La Bouche de Fer

Johann Most

Article paru dans Le Monde libertaire

vendredi 6 novembre 2009 par Yves

Johann Most est une figure oubliée du mouvement anarchiste. À peine se souvient-on de lui par la querelle qu’il eut avec Emma Goldman. Celle-ci laissa de Most un portrait plutôt négatif [1]. S’en tenir là serait oublier l’œuvre de ce propagandiste qui contribua à développer nos idées en Europe et en Amérique du Nord.

 L’AIT

Il est né le 5 février 1846 à Augsbourg (ville qui sera plus tard le berceau des Conseils de Bavière). Le jeune Most fait preuve très tôt d’indiscipline en organisant une révolte dans son école et en refusant d’assister aux messes.

À la suite d’un accident, il doit subir l’ablation d’une partie de la mâchoire. Cette opération le laisse affreusement défiguré. Après ses études, il mène une existence vagabonde, se voyant souvent refuser du travail à cause de son physique.

En 1867, il séjourne dans le Jura suisse et prend contact avec la section de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Il participe activement à la lutte, ce qui lui fait perdre son emploi. Aussi, en 1868, il décide de partir pour l’Autriche. Là, il trouve un mouvement ouvrier embryonnaire et très faible en raison de la répression.

Most s’impose très vite comme un des principaux leaders de la contestation sociale. Ainsi en mai 1869, il prend la parole devant 10.000 travailleurs de Vienne ce qui lui vaut un emprisonnement. Le gouvernement autrichien décide dans le même temps de promulguer des lois antisocialistes particulièrement dures (ce qu’on oublie un peu trop lorsqu’on célèbre la « modernité » culturelle de Vienne au XIXe siècle). Les séjours de Most en prison lui valent cependant une certaine popularité dans les milieux populaires. Lorsqu’il choisit de retourner en Allemagne en 1871 près d’un millier d’ouvriers autrichiens l’accompagnèrent à la gare !

Établi dans la ville allemande de Chemnitz, il lance un journal (Chemnitzer Freie Presse) et mène une grève locale ce qui lui vaut encore une arrestation, ce dont il finit par avoir l’habitude. En 1873, il met à profit son incarcération pour rédiger Kapital und Arbeit, une explication du Capital de Marx qu’il jugeait illisible et qu’il interprète à sa façon ! Cela provoquera l’indignation de Marx et de tous ses disciples. En revanche, un militant révolutionnaire prend vigoureusement la défense de Most, Ernest Dühring.

 Contre Engels

Most travail ensuite au journal Suddentchen Volkstimme à Mainz. Il est élu député du Reichstag à la même époque sans se faire d’illusion d’ailleurs sur le parlementarisme. De toute façon son mandat prend vite fin après avoir été célébré en public l’anniversaire de la Commune de Paris. Comme à l’accoutumée, la prison lui permet d’approfondir ses connaissances théoriques et d’écrire des textes. Ce sera Die Bastille am Plotzensee où il dénonce le système carcéral prussien.

À sa libération, Most s’oppose aux leaders socio-démocrates comme Wilhem Liebknecht. En effet il apporte sa collaboration au journal socialiste Berliner Freie Presse où il tente de publier des textes de Dühring pour lequel Most a une grande admiration. Après avoir été prendre des instructions chez Engels, Liebknecht oppose un refus catégorique… Most passe outre et se heurte à Engels qui rédige aussitôt un pamphlet, L’Anti-Dühring.

Dans le même temps, la répression s’abat. La presse est saisie par la police, des lois limitent l’expression politique. Most doit s’exiler à Londres. Il y lance Freiheit, un journal pour la communauté allemande (et distribué au pays), où il critique l’aspect réformiste de la social-démocratie. En réponse, une campagne de calomnies est organisée contre lui notamment dans Der Sozialdémocrat (Zurich). Elle n’est pas sans rappeler les ignominies lancées par Marx contre Bakounine quelques années avant.

