La Bouche de Fer
Humoresque touristique de Jaroslav Hasek

L’ascension du Moasernspitze

lundi 15 juin 2009 par Jaroslav Hasek

Avant toute chose je dois vous prévenir qu’il n’entrait absolument pas dans mes intentions, au cours de mes pérégrinations à travers la Suisse, de me casser le cou, et qu’ayant eu le courage de faire l’ascension du Moasernspitze je n’ai agi que sur des instances supérieures. J’étais sous l’influence de trois bouteilles de vin et de la fille de l’aubergiste de Berne chez qui j’avais bu ce vin.

Mais venons-en aux faits. Qu’est-ce que le Moasernspitze ? Et comme j’ai grimpé sur le Moasernspitze, chacun devinera aisément que c’est une montagne pointue comme l’indique son nom même. Inutile, je pense, de souligner qu’elle se trouve dans les Alpes car j’espère que personne n’aurait l’idée de situer l’Himalaya en Suisse.

Le Moasernspitze se dresse fièrement à quelques six heures de Berne dans le canton bernois et il est curieux par le fait qu’avant ma venue personne ne s’y était tué pour la simple raison que personne encore n’en avait fait l’ascension. Au-dessus de Berne se dressent de si nombreuses montagnes que ce mont dangereux se perd dans le nombre et s’il n’y avait eu l’entreprenant monsieur Grafergeren, aubergiste à Berne, personne encore ne se douterait que cette montagne se prête par excellence aux divers plaisirs qu’offre l’alpinisme, comme ceux de se casser le cou, de se briser bras et jambes ou bien encore de se rompre l’échine.

L’entreprenant monsieur Grafergeren de Berne avait très bien compris les avantages de cette montagne : tels vallées dangereuses, parois abruptes, pierres qui s’éboulent et autres encore, et conçut donc l’idée de construire un chalet au pied de la montagne et d’attirer des Anglais et autres personnes à qui il est indifférent de tomber du Mont-Blanc ou du Moasernspitze seulement. Il construisit donc un chalet aux pieds de la montagne et à quatre heures de marche plus haut, ou plutôt, de marche à quatre pattes, un autre chalet. Tous deux étaient, à dos d’âne, approvisionnés en boissons, vins et liqueurs et en nourriture. Et il attendait la première victime qui lui attirerait la clientèle.

Le sort voulut que je sois le premier à tomber dans ses griffes. Un jour de la fin du mois de juin, je m’installais à Berne et faisais la cour en partie à son vin, en partie à sa fille Margareta.

Le vin et Margareta m’incitèrent à grimper sur le Moasernspitze. Pour le vin cela ne m’étonne pas, mais je reste stupéfait et constater que les femmes puissent avoir si peu de conscience.

Maintenant je me dis, qu’elle aille au Diable la Margareta de Berne, mais sur le moment même, tout émoustiller par le vin, j’aurais pu lui proposer de monter sur l’Everest en Inde, raison de plus pour escalader le Moasernspitze qui n’a que trois mille cinq cents mètres de haut.

La chose s’est passée ainsi : le soir de mon arrivée à l’auberge de monsieur Grafergeren je me mis, une bouteille de vin devant moi, à bavarder avec Margareta.

Je ne savais même pas ce que je racontais. Je me vantais de mes expéditions touristiques.

« Mais, mademoiselle, dis-je, grimper sur le Mont-Blanc, c’est un jeu d’enfant. Et quant au Gross Glockner, c’est d’une simplicité. On n’a même pas le vertige. »

À ce moment, monsieur Grafergen approcha de nous. « Milord, dit-il (il m’appelait ainsi selon son habitude, pensant que j’étais un Anglais puisque je semblais si intrépide), Milord, j’ai peut-être quelque chose pour vous. Une ascension dangereuse. »

« Je ne fais pas, dis-je en mentant hardiment devant Margareta, d’autres excursions que celles qui dans soixante-dix cas sur cent finissent par un accident mortel. Savez-vous, monsieur, où est situé le Mont Nebozizek [1] »

« Je ne le sais pas, Milord. Est-ce dangereux ? »

Je répondis calmement : « Sur cent personnes, rentrent chez elles en bon état cinq à peine. »

Cela fit frémir l’homme endurci qu’était Grafergeren. « Milord, dit-il, je vous garantis une possibilité d’accident mortel sur le Moasernspitze aussi. Nous y avons des pentes abruptes et des abîmes de deux mille mètres de profondeur. »

« Ce n’est rien du tout, monsieur Grafergeren, apportez une autre bouteille de vin et, en chemin, réfléchissez bien à ce que je vous demande. Pouvez-vous me garantir qu’en cas d’accident je serai absolument disloqué ? »

Quand cet excellent homme apporta le vin, il répondit :

« Je peux vous donner ma parole d’honneur que vous serez en bouillie. En tombant vous vous heurterez deux cents fois au moins à des rochers pointus, fit-il pour me séduire, et puis, pesez bien cet avantage. Sur le Moasernspitze font souvent rage des tempêtes et des pluies torrentielles, et dans ce cas je peux vous garantir le danger d’être emporté vers l’abîme par l’eau et par le vent.

