La Bouche de Fer

Tony Hillerman

mardi 29 septembre 2009 par Ana

Son enfance est celle d’un « Petit Blanc » dans un village de « 70 habitants, 15 maisons, une filature de coton et une épicerie générale » (tenue par son père), dans l’État de l’Oklahoma, pendant les difficiles années 30. Il va à l’école indienne. Lorsqu’il arrive en ville, il est assimilé « indien » et en garde l’indélébile sentiment « de ne pas appartenir à la classe des privilégiés ». La guerre : blessé en Alsace, convalescent à Aix-en-Provence, il la termine en transportant du matériel sur les routes d’Arizona où il rencontre ses premiers Navajos en 1945.

Démobilisé, il s’inscrit à l’université d’Oklahoma pour y étudier le journalisme, il obtient son diplôme et entre à la United Press.

En 1952 il est muté chef de bureau de l’agence de Santa Fé (Nouveau-Mexique). Là, il retrouve la culture indienne et s’y plonge. Comme il est un admirateur de Chandler, Eric Ambler et Graham Greane et qu’il a envie d’écrire, le tout se cristallise et donne : La Voie de l’Ennemi qui ne rencontre d’ailleurs pas un succès immédiat :

« Si vous tenez vraiment à contribuer à écrire, oubliez les Indiens, Ils n’intéressent personne ». Il s’entête. Le livre est publié en 1970.

En 1974 il quitte la United Press pour un poste d’enseignant à mi-temps à l’Université du Nouveau Mexique. Il écrit des articles dans la presse locale et un deuxième bouquin : Là où dansent les morts qui a remporté le prix Edgard Allan Poe Award en 1979 et le Grand Prix de la littérature policière en 1987…

Dix polars à succès après, Tony Hillerman est aujourd’hui au programme des écoles indiennes de la Grande Réserve. Joe Leaphorn et Jim Chee, ses deux policiers navajos, y sont très populaires, en particulier parmi les jeunes parce que « pour une fois les Indiens sont de vrais héros qui sortent toujours vainqueurs ».

« Chee avait grandi dans le désert… Il ne croyait jamais vraiment que la pluie allait tomber ».

Le jeune Tony Hillerman s’en revenait, convalescent, de la dernière mondiale en août 1945, lorsque, sur une route déserte de l’Arizona, il rencontra un groupe de magnifiques cavaliers indiens « en tenue de cérémonie, avec des plumes, vêtus de velours et parés de bijoux d’argent. Superbes. » Intrigué, il suivit ces hommes qui allaient lui livrer la clef d’un monde : monde navajo, écosystème parfait où rien n’existe après la mort, où l’équilibre (« hozho », c’est-à-dire « harmonie ») doit être le but de tout être humain qui n’est pas un sorcier –homme ou femme qui a choisi le déséquilibre vers le mal– où la richesse est la pire des tares, un monde où la hâte (rêver !) n’existe pas puisqu’il n’y a pas de mot dans la langue navajo pour désigner le temps, un monde où personne n’est exploité, pas même les femmes !

 Le désert

Le personnage principal des polars de Tony Hillerman c’est ce monde-là, celui du désert de l’Arizona, puissant, secret, avec sa flore, sa faune, ses variations climatiques, son énorme beauté où tout se passe dans un temps suspendu, dans une lenteur d’éternité. Le désert, qui a façonné les êtres qui y survivent : Navajos, Hopis, Zunis, coyotes, chouettes, pins pignon, etc., chaque cellule vive tendue vers l’eau, la pluie et ses messagers, les nuages lourds de promesses que le Peuple du Vent va trop souvent porter ailleurs. La vie y est très dure pour tous. Dans ce territoire immense, la « Grande Rèze » comme disent les Navajos, abandonné jadis aux indiens parce qu’il était invivable aux Blancs, on a trouvé du charbon, du pétrole, de l’uranium, des vestiges de races anciennes qui attirent une faune légale variée. L’isolement propre au débarquement de drogue ou de marchandises prohibées en attire une autre, plus louche. Certains, enfin, s’y cachent… marginaux parmi les marginalisés.

 Les flics

Dans ce paysage assoiffé –monde réel– évolue le « monde Hillerman ». Ses deux enquêteurs, membres de la police tribale navajo, sont de purs indiens sympathiques et humains qui se trompent, prennent des beignes, mais finissent toujours par s’en sortir avec dignité.

Joe Leaphorn, le premier né, est un homme mûr, intelligent avec simplicité. Formé dans les écoles des Blancs (docteur es sciences en anthropologie), hors réserve, il en a gardé un caractère un peu « colonisé ». Il est ordonné, rigoureux, tenace et d’une impeccable logique. C’est un homme tranquille mais qui n’hésite pas à se lancer dans les actions les plus violentes, risquant sa vie avec la même simplicité quotidienne, lorsque c’est nécessaire.

