La Bouche de Fer

Émile Pouget

lundi 10 septembre 2007 par Paul Delesalle

Texte extrait du Cri du Peuple, 29 juillet et 5 août 1931.

Émile Pouget est né en 1860, près de Rodez, dans le département de l’Aveyron. Son père, qui était notaire, mourut de bonne heure. Sa mère se remariera et de ce fait sa vie fut en quelque sorte désaxée. Néanmoins, son beau-père, bon républicain de l’époque, batailleur comme son beau-fils, perdit vite sa place de petit fonctionnaire pour avoir écrit dans une petite feuille de combat qu’il avait du reste fondée.

C’est au lycée de Rodez où il commença ses études que naquit sa passion pour le journalisme. Il fonda à quinze ans son premier journal, le Lycéen républicain. Je n’ai pas besoin de dire comment ses maîtres accueillirent la petite feuille.

En 1875, son beau-père mourut. Il lui fallut quitter le lycée pour gagner sa vie. Paris l’attira. (…) Employé dans un magasin de nouveautés, il se mit, la tâche terminée, à courir les réunions publiques, les groupes avancés et rapidement se donna tout entier à la propagande révolutionnaire.

Mais déjà, l’anarchisme purement spéculatif et idéaliste ne pouvait satisfaire un sens social prononcé et dès 1879 il prit part à la fondation, à Paris, du premier syndicat d’employés. Il y a une telle unité de vie militante chez Pouget qu’il sut bientôt décider son syndicat à publier la première en date des brochures antimilitaristes. Inutile de dire que ce fut notre syndicaliste qui la rédigea et j’ajoute qu’elle serait aujourd’hui impubliable aussi bien par la véhémence de son texte que par les conseils dont elle état largement émaillée.

Vers les années 1882-1883, le chômage sévissait à Paris avec une certaine intensité, si bien que le 8 mars 1883 la Chambre syndicale des menuisiers convoquait les sans-travail à un meeting en plein air qui devait se tenir sur l’esplanade des Invalide.

Bien entendu, le meeting fut rapidement dissous par la police, mais deux groupes importants de manifestants se formèrent : l’un prit le chemin de l’Élysée et fut rapidement dispersé, l’autre, avec Louise Michel et Pouget, dévala le boulevard Saint-Germain. Rue du Four une boulangerie fut plus ou mois dévalisée.

Néanmoins, la manifestation continua et ce ne fut qu’arrivée place Maubert qu’elle se trouva en présence d’une force de police importante. Les agents s’étant précipités pour arrêter Louise Michel [1], Pouget s’efforça de la délivrer ; il fut à son tour arrêté et conduit au poste.

Quelques jours après, sous l’inculpation, inexacte, de pillage à main armée, il passait en cour d’assises. Louise était condamnée à douze ans de réclusion, Pouget à huit ans, peine qu’il dut purger à la prison de droit commun de Melun. Il y restera trois années pleines et une amnistie intervenue à la suite d’une action de Rochefort l’en tira au bout de ce temps. La prison, au contraire n’avait pas assagi le militant.

C’est le 24 février 1889 que parut le premier numéro du Père Peinard en petite brochure, rappelant la Lanterne de Rochefort [2], écrit à la façon imagée du Père Duchêne d’Hébert, mais d’un style plus prolétarien.

(…) Les petits pamphlets de Pouget eurent un succès dont on se rend difficilement compte aujourd’hui. Tant que dura le Père Peinard – puis La Sociale –, il y eut dans certains centre ouvriers une réelle agitation prolétarienne et je pourrais citer dix, vingt localités ouvrières, telles Trélazé, Fourchambault où tout mouvement est tombé à rien après la disparition de ses pamphlets.

À Paris, notamment, parmi les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, le mouvement revendicatif dura tant que vécut Le Père Peinard. Un petit brûlot Le Pot-à-Colle, écrit dans le même style y parut même vers les années 1891-1893.