« Tout cela c’est pour les débutants, monsieur Grafergeren, pour un touriste comme je le suis, cela n’est rien… »

« Je vous l’accorde, Milord, mais pensez donc que vous grimperez entre des champs de glace et que ces champs de glace du Moasernspitze ne sont pas si innocents qu’ils le paraissent. Dans cent cas, ou tout au moins quatre-vingts, ils s’enfoncent. Bref Milord, l’ascension du Moasernspitze est faite pour vous. Pensez aussi que c’est la seule montagne des alentours où vous pouvez être pris dans le brouillard, donc les chances de vous écrasez au fond d’un ravin sont considérables et puis sachez aussi que la pierre s’effrite là même où vous contournez les précipices. Tout cela semble être faite pour vous. »

« Une expédition dans le genre de celles que vous aimez », nota Margareta.

« Mademoiselle, dis-je, je vous plairais si nous montions sur le Moasernspitze ? »

« Oui, Milord, répondit Margareta ». « Que le diable t’emporte, petite rose de Suisse », me dis-je maintenant en moi-même, mais ce jour-là, lui tendant la main, je lui dis : « Mademoiselle Margareta, je grimperai sur le Moasernspitze. »

Et je partis pour l’escalade…

Mon guide s’appelait Jiri, il était par hasard catholique et m’avertit bien qu’avant de partir je pouvais me confesser. Devant mon refus, il me pria de lui donner de l’argent pour s’acheter à boire tant que nous étions encore à Berne. J’exauçais ses voeux.

Plein de complaisance, il m’offrit un morceau d’arsenic que grignotent les montagnards comme nous grignotons du sucre.

« Avec plaisir », fis-je, en le remerciant de tout coeur.

Jiri but tant et si bien de sa fine qu’il voulait, alors que nous étions encore à Berne, m’attacher déjà à lui par une corde de sécurité. Je le refusai également et nous nous acheminâmes sans être attachés l’un à l’autre vers le chalet de monsieur Grafergeren, parti en avance à dos d’âne.

« Si je ne vous revois plus jamais, fit Margareta en prenant congé de moi, j’irai de temps à autres prier sur votre tombe. » Comme elles ont bon coeur les jeunes filles suisses !

Après six heures d’une ascension modérée, nous arrivâmes au chalet de monsieur Grafergeren où nous passâmes la nuit et mîmes à profit tout le confort prévu par monsieur l’aubergiste qui était un excellent hôte.

Le matin, nous nous remîmes en route. Monsieur Grafergeren se frottait les mains. « Milord, dit-il en prenant congé de moi, en cas de malheur possible, dois-je faire une communication quelconque à votre famille ? »

« Dites seulement que je vous recommande, vous et le Moasernspitze, à toutes mes relations. »

« Je le dirai », dit-il d’une voix pleine de promesses et il se mit à chanter des tyroliennes.

La route montait et devenait plus abrupte. Jiri m’attacha à lui et je peux dire que c’était un bon catholique parce qu’il faisait en même temps ses prières.

« Que feriez-vous, demandais-je, si je glissais et étais suspendu au-dessus d’un gouffre et que vous n’arriviez à me retenir qu’à grand peine ? Attendriez-vous que des secours nous viennent ? »

« Je trancherais la corde », répondit Jiri calmement, et irais annoncer l’accident à Berne. Dans l’après-midi, ce serait dans nos journaux et vous verriez l’effet que cela ferait et comme cela aiderait Grafergeren. Tous les Anglais grimperaient ici car l’Anglais aime le danger. Grafergeren est plein de sagesse, vous ne trouvez pas ? »

« Si je trouve. »

La sincérité de Jiri me plaisait. En discourant agréablement des touristes morts nous grimpions de plus en plus haut jusqu’à ce que nous arrivâmes au second chalet devant lequel il y avait un bien beau précipice.

Nous entrâmes dans le chalet et là, je me mis à réfléchir tandis que Jiri faisait un goulash avec des conserves de viande et préparait le vin.

Derrière le chalet se dressait la paroi de mille mètres du Moasernspitze comme un immense immeuble, plein d’écueils. Par endroits, on voyait la neige et la glace scintiller. Et partout, c’était d’épouvantables crevasses.