Jim Chee est un jeune homme très intelligent doué d’une mémoire exceptionnelle. Bénéficiaire des nouvelles écoles Installées dans la réserve, il n’en est sorti que le temps d’aller étudier l’anthropologie, la sociologie et la littérature à l’université. Paradoxalement, c’est le plus jeune qui est le plus imprégné de culture traditionnelle ; Chee est plus « indien » que Leaphorn. Il est aussi moins rationnel que son aîné, plus impulsif et intuitif, moins respectueux des hiérarchies et, si c’est pour la bonne cause, il sort joyeusement des sentiers trop étroits de la. bureaucratie policière.

Les deux personnages, si différents, mettent en pratique la « logique navajo » : en toute chose il existe un ordre et rien ne se passe sans une cause logique. Il suffit donc de retrouver la cause et de remettre en ordre. Ainsi les enquêtes se présentent comme de grands puzzles aux couleurs vives du désert que l’auteur monte pièce par pièce pour notre plus grand plaisir.

 Et les autres…

Il y manque –originalité bénie– les deux principales épices des polars traditionnels : l’alcool (nos deux flics boivent du café) et ces encombrants, inutiles, ridicules objets sexuels habituellement baptisés « femmes » dans ce genre de littérature. Dans cette ambiance sèche, empoussiérée, chargée de saines et puissantes odeurs de sueurs animales et humaines, de laine brute, de terre et de plantes surchauffées, on ne baise pas à couilles rabattues…, et ça ne manque absolument pas. Les femmes y sont fortes, décidées, habituées à la dure, qu’elles soient éleveuses indiennes, anthropologues, enseignantes, ou même nouvelles riches blanches. Elles sont dignes. Et lorsque Tony Hillerman décrit une courbe, c’est celle d’une joue ou l’arc d’un sourcil.

Les hommes sont simplement humains, avec leurs peurs, leurs faiblesses, leurs hautes vertus étant constituées d’intelligence, d’honnêteté et de bonté. Les salauds, ceux que le vent sombre du mal a emportés, sont rarement des monstres. Les vrais tueurs sont toujours des comparses, dangereuses marionnettes, déséquilibrés victimes de désamour, noyant dans le sang leurs chagrins d’enfants délaissés, manipulés par les criminels habiles et intelligents, poursuivant un but précis en rupture avec les voies navajas : ils tuent par lucre ou par vengeance : deux choses incompréhensibles pour la moralité navajo de Leaphorri et de Chee, mais que ceux-ci connaissent comme ils connaissent le monde des Blancs.

 Indianisme babacon ?

Pas une miette d’indianisme babacon. Les thèmes de ces polars –qui nous offrent toujours des intrigues originales, inattendues, dépaysantes, des enquêtes solides, bien bâties, avec un suspens à nous laisser les nerfs à vif parlent des réalités de la Grande Réserve indienne que Tony Hullerman tire de la presse et d’informations diverses recueillies directement : problèmes des ressources naturelles du sous-sol, des revendications politiques des indiens, du déracinement de ceux qui ont choisi de s’éloigner, ou encore des rivalités (mortelles !) entre archéologues, sans compter le trafic de drogue, l’alcoolisme et les problèmes de gestion de la « Grande Rèze »… et toujours le désert qui donne à la violence des crimes un relief cruel et imprime aux enquêtes un caractère très particulier. Elles sont lentes. Pour lire des trace légères, il faut attendre une lumière rasante. Pour repérer un trou d’eau il faut attendre l’heure o les animaux sortent boire ou guetter les vols des oiseaux, pour s’orienter dans le dédale des canyons Il faut attendre, attendre et attendre encore…, « laisser les sens travailler ». Un son, une odeur, un courant d’air peuvent dénoncer un tueur ou sauver une vie.., ils peuvent tuer aussi.

 L’écriture d’Hillerman

Elle tient en trois qualificatifs : limpidité, efficacité, simplicité. Cette simplicité extrême n’est pas faite que de talent, c’est aussi le fruit d’un travail énorme, non seulement par la recherche en bibliothèque de la documentation encyclopédique, soigneusement vérifiée ensuite auprès des Navajos eux-mêmes, mais encore jusque dans les moindres détails des lieux choisis dans une région et un environnement qu’il connaît à la perfection.

Les descriptions sont nombreuses, toujours bienvenues, courtes, souvent très belles, avec cet art, rarissime, de restituer une ambiance, un paysage. Une Impression en quelques mots.

Le résultat va bien au-delà de sa modestie : « je souhaite juste éveiller le curiosité des gens et attirer leur attention en mêlant le plaisir d’écrire des histoires policières à celui de leur parler des Navajos et de les faire mieux connaître ».

Hillerman ? Le seul Gringo qui m’ait jamais donné l’envie de mettre les pieds dans son pays, là-bas quelque part entre l’Arizona, le Nouveau-Mexique et l’Utah.

Ana

Détails biographiques et citations tirées de Rencontre avec Tony Hillerman l’Œil de la lettre

Tony Hillerman a publié :

Aux Éditions Rivages/Noir (traductions de Danièle et Pierre Bondil).

La Voie de l’Ennemi (1970)

Là où dansent les morts (1975)

Femme qui écoute (1978)

Le vent sombre (1982)

La Voie du fantôme (1987)

Aux Éditions Rivages Thriller et Rivages/Noir (mêmes traducteurs).

