syndicale, pour dénoncer la chasse aux renards, les violences grévistes et surtout, ah surtout ! pour essayer de se débarrasser de Jules Durand et de décapiter ainsi le syndicat !

Dès le lendemain, en effet, une feuille du Havre le Havre-Eclair, partait en guerre et bientôt toute la presse marchait à sa suite. Puis une enquête impartiale (!) et soignée était confiée à l’agent général de la Transatlantique, le nommé Ducrot. On voit d’ici ce que cette enquête pouvait donner. Le larbin du patronat s’arrangea pour recueillir quelques témoignages intéressés. Le dimanche matin, on arrêtait Durand, secrétaire du syndicat Gaston Boyer, trésorier, et Henri Boyer, secrétaire-adjoint. Avec eux les charbonniers Mathien. Couillandre, Bauzin, Lefrançois, tons quatre inconnus au syndicat.

Le procès établit nettement l’innocence de Durand et des frères Boyer. Les seuls témoins à charge qu’on put trouver contre eux furent de pauvres diables de charbonniers, sans le sou et sans conscience, auxquels on payait le voyage et qu’on comblait d’argent [1]. On ne trouva même pas de policiers pour déposer. M. Henry, chef de la sûreté du Havre, vint, en effet, déclarer devant la Cour de Rouen que « jamais aucun rapport de police n’avait établi auprès de lui qu’au syndicat on avait voté la mort de Dongé ».

Car toute l’accusation était là On accusait Durand « avoir conseillé, selon les uns, fait voter, selon les autres, la mort du renard Dongé. Les témoins, cependant, ne purent se mettre d’accord, Georges Dumont déclare qu’on n’a pas voté la mort. Tacantin affirme qu’on l’a votée à mains levées. Et les contradictions s’accumulent. Notons que la fameuse réunion où, d’après les témoins, on aurait voté la mort est du 14 août. Le meurtre est du 9 septembre, Il y a près d’un mois d’intervalle entre les deux faits. On aurait donc employé tout ce temps à préparer laborieusement la mort d’une brute alcoolique et le jour venu, on aurait confié l’opération à des ivrognes désarmés Tout cela ne tient pas debout, Il est inutile de discuter sérieusement de semblables inepties.

Le résultat du procès est connu. Il s’est trouvé douze crétins pour ne rien comprendre aux débats, pour déclarer, en leur âme et conscience, que Durand était coupable et, le monstrueux verdict prononcé, pour s’affoler et réclamer l’indulgence.

Ah ! il y aurait des pages à écrire, à ce propos sur le jury républicain et bourgeois. Mais, ne nous égarons point. Il s’agit aujourd’hui de Durand.

Voilà donc un travailleur condamné à mort. Prétexte : Durand a tenu des propos menaçants au sujet de Dongé et poussé à l’assassinat de ce dernier. Motif véritable Durand était l’adversaire actif, dangereux des puissances patronales il fallait le supprimer. Et l’on cherche aujourd’hui à justifier cette abominable condamnation à l’aide de la complicité morale. Mais, tout de même, la bourgeoisie sent qu’elle est allée trop loin. Elle a voulu frapper fort et elle a dépassé la mesure. L’exécution de Durand, ce serait plus qu’un monstrueux assassinat ce serait une de ces effarantes absurdités qui apparaissent à tous comme impossibles.

Maintenant, que va-t-on faire ? s’atteler à la révision du procès. Obtenir, non pas la simple grâce de Durand qu’on expédierait ainsi au bagne, mais la reconnaissance formelle de son innocence. Nous allons voir, à ce sujet, si les intrépides dreyfusards d’autrefois auront pour ce travailleur encore un peu de cette tendresse qu’ils témoignaient au capitaine. Mais qu’on n’y compte pas trop. Les travailleurs n’ont qu’à se mettre eux-mêmes à la besogne et il semble bien qu’ils l’ont compris, puisque, déjà, l’Union des Syndicats du Havre a déclaré que si « la révision du procès n’était pas chose acquise dons un délai de deux mois, la grève générale serait décidée » puisque Dunkerque s’est déclaré prêt à marcher lui aussi ; puisque d’autres villes vont suivre.

D’ici là, attendons. Attendons tout en agissant sur l’opinion par la voie de la presse et des meetings. Il n’y a pas autre chose à faire. Mais si dans deux mois au plus, Durand n’est pas rendu à la liberté, alors plus d’hésitation en avant le chambard. Si les travailleurs de toutes ratégories ne se levaient pas unanimes poor arracher un des leurs à la mort ou au bagne ; si la grève générale n’éclatait pas dans toutes les corporations, dun bout de la France à l’autre, ce serait à désespérer à jamais du courage et de la solidarité de la classe ouvrière.

En attendant aussi, retenons les noms des fripouilles responsables de la condamnation de Durand. En dehors des hauts patrons et des puissantes compagnies, il y a le nommé Ducrot, l’agent de la Transatlantique, qui a tout fait, tout mené dans cette affaire. Il y a le juge d’instruction Vernis qui, en cinq sec, a bâclé l’instruction et envoyé Durand aux assises. Il y a les douze ténébreux crétins qui ont condamné sans savoir. Enfin, puisqu’on parle tant de complicité morale, il y a le renégat qui dirige la répression et sert la bourgeoisie contre le prolétariat. Nous retrouverons tous ces gens-là dans deux mois.

Donc, attendons. Il est impossible que Durand ne soit pas arraché à ses bourreaux. Le patronat s’aperçoit déjà qu’il s’est mis dans un mauvais cas. Il est tout prêt à céder. Mais, malgré tout, ne nous endormons pas dans un optimisme trop confiant. Préparons, tout pour sauver Durand ou pour le venger. Il faut que la classe bourgeoise sache bien que l’affaire Durand ne fait que commencer. Nous en sommes à la préface. Si par aventure, la haine bourgeoise s’obstinait sur le condamné à mort, l’affaire Durand pourrait bien prendre des proportions telles, qu’à côté, l’autre affaire, celle du Capitaine, n’apparaîtrait plus que comme un jeu de marmousets.

Et ce jour-là, on nous paierait cher la tête de Durand. Ce jour-là, gare aux renards de toute taille, de tout poil et de tout grade. Nous ne donnerions pas grand’chose de leur peau.


Devant les mouvements qui gagnent en France, en Angleterre et aux États-Unis et la désapprobation de Ligue des droits de l’Homme, sa peine de mort est commuée en sept ans de réclusion. La mobilisation ne perdant pas de sa force, il est finalement libéré le 15 février 1911, mais pour aller directement à l’asile (hôpital psychiatrique) de Sotteville-lès-Rouen où il mourra le 20 février 1926. Entre-temps, le 15 juin 1918, il est déclaré innocent.

[1] « Pour ceux qui, comme moi, ont fait le voyage de Rouen, en même temps que les témoins à charge, il ne saurait y avoir de doute. Ces charbonniers misérables, salis domicile fixe et sans garde-robe étaient tous nippés de frais. Tous portaient de superbes complets neufs. Ils firent le voyage non point seuls, mais avec leurs femmes et leurs enfants. Ces habitués du fourneau économique achetèrent à la foire de Rouen, force jouets pour leurs enfants force cadeaux pour leurs amis. » (C. Géerroms, La Vie Ouvrière, 5 décembre.)


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