La Bouche de Fer

May la réfractaire

jeudi 24 septembre 2009

Nombre de vieux anars nous ont quitté cette année 1992 et, à quelques exceptions près, peu d’entre eux nous ont laissé un témoignage écrit de ce que furent leurs espoirs et leurs luttes. May Picqueray avait, à 81 ans, éprouver le besoin d’écrire ses mémoires : « Je ne sais pas si je le laisserais publier (son livre). Il ne peut être pour moi qu’un acte militant. Je ne raconte ma vie ni par vanité, ni pour m’attendrir. Mais je veux savoir, non pas si j’ai réussi ma vie, mais si j’ai éte fidèle à mes idées et si j’ai bien servi ma cause ».

  • Tu ne veux pas me serrer la main, camarade May, pourquoi donc ?
  • Je suis anarchiste et il y a Makhno [1] et Cronstadt entre nous !

Engueulade anarcho-trotskiste à l’entrée d’une fac ? Ce dialogue serait alors presque conventionnel. Mais au Kremlin en 1922, face à Trotski en personne, la scène prend une autre dimension… May la réfractaire, dont les mémoires viennent d’être rééditées aux Editions Traffic [2], était alors à Moscou avec la délégalion française de la CGT, qui venait, malgré l’opposition de la minorité anarcho-syndicaliste, d’adhérer à la IIIe Internationale. Difficile d’imaginer, quelques décennies plus tard, le poids qu’avaient alors les bolcheviks. Et c’est l’intérêt des autobiographies - quand la « petite histoire » rejoint l’Histoire avec un grand H - que de nous faire sentir, à travers des anecdotes racontées avec passion, comment les situations historiques étaient vécues par ses acteurs.

L’anecdote de cette poignée de main, refusée aux massacreurs de ceux, qui avaient sincèrement cru en un monde meilleur pour eux et leurs enfants, rappelle et symbolise l’antagonisme entre les deux conceptions du socialisme (libertaire ou autoritaire). Ne laissant jamais sa langue dans sa poche, toute sa vie, May garda cette saine pulsion - toute libertaire de défiance face à l’autorité.

Entrée en contact avec le groupe anarchiste des Ve et XIIIe arrondissements (qui comptaient une centaine d’ouvriers et d’étudiants) dans les années trente, elle nous entraîne dans les luttes sociales de son poque aux côtés de ses amis : Alexandre Jacob, Alexandre Berkman, Nestor Makhno, Louis Lecoin, Sébastien Faure, Emma Goldman et des dizaines d’autres… Dans le combat pour tenter de sauver Sacco et Vanzetti ou pour arracher des juifs aux griffes de l’occupants en 1942, May répondait « présente ! ». Présente à Nalville, au Larzac… Il y a encore quelques années, sa petite silhouette était connue des habitués du pavé parisien où elle venait vendre son journal, Le Réfractaire. A travers les 250 pages de son livre, May nous lègue des ingrédients quelque peu absents de la marmite libertaire des années quatre-vingt-dix : la passion, l’énergie et la révolte.

Dans son émouvante préface Bernard Thomas nous rappelle « qu’avec May tout finissait par des poèmes et des chansons ». Elle et ses compagnons de luttes aimaient écouter Charles d’Avray, Gaston Couté [3], Jehan Rictus, Damia et Frehel, qui chantaient alors pour les galas de Liberté (le journal de Louis Lecoin) et beaucoup d’autres aujourd’hui oubliés. Si aujourd’hui les anars se retrouvent pour « refaire le monde » autour d’un pot, dans

un concert ou un squatt, nos « anciens » partaient à la « campagne parisienne » (Chelles, Saint-Cloud : des noms alors enchanteurs…) pour pique-niquer tout en distribuant journaux et tracts et en chantant : Ne sois donc plus si bête/Au lieu daller voter / Casse leur la margoulette / Puis tu pourras chanter / Pour être heureux vraiement faut plus de gouvernement" histoire de provoquer un peu le populo.

Laurent

[1] Voir Soleil Noir n°1 et n°6.

[2] May la réfractaire, 250 pages avec un cahier de photos, Editions Traffic, 98 f.

[3] Voir Soleil Noir n°6.


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