La Bouche de Fer

Bagnes en Guyane

dimanche 6 juin 2010 par Daniel

Le traitement des « déviants » dans nos sociétés a toujours donné lieu à de profondes horreurs. Le raffinement dans la répression et la cruauté au détriment de solutions moins aliénantes au problème carcéral, font partie des lieux communs. Les bagnes français sont même inscrits dans notre mémoire collective.

 Pourquoi le bagne ?

A l’origine, la création des bagnes découle de deux idées : celle de peupler les colonies que la France de 1850 comptait alors et, bien sûr, se débarrasser des détenu(e)s qui encombraient les prisons et qui faisaient désordre aux yeux d’une bourgeoisie avide d’honorabilité.

Toujours est-il que le 31 mars 1852 partent de Brest les 301 premiers déportés. Deux ans plus tard, ils seront déjà 3 000 à hanter les bagnes de Guyane. La même année est votée la loi du 30 mars 1854 qui légalise ainsi la transportation. En voici deux extraits :

  • Article 2 - Les condamnés seront employés aux travaux les plus pénibles et à tous les autres travaux d’utilité publique.
  • Article 6 - Tout condamné à moins de huit années de travaux forcés sera tenu, à l’expiration de sa peine, de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Si la peine est de huit années, il sera tenu d’y résider pendant toute sa vie.

En clair, le bagnard qui a purgé sa peine finira sa vie en Guyane, sans aucun espoir de retour en France. C’est ce que l’on appelait « le doublage » De toute façon, le condamné ayant à purger une peine inférieure à huit années, et qui pouvait espérer revoir les siens, n’avait pas l’argent nécessaire pour payer une traversée qui le ramènerait en Europe.

Outre les condamnés à la transportation, à partir de 1885 on verra arriver les premiers « candidats » à la relégation. Étaient ainsi appelés les droits communs récidivistes. La loi du 25 mai 1885 touche aussi bien les criminels de sang que les voleurs (75% de la population pénale du bagne), des simples mendiants ou des réfractaires à l’armée ! Naturellement, l’immense majorité de ces malheureux provenaient des couches sociales les plus pauvres de la société française d’alors, la plupart ne sachant même pas lire.

Au total, ce sont plus de 70 000 hommes et femmes qui seront envoyés en Guyane, qui y survivront et mourront dans des conditions effroyables.

 Vie et mort des forçats

Le quotidien des forçats était une lutte perpétuelle pour la survie. A cause de l’environnement naturel d’abord : un climat tropical, une chaleur implacable rendaient le moindre effort difficile à accomplir et une jungle redoutable offrait une faune. peu fréquentable : pumas, insectes et serpents venimeux notamment.

Faisant aussi partie du décor, l’AP (l’Administration pénitentiaire) ou « Tentiaire », come la surnommait les détenus. Cinq à six cents agents administratifs géraient les camps disséminés sur le territoire guyanais. Sur le nombre, 400 surveillants environ. Chargés de veiller au bon fonctionnement des bagnes, ceux-ci étaient majoritairement sans pitié pour les détenus. Les exécutions sommaires sous prétexte que le détenu s’enfuyait, l’exploitation de mouchards pour mieux surveiller, le chantage constant pour soutirer le moindre argent que les détenus apeurés cachaient, le trafic très rémunérateur des marchandises destinées aux détenus (nourriture, vêtements), les punitions qui se soldaient par du cachot au pain sec et à l’eau pour la moindre broutille… La liste serait longue à dresser des crimes de toutes sortes commis par les matons et les « porte-clés », chargés d’ouvrir et fermer les portes des cellules. Naturellement, c’est la complicité des supérieurs hiérarchiques qui permettait ces abus. La parole d’un détenu ne vaut pas grand-chose face à celle d’un serviteur zélé de la Justice…

Mais parmi la population pénale aussi se cachaient ries dangers que tout bagnard apprenait à connaître. Les caïds d’abord, qui assuraient leur suprématie et qui étaient implacables à l’égard de tout réfractaire à leur, autorité. Il y avait aussi des règlements de comptes entre factions rivales, des homicides sur fond de jalousie entre détenus, mais aussi pour des dettes de jeu, pour des vols.

Comme si cela ne suffisait pas, la nourriture aussi était une source constante de problèmes. Souvent de mauvaise qualité et en faible quantité, elle amenait de telles carences physiologiques chez les détenus qu’ils étaient victimes de maladies souvent mortelles, incapables qu’ils étaient de pouvoir lutter. Ainsi la fièvre jaune, le typhus, la lèpre, le paludisme, la dysenterie et les parasites (poux, vers) faisaient des ravages. Bien entendu, les structures médicales étaient dérisoires : peu ou pas de médicaments au hasard des arrivages, quelques lits dans une bâtisse en guise d’hôpital, un médecin pour 4 à 5 000 détenus.

Pour finir de brosser ce triste tableau de la condition de vie des bagnards, un chiffre : de 1852 au 31 décembre 1921, sur 68 537 déportés, 25 747 sont morts soit plus de la moitié. Vous comprenez mieux pourquoi les bagnards parlaient de la Guyane en l’appelant la « Guillotine sèche ».

Le rythme des journées était complètement pris en charge par l’AP. Chaque phase était prévue, codifiée, écrite dans les textes. Rien ne lui échappait. Lever à 5h00, avec une pause à 11h30, et l’extinction des feux se faisait à 18h00. Aucune dérogation n’était admise.

Dans la journée, le travail était réparti différemment selon les classes de détenus. Ainsi, les chantiers forestiers, dont celui de Charvein, étaient destinés aux « Incorrigibles ». Là, il fallait abattre des arbres et les tirer sur des centaines de mètres à la seule force des bras. Au milieu des marécages, sous le soleil ou la pluie, rares étaient ceux qui tenaient trois mois. Ceux qui cherchaient à s’évader finissaient dans la jungle, ou étaient rattrapés (parfois abattus) par les gardiens.

