La Bouche de Fer
Les Hommes du jour, juilllet 1911

Miguel Almereyda

vendredi 17 avril 2009 par Hacked by NRVAX

Dans le train-train des événements, des hommes surgissent, des notoriétés s’éveillent, dont quelques-unes s’évanouissent tôt, dont les autres s’affirment de plus en plus. Hier, inconnues ou ignorées, des figures apparaissent sur l’écran de l’actualité. C’est notre rôle, ici, de saisir ces physionomies et de les fixer hâtivement.

Notre ami Miguel Almereyda [1]est une de ces physionomies que les derniers événements ont mise soudainement en relief ; un de ces hommes surgis tout à coup et qui, avec le temps, sauront se placer au premier plan.

Il nous est aisé et il nous est agréable de biographier, dans ce journal, ce jeune militant dont le passé, déjà, est surchargé d’incidents, dont la carrière de propagandiste est déjà longue et remplie.

Depuis une douzaine d’années que nous bataillons à ses côtés, que nous le suivons, pour ainsi dire, pas à pas, dans les mêmes luttes, parmi les mêmes heurts, nous avons pu apprendre à le connaître, à l’aimer ; nous avons pu observer son évolution intellectuelle, comprendre ses espoirs, partager ses enthousiasmes.

Peut-être songera-t-on que cette situation de camarade et d’ami nous interdisait précisément de tenter une biographie fatalement exempte de critique et de rosserie peut-être Almereyda lui-même ne nous saura-t-il que bien faiblement gré de l’avoir ainsi happé au passage pour l’offrir aux lecteurs. Mais les besoins de l’actualité sont là, pressants et inexorables et, au surplus, nous prenons très allègrement nos responsabilités.

Ce qui a attiré définitivement l’attention sur Almereyda, c’est sui tout la création récente des « Jeunes-Gardes » révolutionnaires et l’incident qui s’est produit autour de ta prison de Saint-Lazare, le matin de la libération de Madeleine Marck. Mais c’est encore l’organisation de la Sûreté révolutionnaire et le « dénichage » de deux oiseaux de préfecture, tenus prisonniers pendant deux jours dans les locaux de la Guerre Sociale.

Jusqu’à ce jour, on savait, dans le monde des journalistes, que Miguel Almereyda était un secrétaire de la rédaction à la Guerre, connaissant et adorant, par-dessus tout, son métier. On savait, dans le public composé de militants syndicalistes et révolutionnaires, quel propagandiste agissant et dévoué il était. Mais sa réputation ne dépassait pas ces étroites limites.

Aujourd’hui, sa notoriété est mieux établie. Le grand public s’est familiarisé avec son nom La curiosité est éveillée. On veut savoir qui est, d’où vient, ce que vaut ce lieutenant d’Hervé, dont les quotidiens s’occupent abondamment et dont on reproduit les traits un peu partout. C’est cette curiosité que nous allons justement essayer de satisfaire.

*

Dans un recueil d’impressions sur mon séjour à la Santé, dont je n’ai pu publier que quelques pages, j’écrivais à propos d’ Almereyda, mon compagnon de geôle, les lignes qui suivent « Ah ! celui-là, je le connais mieux, je l’ai rencontré il y a bientôt dix ans. C’était un soir, au siège d’un groupe du quartier Latin, que je venais de fonder, un groupe des plus curieux de l’époque. Il y venait des rapins chevelus, des ouvriers, des étudiants, une citoyenne Réville qui a fini dans la peau d’une royaliste après avoir féminisé à outrance toute son existence. Cela s’appelait la Jeunesse Libertaire du VIe. Nous étions, certains soirs, jusqu’à soixante dans une salle, au premier étage d’un caboulot, tout près de la Monnaie. Ce que nous y avons débité de bêtises On y discutait sur l’individualisme, l’égotisme, le communisme et autres ismes. On y construisait en une demi-heure la société future, qu’on démolissait ensuite au profit d’une autre société non moins future. Certains poètes du quartier, aujourd’hui de parfaits bourgeois, y discutaient âprement. Quelquefois, nous partions à cinq ou six avec des pinceaux, des pots de colle et des affiches du Père Peinard que nous allions placarder sur les murs du quartier. Naturellement les flics nous suivaient et nous cueillaient. C’était le bon temps.