Porteurs-de-peau (1988)

Le voleur de temps (1988)

Aux Éditions Rivages Thriller (mêmes traducteurs).

Dieu-qui-parle (1989)

Coyotte attend (1990)

Aux Éditions Gallimard (Série Noire, traduction de Jane Fillion).

Le peuple de l’ombre (1980)

Si vous vous intéressez aux Indiens, rendez-vous à Urubamba, 4, rue de la Bûcherie, Paris Ve. Vous y trouverez tout ce qui a été publié en français et beaucoup de livres en anglais sur ces peuples fascinants.

 C’est dur d’être Navajo…

Le peuple des Navajos constitue la plus importante tribu indienne des États-Unis dont il occupe aussi la plus vaste réserve (64 750 km2) à la jonction de trois Etats (Arizona, Nouveau-Mexique et Utah).

Athabascans, guerriers nomades, chasseurs-cueilleurs, venus, du Canada, ils s’installent vers le XVIe siècle dans cette région parmi les Pueblos (Hopis et Zunis) déjà sédentaires et agriculteurs. Champions de l’adaptation, qui est l’une des formes de leur philosophie, ils empruntent avec succès à ces nouveaux voisins leurs techniques de culture, élevage, tissage, poterie et orfèvrerie (tout en créant leurs propres styles). Ils adoptèrent également leur système de clan matriarcal.

Le premier contact avec les Blancs manque de chaleur. Les Espagnols, selon leur habitude, cherchent à les réduire en esclavage. Les Navajas se retirent dans les montagnes, transforment le Canyon de Chelly en véritable forteresse et développent des techniques de défense qui leur permettent de rester libres pendant toute la période de la domination espagnole et leur seront d’une grande utilité lors de leur deuxième rencontre avec la « civilisation » : Les problèmes avec les Gringos commencent en 1866. Ils résistent de 1846 à 1863. L’année suivante le gouvernement décide de soumettre définitivement ces guerriers réfractaires et charge l’un de ces « héros » dont la presse US traduite en français a pollué notre enfance -Kit Carson- d’en finir avec eux. Le fameux colonel, qui s’est cassé les dents sur les hommes, massacre les troupeaux, brûle récoltes et vergers et les réduit par la faim. La « Longue Marche » (mars 1864), qui emmène 8 500 Navajos en déportation à Fort Summer, achève vieillards et enfants. Cinq ans, après, on rend aux 7 500 survivants leurs terres avec moutons et matériel : les Blancs n’ont pas voulu de ce pays trop aride ni de cette vie trop dure que le désert impose à ses habitants…

Aujourd’hui, les Navajos sont environ 200 000 et partagent la Grande Réserve avec les Pueblos (ce qui ne va pas sans quelques frictions). Mais aujourd’hui leur pays est riche : charbon, pétrole, uranium… Qui dit richesse dit pouvoir, corruption, magouilles et bien que depuis 1936 la réserve soit administrée par le Conseil tribal et que depuis 1975 la Nation Navajo soit maîtresse de tas propres affaires, les Blancs, par le biais du Bureau des affaires indiennes (BIA), ont usurpé un droit de regard sur l’exploitation de ces nouvelles sources d’abondance dont les Navajos entendent cependant bien rester maîtres.

D’autre part, la croissance démographique dans une région aussi aride pose à ce peuple, qui pratique encore l’élevage extensif, des problèmes économiques et sociaux. Ceux qui ne peuvent y survivre quittent le désert et les zones urbaines proches des limites de la réserve pour y trouver le chômage, l’alcoolisme, la misère.., sans compter l’inévitable racisme. C’est que malgré les remarquables facultés d’adaptation qui leur sont propres, il n’est pas facile de passer de la vie d’éleveur dans le désert -dure mais qui intègre parfaitement tradition et environnement, dans la solidarité du clan : la matristique « Voie Navajo »- à celle d’ouvrier urbain dans la société patriarcale, capitaliste, de consommation et d’aliénations offerte par l’« American way-of-death ».

 Mon préféré

Dans Le vent sombre l’enquête est directement liée au culte de la pluie. Le thème de l’eau s’inscrit en contrepoint constant tandis que l’intrigue progresse. Dans le pays racorni par une sécheresse exceptionnelle, les Hopis, indifférents aux cadavres et aux trafiquants de drogue, préparent une cérémonie pour appeler la pluie. Bêtes et gens vivent dans l’attente de l’eau. Hillerman mêle les deux suspens dans un cocktail qui nous laisse pantelants La présence des Dieux hopis en devient presque palpable. Comme il arrive souvent dans les pays trop secs, lorsque la pluie attendue tout au long du livre arrive enfin, elle noie dans un déluge délirant le dénouement d’une violence extrême et c’est l’eau qui emporte, au grand soulagement d’un Jim Chee réduit à l’impuissance, à la fois le corps du flic ripou et la cause de ses crimes : 30 kilos de cocaïne. C’est peut-être le plus poétique, le plus sauvage et le plus discrètement beau de tous ses livres.

ANA


Ana

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