Pour les autres détenus, des travaux de désherbage étaient organisés. Travaux maintes fois répétés, tant la jungle reprenait vite sa place, pour un résultat peu efficace somme toute. Le principal était d’occuper les homes. Les plus « favorisés » étaient employés, gratuitement, chez des fonctionnaires come homes à tout faire. Et puis il y a ceux qui croupissaient en cellule tout le jour, les fers aux pieds du soir au matin. Pour les peines prononcées, de la simple amende à la peine capitale, c’est le TMS (Tribunal maritime spécial) qui faisait office de cour de Justice. Composé de dignitaires de la colonie, sa neutralité était toute symbolique. Les abus des fonctionnaires sur les bagnards furent tels que ce sont 70 gouverneurs qui se sont succédés à la tête de la colonie, en cent ans de fonctionnement du bagne !

 La révolte des anarchistes

Ce triste tableau de la vie des déportés justifie amplement, à mes yeux, les sursauts de désespoir dont le bagne fut le théâtre.

En fait, les révoltes ou les mutineries étaient rares, et les plus marquantes ont été fomentées par les anarchistes.

Ceux-ci ont marqué, à leur manière mais de façon indélébile, l’histoire des bagnes de Cayenne. Parmi les plus connus Liard-Courtois, Dieudonné, Clément Duval, Alexandre Jacob, Paul Roussenq, etc., qui tous témoigneront de ce qu’ils ont vu et enduré.

Il faut savoir que l’AP n’appréciait guère les anarchistes. Ceux-là différaient trop d’avec les détenus habituels. Ils savaient lire et écrire, étaient instruits et intelligents, peu dociles et vindicatifs, et savaient éviter les pièges de la détention comme le jeu, l’alcool, le vol, etc. Certains d’entre eux n’hésitaient pas à apprendre par cœur les décrets et textes de lois régissant le bagne, afin de parer aux abus des gardiens. Et surtout, ils étaient solidaires, ils inspiraient le respect et la crainte. Liard-Courtois, dans ses souvenirs, parle d’une case qui abritait tous les libertaires, une quarantaine environ. De telle sorte qu’ils se préservaient les uns les autres.

La révolte anarchiste la plus marquante est celle de 1894. En France et dans l’Europe entière, l’hystérie anti-anarchiste bat son plein. De 1892 à 1894, Ravachol, Vaillant et Caserio font parler d’eux. En 1896 le Parlement français vote les « lois scélérates », criminalisant ainsi le mouvement anarchiste en plein essor. Rappelons, au passage, que ces lois sont toujours en vigueur aujourd’hui…

Au bagne aussi, les anarchistes sont malmenés et en butte aux tracasseries administratives, à la haine des matons. Un bagnard libertaire écrit en 1893 : « Pourquoi nous traite-t-on plus mal que les autres ? […] Nous ne comprenons pas pourquoi nous sommes plus dangereux que ceux qui ont volé, tué des enfants, découpé des femmes en morceaux ». Toujours est-il que les anarchistes, excédés, préparent une révolte. Le 21 octobre 1896, en pleine nuit, deux condamnés se font tirer dessus par des gardiens de ronde. Sains et saufs, ils regagnent leur case, apeurés. Mais les détonations font sortir les autres anarchistes restés tranquilles, qui croient reconnaître le signal de déclenchement du soulèvement. Très vite, quatre gardiens sont terrassés mais l’alerte est donnée. Vers 11 heures, des soldats arrivent et attendent le jour pour commencer les poursuites. Au matin, la troupe abreuvée d’alcool, suit la consigne donnée par les officiers : « Pas de quartier ! ». Tous les anarchistes qui sont hors de leurs cases sont pourchassés et massacrés, certains s’écroulent aux cris de « Vive la liberté ! Vive l’anarchie ! ». Quand le massacre prend fin on dénombre au moins douze morts parmi les révoltés, qui, tous, finirent dans les ventres des requins lors de cérémonies dont l’assistance était principalement composée des gardiens et de leurs petites familles…

 La fin d’une époque ou le début d’une autre

En France, des campagnes ont lieu pour demander la fermeture des bagnes. Des journalistes come Albert Londres, des bagnards de retour, des organisations humanitaires ou politiques font part des souffrances endurées. Les polémiques se multiplient et c’est le décret-loi du 29 juin 1938 qui met fin â la transportation et la commue en interdiction de séjour. De 1945 â 1953. on rapatrie les derniers malheureux qui sont encore dans l’Enfer vert. C’est en 1953 seulement que le bagne est vidé de ses derniers prisonniers. Depuis, la jungle reprend une place que la « justice » des hommes lui a à peine empruntée, envahissant ce qu’il reste des bâtiments pénitentiaires. De temps à autre, un livre paraît qui parle du triste sort des bagnards, pour rappeler que les camps de travail en Guyane ont, par les méthodes employées, été les précurseurs des camps de travail ou de rééducation des régimes totalitaires. Tout comme il faut se rappeler que les Quartiers d’isolement ou les Quartiers de haute sécurité sont, aujourd’hui et à leur manière, des bagnes dont il faut obtenir l’abolition sans condition.

Daniel

OUVRAGES CONSULTES

La terre de la grande punition, Michel Pierre, Paris, Ramsay, 1988.

Un anarchiste de la Belle Epoque, Alain Sergent, Paris, Le Seuil, 1950.


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 110004

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Soleil Noir  Suivre la vie du site Soleil Noir n°07 - Décembre 1991   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License