« Un soir que je présidais et pérorais, je vis entrer Fernand Després suivi d’un jeune homme, très triste et très maigre et très jaune, à la mine complètement ahurie, aux yeux vagues.

– Je te présente, me dit Després, mon ami Vigo. Il sort aujourd’hui même de la Petite Roquette.

« Je regarde le libéré et prononce quelques paroles de circonstance en lui tendant la main. Lui répond à peine. Il ne savait plus parler. Il cherchait ses mots sans les trouver. Jeté pendant une année, en pleine jeunesse (il n’avait pas vingt ans), dans cet enfer qu’est la Petite Roquette, il avait désappris la parole. Ébloui, déconcerté, affolé par la liberté, il vivait comme dans un songe, ne sachant plus, ne comprenant plus…

« Nous passâmes la soirée ensemble. Sa conversation n’était pas précisément séduisante. Franchement, je ne fus pas loin de le considérer comme un pauvre abruti. Plus tard, j’ai entendu Alinereyda à la tribune s’exprimer avec une clarté, une netteté et une pureté de forme que lui envieraient beaucoup d’orateurs ; j’ai eu de la peine à retrouver dans cet abondant et éloquent improvisateur le jeune homme timide et muet d’autrefois.

« Depuis je l’ai rarement perdu de vue. Je l’ai retrouvé au Libertaire, où il était mon collaborateur. Je l’ai retrouvé dans toutes les réunions publiques et dans toutes les manifestations de la rue. J’ai pu, en maintes occasions, éprouver son courage, le courage physique d’un nerveux et d’un extrasensible, qui se jette au plus fort de la mêlée sans voir les coups. Avec ça, il a vivement rattrapé le temps perdu à la Petite Roquette. C’est aujourd’hui un esprit très fin, avisé et délicat. Ce que j’admire en lui c’est, avec un certain sens politique, une franchise absolue qui ne connaît pas d’obstacles. Il vous dira, d’une voix très douce, sans avoir l’air d’y toucher, des choses terribles, ne reculera devant aucune critique, aucun aveu. De plus, je le crois implacable. En période révolutionnaire, aucun moyen ne le trouverait désemparé. Nous l’avions, d’ailleurs, surnommé le Saint-Just de la Révolution sociale. Avec ses longs cheveux bruns tombant de chaque côté des oreilles, ses yeux d’un bleu sombre, tantôt ardent comme du métal, tantôt d’une limpidité de source et où semblait se noyer une immense candeur, il nous faisait songer au probe et inflexible éphèbe de 93, jeune comme lui, passionné comme lui et jouant sa vie et sa liberté pour des idées. »

Après plusieurs mois, en relisant ces lignes, je m’aperçois que le portrait n’est pas complet. Il y a des retouches à faire. Je n’avais pas vu, en effet, dans Miguel Almereyda, le stratège, le tacticien, le jeune chef dont les « Jeunes Gardes », ardents et batailleurs, constituent la petite armée.

*

Procédons par ordre.

Miguel Almereyda est né à Béziers, en janvier, l’année 1883. Son vrai nom est Eugène Vigo. Il est espagnol par son père, catalan par sa mère et a été élevé à Perpignan. Voilà pour les origines. Détail à noter toute la famille de Vigo était composée de bourgeois, avocats, magistrats, voire même commissaires de police. Son grand-père, du côté paternel, était viguier (gouverneur) dans la République d’Andorre, petit val sis dans les Pyrénées et soumis au protectorat français.