En 1881, la rupture est officialisée, une étape est franchie. Most est devenu véritablement anarchiste. Il rencontre d’ailleurs beaucoup de militants à cette époque comme Malatesta ou Victor Dave. Ses ennuis politiques ne cessent pas. La police anglaise l’emprisonne et le persécute. Finalement, il décide d’émigrer aux États-Unis où des militants l’ont invité pour des conférences.

 Exil aux États-Unis

Lorsqu’il débarque à New York en décembre 1882, il reçoit un accueil triomphal des travailleurs allemands. Il se met à la tâche avec enthousiasme, sillonnant les villes : Boston, Baltimore, Kansas City… Freiheit reparaît et Most tente d’unifier les forces révolutionnaires. Avec des militants tels que Albert Parsons ou August Spies, il crée l’International Working Peoples Association dont les statuts réclament l’égalité économique, une organisation coopérative de la production et le fédéralisme.

Après l’attentat de Haymarket contre des policiers, le 4 mai 1886, quatre militants innocent sont pendus dont Parsons et Spies. La presse rend Most directement responsable et engage une campagne contre l’« ennemi public n°1 » qui ne cessera jamais du vivant de Most. Emma Goldman écrit à ce sujet :

« De temps en temps, il m’envoyait quelques lignes : il faisait des commentaires spirituels et caustiques des gens qu’il avait rencontrés, ou bien il dénonçait un journaliste qui, après l’avoir interviewé, avait écrit sur lui un article infamant. Parfois il glissait dans une lettre sa caricature parue dans un journal et ajoutait en marge : « Attention : tueur de dames ! » ou « Voici l’ogre qui dévore les enfants ! ». Je n’avais jamais vu de caricatures aussi brutales et cruelles [2].

Most ne faisait rien pour les atténuer, il est vrai. Ainsi, il édite un manuel, Révolutionäre Kriegswissenschaft (« Science de la guerre révolutionnaire »). Publié d’abord sous forme d’articles dans Freiheit, c’est un guide pour le bon usage des explosifs ! Cet ouvrage connut un certain succès qui est a replacer dans un contexte de lynchage et d’assassinats de révolutionnaires désarmés face aux exactions du patronat américain.

Toutefois Most ne semble pas avoir vu toutes les implications de ce texte. En juillet 1892, Alexandre Berkman (le compagnon d’Emma Goldman) utilisa le manuel de Most pour un attentat contre le patron de l’acier Frick. Most se désolidarisera de l’acte pour des raisons personnelles mais aussi tactiques : cela ne ferait pas cesser la répression (ce qui s’avéra exact).

Outre son activité à Freiheit, ses conférences, Most écrit plusieurs livres, fonde une troupe de théâtre (Free Stage), écrivant des pièces et jouant même dans l’une d’elles (Strike, grève).

Vers 1899-1901, Freiheit connaît de graves difficultés financières, en partie résolue par l’acharnement de Most. Malgré son épuisement, il se lance dans une tournée de conférences. C’est le succès. Entre Pittsburg et Cincinnati, il s’effondre et meurt le 17 mars 1906.

Ronald Greagh a montré [3] le trait distinctif que Most a donné à l’anarchisme américain : « (…) l’agitation dans les rassemblements de masse, objectif prioritaire qui n’exclut pas le travail de coordination de la classe ouvrière lequel est toujours postérieur ; les réunions internes au mouvement sont subordonnées à ces objectifs et sa propre organisation est réduite au minimum quand elle n’est pas laissée de côté. ». Malgré ces limites, on doit garder le souvenir d’un lutteur infatigable, porté par un enthousiasme créatif. Tous ses livres sont introuvables en France [4]. Un travail important reste donc à faire pour redécouvrir Johann Most.

Cet article est basé en partie sur un travail très complet paru dans Black Flag n°6 (en anglais).

[1] Emma Goldman, L’Épopée d’une anarchiste, éditions Complexe.

[2] Emma Goldman, L’Épopée d’une anarchiste, éditions Complexe.

[3] Rnald Greagh, Histoire de l’anarchisme aux États-Unis], éditions La Pensée sauvage, p.201.

[4] À l’exception d’une traduction ancienne de La Peste religieuse.


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