La Bouche de Fer

Tinguely

mercredi 24 juin 2009 par Felip Equy

Le 4 septembre 1991, un joyeux cortège, composé d’une fanfare et d’une machine montée sur un tracteurs, traversa la ville de Fribourg en Suisse. La machine agitait cymbales et sonnailles, lançait des pétards et des fumigènes dans la foule. Devant la cathédrale, tournait une sculpture en fer représentant un disque mi soleil-mi faux surmontée d’un crâne. Il s’agissait des obsèques de Jean Tinguely, créateur des machines plus folles les unes que les autres et qui fut influencé par la philosophie anarchiste.

Il est né en 1925 à Fribourg dans un milieu ouvrier. Son père était violent. Il dira plus tard avoir subi « la compression de la société, la compression de l’éducation, la compression de l’école ». Il fait souvent l’école buissonnière et trouve refuge dans les forêts proches de Bâle où il crée ses premières oeuvres : des roues hydrauliques à effets sonores. II s’intéresse très tôt aux idées sociales. En 1939, il veut lutter à sa façon contre le fascisme italien en allant combattre aux côtés du peuple albanais. Il est arrêté à la frontière italienne et expulsé après avoir refusé de dévoiler son identité. « Je suis passé du catholicisme au stalinisme : en un temps record. J’ai été un stalinien rapide : à seize ans. Pour me libérer de tout ça, j’ai rencontré des anarchistes ». Il est licencié de son premier emploi après avoir démoli la pointeuse. Entre 1941 et 1945, il suit des cours à l’Ecole d’arts appliqués de Bâle. Il s’intéresse au mouvement comme moyen d’expression artistique. Il réalise des constructions avec toutes sortes de matériaux : fil de fer, bois, paille, papier. Entre 1945 et 1953, il fréquente la librairie de l’éditeur anarchiste Heinrich Koechlin. Il y rencontre des syndicalistes, des anarchistes, des ex-communistes et des réfugiés politiques. « Après Kropotkine, j’ai lu des anarchistes de plus en plus évolués, par exemple Proudhon ». Jean Tinguely fut très impressionné par Stirner. « L’Unique m’a aidé à être moi… L’individu réussit quand il réussit à être lui… Il a raison, Stirner, comme Proudhon ; au départ, la propriété, pas de doute, c’est un crime, c’est du vol, même si aujourd’hui elle a pris d’autres formes ».

En 1953, il s’installe en France et connaît le succès dès ses premières expositions. Pour lui, le hasard doit intervenir dans l’oeuvre d’art ; le mouvement est donc nécessaire. Il utilise d’abord la manivelle puis les moteurs. Ses premiers tableaux représentent des formes géométriques actionnées par des moteurs cachés. Il appelle ses oeuvres des « Métamécaniques » : méta peut-être comme métabolisme, métaphore, métatarse… Elles sont elles-mêmes créatrices. Il fabrique une machine à peindre : un bras mécanique se déplace avec une craie sur un disque en rotation, tout en émettant une musique concrète. Tinguely reconnaît l’influence de Dada ; il prétend avoir longtemps été obsédé par l’envie de jeter une bombe sur la Joconde.

D’année en année, ses machines-sculptures se perfectionnent. En 1959, à la Biennale de Paris, le Méta-matic » n°17 remporte, malgré les polémiques, un grand succès. La machine produit des dessins sur un rouleau de papier, des ciseaux mécaniques les coupent au fur et à mesure. Elle fonctionne grâce à un moteur à essence dont les gaz d’échappement sont recueillis dans un ballon qui se gonfle lentement puis se vide. Les mauvaises odeurs sont neutralisées par un parfum de muguet. L’art de Tinguely se veut complet : sculpture, peinture, son, odeur, mouvement, spectacle. Le public est convié à participer : les tableaux intitulés « Mes étoiles » produisent une grande variété de sons que l’on peut déclencher grâce à un tableau de bord.

Tinguely est passionné par le mouvement. En 1959, il lance 15.000 tracts à partir d’un avion au-dessus de la ville de Düsseldorf. « Tout bouge. Il n’y a pas d’immobilité […] Cessez de résister à la transformation ». Il va même concevoir des machines qui se détruisent. En 1960, à New York, il fabrique « Hommage à New York », composée de 80 roues de vélos (clin d’oeil à Marcel Duchamp), de moteurs, d’un piano, d’un kart, de tubes… Les soudures surchauffées lâchent et l’ensemble s’effondre.

Deux ans plus tard, dans le désert du Nevada, il réalise « Etude pour une fin du monde n°2 ». Non loin de l’endroit où avaient lieu les essais nucléaires américains, plusieurs kilos d’explosifs détruisent devant les caméras de télé son « Opéra-Burlesque-Dramatique-Big-Thing-Sculpture-Boum ». Les machines de Tinguely critiquent la rationalisation et la centralisation. Par leur inefficacité, elles sont une offense à toutes les machines qui nous étouffent. Quand il les fait exploser, il veut nous montrer la fin de la civilisation dans un grand suicide comique.