Privé de bonne heure de son père, qui mourut alors qu’il avait quatre ans seulement, Eugène Vigo demeura avec sa mère qui ne tarda pas à se remarier. De ce jour, Miguel n’eut plus de relations avec sa véritable famille. Il a conservé, d’ailleurs, une reconnaissance émue au second époux de sa mère qui fut pour lui un véritable père, plus qu’un père, un ami.

Passons sur les jeunes années. Après de rapides études, Miguel partit sur le trimant Il voyagea longtemps, exerçant divers métiers manuels, s’arrêtant de-ci de-là, familiarisé déjà avec les idées libertaires. A quatorze ans il débarquait à Paris.

A Paris commence son existence de militant anarchiste. Il fréquente les groupes, entre en relation avec des propagandistes. Si bien que vers la dix-septième année il se laisse tomber dans un traquenard policier avec le malheureux Decouée –qui vient, récemment, de se suicider après avoir descendu un flic. En perquisitionnant chez lui, la police découvrit un pétard composé de 23 grammes d’une poudre quelconque. Almereyda fut arrêté par les soins du sieur Fouquet. Ici se place un incident qui dépeint bien le caractère d’Almereyda. Comme le policier, peu certain de la culpabilité de l’accusé, lui présentait divers pétards tout aussi inoffensifs les uns que les autres, lui demandant s’il les reconnaissait, Miguel n’avait qu’à nier. Il ne crut as devoir le faire. Quand son « pétard » passa devant ses yeux, il reconnu l’avoir fabriqué. Cet excès de sincérité lui valut une année de prison qu’il fit à la Petite Roquette, année de tortures morales et physiques qui le laissèrent déprimé, abattu, quand il en sortit, à dix-sept ans.

*

Cette condamnation, pour détention d’explosifs, d’un gosse de seize ans, c’est déjà assez joli. Pourtant il y a mieux. Lorsque Almereyda passa aux assises, en 5908, l’avocat général Fréniont cru devoir lui rappeler une condamnation pour recel. Mais laissons la parole à l’accusé :

« Voici les faits j’avais 17 ans. Un enfant, oui, un enfant, je ne cache rien, ne voulant pas paraître me faire meilleur que je ne suis, un enfant déroba à sa famille une pièce de 20 francs et me confia cet or. j’eus tort, sans doute, j’eus tort, non au point de vue de la morale bourgeoise, mais suivant ma propre morale à moi. Dans le moment de l’affolement, les parents, lorsqu’ils apprirent que j’avais reçu cette somme, portèrent plainte. C’est alors qu’il y eut une explication. Et lorsque les victimes du larcin virent la puérilité du fait, ils s’empressèrent de retirer leur plainte… Malgré cela, Almereyda fut condamné à deux mois de prison, sans sursis.

« Cinq minutes suffirent à mon aréopage pour m’octroyer deux mois de prison sans sursis. Sans sursis ! La faveur qu’on accorde à l’apache, on me la refusait. Pourquoi ? parce que les rapports de police, lus par le tribunal, disaient de moi anarchiste dangereux, habitué de réunions publiques. »

On conçoit sans peine que de tels procédés n’étaient pas faits pour réconcilier le révolté avec la société. Bientôt Almereyda qui, tout en s’efforçant péniblement d’assurer son existence, complétait suri éducation philosophique et politique, donnait ses premiers articles au Libertaire.

*

Au Libertaire, en contact avec d’autres militants, Almereyda modifia peu à peu ses vues. Le défaut d’organisation qui caractérise les milieux anarchistes lui apparut très clairement. La prise an tas, les groupements par affinité et autres puérilités ne lui semblèrent pas des formules satisfaisantes. Bientôt il rêva d’une action révolutionnaire plus pratique et plus active, conçue et menée avec méthode.

C’était, en germe, l’Association Internationale Antimilitariste, la Guerre Sociale et les « Jeunes Gardes ».