(…) L’anarchisme de Pouget est avant tout et surtout prolétarien. Dès les premiers numéros du Père Peinard, il exalte les mouvements de grève, les numéros du 1er Mai sont uniquement consacrés à encourager « les copains » à y prendre part : « Le 1er Mai est une occasion qui peut tourner bien. Il suffirait pour cela que nos frangins, les troubades, lèvent la crosse en l’air comme en février 1848 comme au 18 mars 1871, et ça ne serait pas long du coup. »

L’un des premiers, il sent tout ce que l’on peut tirer de l’idée de grève générale et dès 1889, il écrit :

« Oui, nom de Dieu, y a plus que ça aujourd’hui : la grève générale !

« Voyez vous ce qui arriverait si dans quinze jours il n’y avait plus de charbon. Les usines s’arrêteraient, les grandes villes n’auraient plus de gaz, les chemins de fer roupilleraient.

« Du coup, le populo presque tout entier se reposerait. Ca lui donnerait le temps de réfléchir ; il comprendrait qu’il est salement volé par les patrons, et dame, il se pourrait bien qu’il leur secoue les puces dare-dare ! »

Et plus loin

« Donc une fois que les mineurs seraient tous en l’air, que la grève serait quasi générale, faudrait nom de Dieu, qu’ils se foutent à turbiner pour leur propre compte ; la mine est à eux, elle leur a été volée par les richards ; qu’ils reprennent leur bien, mille bombes. Et le jour où, assez marioles, y aura une tripotée de bons bougres qui commenceront le chabanais dans ce sens, eh bien ! foi de Père Peinard, le commencement de la fin sera arrivé ! »

Mais une telle propagande, menée avec tant de vigueur, n’était certes pas sans inconvénients. Les poursuites pleuvaient dru et, si ses gérants écopaient, Pouget, lui aussi, allait faire de temps à autre des séjours à Sainte-Pélagie, la prison politique de l’époque, ce qui n’empêchait pas le Père Peinard de paraître, des copains allant tour à tour de rôle chercher la copie à la prison même.

Une période d’agitation aussi intense, et il faut bien le dire, elle n’était pas seule, avait exaspérée certaines individualités ; une série d’attentats s’ensuivit avec, comme couronnement, l’assassinat à Lyon du président Sadi Carnot [3].

La bourgeoisie, excitée par la presse à son service, fut prise d’une frousse telle qu’elle ne crut trouver son salut que dans le vote par les parlements d’une série de lois de répression qualifiées justement, la peur passée, de lois scélérates [4].

Les arrestations succédèrent aux perquisitions qui eurent lieu par centaines à travers le pays et un grand procès, dit « Procès des Trente », fut engagé.

Pouget et pas mal d’autres camarades mirent la frontière entre eux et leurs prétendus juges. L’exil commençait pour lui et, le 21 février 1894, le 253e et dernier numéro de la première série du Père Peinard paraissait.

Réfugié à Londre où il retrouva Louise Michel, ce serait mal connaître notre camarade que de croire qu’il allait s’arrêter, et en septembre de la même année le premier numéro de la série londoniennes du Père Peinard paraissait. Huit numéros parurent jusqu’en janvier 1895. Mais un exil n’est pas une solution, la bourgeoisie se sentait un peu rassurée, Pouget revint en France pour purger sa contumace et fut acquitté comme l’avaient du reste été tous ses coaccusés du « Procès des Trente ».

Toutes ces péripéties n’avaient en rien altéré l’ardeur du militant ; cela ne traîna pas ; le 11 mai de la même année paraissait La Sociale qui succédait au Père Peinard, dont son fondateur, pour de multiples raisons, n’avait pu reprendre, momentanément le titre (qui ne fut repris qu’en octobre 1896).

De ces deux nouveau-nés de Pouget, que dire sinon qu’ils furent égaux, par l’intensité de la propagande, à leur aîné ? Même courage, plus de courage même, car les « lois scélérates » aggravaient les difficultés, et même vaillance. C’est de cette époque que datent les fameux Almanach du Père Peinard, de nombreuses brochures de propagande dont l’une, entre autres, signée Pouget, Les Variations guesdistes, fit quelque bruit dans le landerneau du socialisme politicien.