Tonnerre ! Et il me faut grimper là-haut et m’y casser le cou quelque part ?

Je commençais à y voir clair. Lexcellent monsieur Grafergeren voulait se servir de ma mort comme réclame pour ses deux chalets et pour le Moasernspitze au-dessus de ses chalets.

« Jiri, dis-je à mon guide, je ne grimperai pas là-haut ». Jiri prit peur.

« Impossible, Milord, dit-il tout atterré, je ne toucherais pas mon argent. »

« Mais je vous ai déjà payé. »

« Je le sais, Milord, je le sais bien, mais monsieur Grafergeren ne me payerait pas. »

« Et de quoi doit-il vous payer ? »

« De ce que je vous attire sur le Moasernspitze. »

« Et si je me tuais en cours de route, Jiri ? »

« Je serais tout de même payé et en plus cela attirera des touristes, des Anglais, et eux aussi me donneront de l’argent et monsieur Grafergeren m’en donnera de nouveau. »

« Et si les Anglais se tuent aussi - Jiri ? »

« Dans ce cas tout le monde voudra monter sur le Moasernspitze et moi je mettrai une belle somme de côté. C’est pourquoi, Milord, un peu de coeur, et allez-y. Si vous tombez peut-être que vous resterez pendu à un rocher, de quoi avez-vous donc peur ! »

« Nous allons, Jiri, rester ici deux jours, nous mangerons une partie des provisions, je vous donnerai vingt francs et ensuite je descendrai et ce sera comme si nous étions monté sur le Moasernspitze. »

« Ce serait terrible, pourvu que le vieux Grafergeren n’ait pas une attaque quand il verra que je redescends sain et sauf de la montagne », me réjouissais-je en moi-même, en tramant ma vengeance.

Ainsi pendant deux jours, nous bûmes et mangeâmes au chalet et le troisième jour nous commençâmes la descente.

Une surprise nous attendait devant le chalet de monsieur Grafergeren. Près de soixante Anglais étaient massés devant le chalet et, tout ébahis, nous regardaient descendre. À leur tête, tout saisi, Grafergeren nous regardait venir.

« Vous ne vous êtes pas tué ? », m’interpella-t-il avec effroi.

« Non, comme vous pouvez le voir », répondis-je négligemment.

« Sir, me cria dans l’oreille un Anglais en agitant devant mes yeux le Journal de Berne, sir, si vous êtes un gentleman, veuillez m’expliquer ceci… »

Il me tendit le Journal de Berne de la veille où il avait souligné au crayon bleu la nouvelle suivante :

« Nouvelle ascension de montagne

Notre infatigable ami Grafergeren est parvenu à trouver une nouvelle ascension de grand effet. Le Moasernspitze, sous lequel il a construit avec soin, en bon Suisse, deux chalets, est difficile d’accès. C’est avec regret qu’il nous faut constater que la première escalade de cette montagne s’est terminée par un accident. Le touriste qui eut le premier l’audace de l’escalader est tombé hier soir, sans doute pour n’avoir pas suivi les indications de son guide sur le sort duquel nous ne savons encore rien. L’ascension de cette montagne est dangereuse et en raison de sa curiosité, elle attirera certainement beaucoup de touristes. On cherche toujours les deux cadavres. Pour des nouvelles plus détaillées veuillez vous adresser à monsieur Grafergeren, au chalet sous le Moasernspitze… »

« Messieurs, dis-je aux Anglais, tout cela n’est qu’une invention de monsieur Grafergeren. La montée n’est absolument pas dangereuse, je puis même dire, qu’elle est agréable. Simple promenade d’après-midi… »

« Monsieur Grafergeren, dit un des Anglais, nous retournons à Berne. Monsieur, comme vous le voyiez, ne s’est pas tué, la route est sûre, ce n’est pas pour nous, vous nous avez menti. Partons-nous messieurs ? Bonjours ! »

« Messieurs, cria monsieur Grafergeren d’une voix éplorée, imaginez au moins qu’une avalanche pourrait vous engloutir… »

Nous n’avons plus rien entendu car nous nous étions éloignez de son chalet hospitalier.

Une pierre tomba devant nous et aujourd’hui encore je ne sais pas si elle s’était détachée d’un rocher ou bien si monsieur Grafergeren l’avait lui-même lancée sur nous.

Ainsi j’épargnai à mademoiselle Margareta un pèlerinage à ma tombe sur laquelle elle voulait prier pour mon âme.

Au plus profond de mon coeur je suis de fait un brave homme…

Cette nouvelle est extraite de Panorama de la littérature tchèque (Prague 1981)

[1] Nom d’un restaurant de Prague à mi-pente de la colline de Petrin.


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