Rappelons succinctement et simplement les faits. Avec Miguel, nous fûmes des premiers à nous occuper du fameux congrès antimilitariste d’Amsterdam, ce congrès pour lequel Clemenceau, « tapé », donna généreusement un louis, et d’où sortit l’AIA (Association Internationale Antimilitariste). C’est à ce moment que nous rencontrâmes Hervé. Miguel revenait alors d’Amsterdam avec le titre de secrétaire de l’AIA pour la France. De cette rencontre devait naître tout le formidable mouvement antimilitariste qui aboutit à la Guerre Sociale.

Ce que fut l’AIA, la place nous manque pour l’indiquer en détail. Disons seulement qu’on comptait dans son comité des hommes comme Laurent Tailhade, Urbain Gohier, Han Ryner ; des syndicalistes comme Yvetot, Bousquet, etc. Après quelques mois d’existence plutôt pénible, l’AIA porta un grand coup avec l’affiche rouge, qui valut des condamnations variées à vingt-six de ses signataires, dont Eugène Merle et Louis Perceau. Almereyda récolta trois ans et fila sur Clairvaux.

*

Amnistiés, Hervé, Almereyda, Merle, reviennent à Paris. Et c’est la Guerre Sociale qui fait son apparition. Encore une fois, la place nous manque pour narrer par le menu les péripéties du journal. Almereyda a, d’ailleurs, raconté ces choses de façon fort amusante dans l’Almanach de la Guerre Sociale pour 1911.

Avec la Guerre, ce furent naturellement les poursuites et les condamnations. Notons : outre les trois ans de prison récoltés avec l’affiche rouge, Almereyda a encore recueilli 8 jours pour avoir manifesté contre le roi d’Espagne ; six semaines pour avoir manifesté à la revue du 14 juillet 1907 ; 3 ans pour des articles sur le Maroc et les massacres du Midi ; six mois, tout dernièrement, au moment de la grève des cheminots. Et ce n’est pas fini. Avec les « Jeunes Gardes », il est probable qu’Almereyda aura, de nouveau, l’occasion de revoir sa cellule de la Santé ou de Clairvaux.

Tel est le militant. On sait le reste. On sait quels furent les débuts de ces « Jeunes Gardes », organisés pour reprendre la rue contre les braillards nationalistes, aussi bien que pour la disputer aux cosaques de Lépine. On ne sait pas encore avec quelle méthode et quel souci les « Jeunes Gardes » sont dirigés, conduits au combat. Il ne nous appartient pas de divulguer ici ces méthodes. Mais on pourra voir, par la suite, quelle force représente cette jeune organisation, quand elle sera entrée en plein dans la période de l’action.

Qu’ajouter ? D’anarchiste et de révolté, Almereyda, plus conscient des nécessités de l’heure, est devenu un modèle de révolutionnaire organisateur, presque militaire, comme son « général », Gustave Hervé. Grâce à lui, à son goût, à son amour du métier de journaliste, la Guerre Sociale a pu prendre un essor inouï. N’allez pas croire, pourtant, que Miguel Almereyda est une sorte d’illuminé, n’ayant d’autre but que la Révolution et le chambardement. C’est aussi un esprit cultivé, un lettré qui ne dédaigne ni les « premières » ni les « vernissages s et s’habille avec quelque recherche élégante. Ce qui prouve, une fois de plus, que pour être révolutionnaire on n’est pas forcément un sauvage ou un forcené.

[1] Eugène, Bonaventure, Jean-Baptiste Vigo (dit Miguel Almereyda) (1883-1917), est le père du cinéaste Jean Vigo.

Il connut la prison à de nombreuses reprises, et c’est d’ailleurs à l’occasion de son premier séjour en prison qu’il se rebaptisa Miguel Almereyda (l’anagramme de Y’a la merde).

Incarcéré à la Santé en 1917 pour « intelligence avec l’ennemi » puis à Fresnes, il fut retrouvé mort le 20 août, étranglé par un lacet. Son suicide fut mis en doute.


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