Vint l’affaire Dreyfus, Pouget là encore ne pouvait pas rester indifférent. Il se jeta dans la bataille, mais ce fut pour réclamer la justice aussi pour les anarchiste envoyés au bagne et qui se mouraient aux Îles du Salut, qui leur étaient à cette époque spécialement affectées. Par de multiples articles, par sa brochure, Les Lois scélérates, écrite en collaboration avec Francis de Pressensé, il réussit à attirer l’attention des masses, et des gouvernants de l’époque durent mettre en liberté quelques-uns de ceux qui restaient d’une prétendue révolte habilement machinée antérieurement par l’administration pénitentiaire.

Nous sommes arrivés à l’année 1898. La Confédération Générale du Travail prend un développement de plus en plus grand, une importance sociale toujours plus forte. Le Congrès de Toulouse (1897), sous l’impulsion de Pouget, avait adopté un important rapport sur Le Boycottage et le Sabotage, qui apportait à la classe ouvrière une nouvelle forme de lutte.

Enfin, et c’était là son idée la plus chère, il avait envisagé de doter la classe ouvrière d’un organe de combat exclusivement rédigé par les intéressés. Déjà un premier vœu dans ce sens avait été adopté au Congrès de Toulouse, puis repris au Congrès de Rennes. Il s’agissait alors dans l’esprit des camarades d’un journal quotidien, projet auquel l’on dut renoncer par la suite, en présence de difficultés financières de tout ordre.

N’importe, l’idée était lancée et il est bon de le rappeler ici, c’est aussi grâce à la ténacité de Pouget que le premier numéro de la Voix du Peuple paraissait le 1er décembre 1900.

Pouget, nommé secrétaire adjoint de la CGT, section des Fédérations, était chargé d’assurer la parution hebdomadaire du journal. Grâce à son effort persévérant et aidé par Ferdinand Pelloutier, la classe ouvrière pour la première fois était dotée d’un organe bien à elle.

(…) Il me serait facile, la collection de La Voix du Peuple aidant, de reprendre une à une les campagne de tous ordres, luttes contre les bureaux de placement, repos hebdomadaire, journée de huit heures, luttes contre les iniquités les plus diverses auxquelles le nom d’Émile Pouget est constamment mêlé et toujours au premier plan de la bataille.

C’est toute la classe ouvrière qui luttait par sa plume.

Il me faut cependant rappeler ces beaux et inoubliables numéros spéciaux sur « Le Tirage au sort », sur « Le 1er Mai », conçus et mis en valeur d’une telle façon qu’il n’est pas exagéré de dire que jamais une telle intensité de propagande n’a été dépassée.

Rappellerai-je aussi la campagne pour la journée de huit heures, ayant son aboutissement au 1er mai 1906 ? Il faut avoir vécu cette époque aux côtés de Pouget pour savoir quelle science – le mot ne me paraît pas trop fort – de la propagande il déployé alors. Secondé par son alter ego Victor Griffuelhes [5], pendant près de deux années, ils surent trouver chaque fois du nouveau pour tenir en haleine la masse des travailleurs qui parfois a trop tendance à douter d’elle-même. Il n’est donc pas exagéré de dire que si, là où elle sut l’imposer intégralement, la classe ouvrière jouit de la journée de huit heures, elle le doit pour une part assez appréciable à Émile Pouget.

Il suffit de reprendre la collection des congrès de la CGT entre 1896 et 1907 pour bien juger de l’influence profonde qu’il exerça sur ces assises du travail. Ses rapports, ses interventions au sein des commissions sont encore les plus sûr garants de ce que lui doit le syndicalisme. Rappellerai-je qu’à Amiens c’est lui qui tint la plume et que la motion, qui aujourd’hui encore reste la charte du véritable syndicalisme est en partie son œuvre ? [6]

Il faut rappeler aussi, en dehors des nombreuses brochures qu’il signa, sa collaboration à nombre de petits journaux ouvriers et aussi ses grands articles parus dans Le Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle [7] , études si substantielles qu’il sera impossible de les ignorer lorsque l’on voudra à l’avenir étudier plus que superficiellement les origines et les méthodes du mouvement syndicaliste en France.