Après la série des sculptures « Balouba », Tinguely réalise une oeuvre gigantesque de près de 9 mètres de hauteur à Zurich : « Eureka ». Elle s’inspire du mythe de Sisyphe : un lourd fardeau revient sans cesse à son point de départ. En 1968, il installe « Rotozaza III » dans la vitrine d’un grand magasin de Berne. Cette machine détruit 10 assiettes à la minute, 12.000 en 99 jours : « Achetez vite, avant que Tinguely ne casse tout ». En 1970, il présente sur la place du Dôme à Milan un immense phallus doré qui se consume lentement.

C’est à cette époque qu’il commence à réaliser « La Tête » qui n’est pas encore achevée. Cachée dans une clairière de la forêt de Milly dans la région parisienne, elle a plus de 22 mètres de hauteur. Il s’agit du visage d’un cyclope qui peut tourner grâce à des moteurs. Elle se compose de structures métalliques, d’un manche à air, de miroirs et même d’un wagon de marchandises. On peut pénétrer à l’intérieur où se trouve un véritable appartement. Pour cette oeuvre, Tinguely a fait appel à ses amis artistes : Daniel Spoerri, Niki de Saint Phalle, Arman… Il devait connaître Fourier car l’idée de phalanstère, ou plutôt de « phalanst’art » lui convient. Il avait travaillé auparavant avec Yves Klein (« Vitesse pure et stabilité monochrome » en 1958) et avec Niki de Saint Phalle (« Hon » en 1966, « Le Paradis fantastique » en 1967).

Il finance lui-même la construction de la plupart de ses machines. « Je voulais être autonome. Je gagnais mon propre fric et je fichais en l’air mon propre fric ». En ce qui concerne le rapport entre l’art et l’argent, il ajoutait : « La peinture peut être bonne, mais quand elle coûte soixante, cent ou cent trente millions, ça devient une saloperie. L’artiste ne touche pas un sou, surtout Van Gogh… L’argent va aux transporteurs, aux musées, aux assurances, aux spéculateurs ».

Entre 1975 et 1982, il construit plusieurs fontaines : à Bâle, à Fribourg (hommage à un pilote de formule 1), à Paris (fontaine Stravinsky à côté du Centre Pompidou, réalisée avec Niki). En 1978, il présente la série des « MétaHarmonies » qui sont de couleurs vives. Une variante de plein air, le « Klaumauk » (boucan) se déplace sur roues en jouant de la musique et tirant des feux d’artifice. En 1981 « Cenodoxus » rend hommage au retable d’lssenheim de Matthias Grünewald. Tinguely fait intervenir maintenant des crânes d’animaux dans ses sculptures. La thématique de la mort revient souvent mais sur un mode malicieux. En 1986, dans la série « Mengele » se côtoient les restes calcinés d’une usine, des vieilles télés, une machine à laver et des crânes.

Après une rétrospective de son oeuvre en 1987 à Venise, en 1988 a lieu au centre Pompidou une exposition qui attirera 230.000 visiteurs. À la demande de Tinguely, une vingtaine de sculptures pouvaient être vues gratuitement avant l’entrée du musée. Il expose la série des « Philosophes ». Dix neuf machines animées représentent les auteurs qui l’ont le plus marqué. II n’y a pas de rapport entre la forme des machines et le style de pensée des philosophes. Les machines de Tinguely sont pensantes et pour lui, tout système philosophique suppose des engrenages, des liaisons, des moteurs.

A côté de Kant, Hegel, Marcuse, etc., les anarchistes sont présents avec Bakounine, Kropotkine, Proudhon et Stirner. Kroptotkine, par exemple, n’est pas représenté un livre à la main à sa table de travail mais sous la forme d’un wishbone de planche à voile articulé sur un fût métallique !

Jean Tinguely, grâce à ses étranges sculptures animées, avait conquis une célébrité mondiale. Il disait de lui : « Je suis un voleur, un bricoleur superlouche, un assembleur, un ready madiste ». Son oeuvre est une critique pleine d’humour mais violente d’une société absurde.

Philippe, octobre 1993

A consulter :

Conil Locaoste (Michel). Tinguely : l’énergétique de l’insolence. Editions de La Différence, 1989.

Hulten (Pontus). Jean Tinguely. Editions Centre Pompidoun, 1988.

Keller (Jean-Pierre). Tinguely et le mystère de la roue manquante. Editions Zoé et Ed. de l’Aube, 1992.


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 110213

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Soleil Noir  Suivre la vie du site Soleil Noir n°15- Janvier 1994   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License