(…) Pouget eut toute sa vie comme la hantise d’un journal quotidien, mais d’un journal prolétarien reflétant exclusivement les aspirations de la classe ouvrière. C’est alors ce qu’il tenta en fondant avec d’autres camarades La Révolution. Griffuelhes en était, Monatte [8] aussi. Malheureusement, il faut beaucoup d’argent pour faire vivre un journal quotidien et l’aide escomptée n’étant pas venue, La Révolution dut, au bout de quelques mois, cesser de paraître. Ce fut bien là l’un des plus grands crève-coeur de sa vie de voir sombrer l’œuvre qu’il avait si ardemment désirée.

Je pourrais presque m’arrêter ici mais il me faut rappeler l’affaire de Villeneuve-Saint-Georges. Il semble bien en effet, avec le recul des années, que cette misérable et triste journée ait été voulue par Clémenceau [9] . C’était du reste l’opinion de Griffuelhes autant que celle de Pouget. Des poursuites furent engagées contre un certain nombre de militants et naturellement Pouget était du nombre. Mais au bout de plus de deux mois passés à la prison de Corbeil, l’accusation dut être abandonnée et il n’est pas exagéré de dire que, si le procès était venu, le banc d’infamie n’aurait sans doute pas été celui des accusés.

Mais déjà la santé de Pouget, qui était notre aîné d’une bonne dizaines d’années, commençait à laisser à désirer. À la longue, la lutte telle qu’il la comprenait use quelque peu son homme. Le repos pour lui consista alors à se remettre au travail pour gagner sa vie et jusqu’au jour où la maladie le terrassa, il n’arrêta pas, bien qu’âgé de soixante et onze ans, de travailler [10].

Paul Delesalle

[1] Louis Michel (1830-1905), institutrice et militante anarchiste indomptable ; elle participa à la Commune de 1871, fut déportée, puis graciée.

[2] Henri Rochefort (marquis de Rochefort-Luzay) (1830-1913), journaliste et pamphlétaire ; fit dans son hebdomadaire La Lanterne une vive opposition au second Empire. Député de la Commune en 1871.

[3] Sadi Carnot (1837-1894), président de la République assassiné à Lyon par l’anarchiste italien Santo Caserio.

[4] Lois « scélérates » destinées à réprimer l’activité terroriste anarchiste et qui furent votées après l’attentat d’Auguste Vaillant en 1894. Auguste Vaillant (1861-1894), anarchiste, enfant de la balle, exerça vingt métiers, fut guillotiné après avoir lancé une bombe dans l’hémicycle de la Chambre des Députés, le 9 décembre 1893.

[5] Victor Griffuelhes (1874-1923), ancien ouvrier cordonnier ; d’abord blanquiste, puis syndicaliste révolutionnaire : secrétaire général de la CGT de 1902 à 1909.

[6] La charte d’Amiens (1906), par laquelle le syndicalisme révolutionnaire proclamait son indépendance à l’égard des partis politiques.

[7] Hubert Lagardelle (1875-1958), avocat guediste, puis fondateur du Mouvement socialiste (1899-1914), revue théorique du syndicalisme révolutionnaire ; auteur d’un livre remarquable, Le socialisme français. Finit ministre du Maréchal Pétain.

[8] Pierre Monatte (1881-1960), correcteur d’imprimerie, collabora à la revue anarchiste Les Temps Nouveaux puis, devenu syndicaliste révolutionnaire, fit partie du Comité confédéral de la CGT d’avant 1914 ; fonda la revue La Vie ouvrière de 1909 à 1914. Adhéra au PCF en 1923 et devint rédacteur de la page sociale de l’Humanité. Il en fut exclu en novembre 1924. Il fonda alors La Révolution Prolétarienne, organe de la Ligue syndicaliste.

[9] En 1908, des grèves furent réprimées dans le sang par le gouvernement de Georges Clémenceau (1841-1929), à Draveil et Villeneuve-Saint-Georges, à la suite de quoi les dirigeants de la CGT furent arrêtés.

[10] En 1931, dans le village de Lozère (Palaiseau), un corbillard du pauvre conduisit Émile Pouget à sa dernière demeure, suivi de Pierre Monatte, Maurice Chambelland et quelques autres, dont j’étais.


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 115428

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Militants   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License