La Bouche de Fer
Les Hommes du jour, 17 avril 1909 n°65

Séverine

mardi 10 novembre 2009 par Hacked by NRVAX

Une femme dans cette galerie d’hommes du jour ? Pourquoi pas ? Si cette femme a su par son talent, son courage, sa tendresse, son amour des souffrants, sa grande pitié, s’imposer à la sympathie et à l’admiration de tous. Combien d’hommes, d’une notoriété plus ou moins surfaite, parmi ceux que nous avons biographiés jusqu’à ce jour, ont mérité que nous nous occupions de leur pauvre existence autrement que pour leur bassesse, leur solide crapulerie ou leur déconcertant arrivisme ?

Rares sont ceux qui ont pu fixer notre bienveillance. Ici nous rencontrons une femme dont la carrière est faite de dévouements secrets, de sacrifices soigneusement dissimulés, de charitables secours ; toute une vie consentie au service des pauvres gens, des humbles, des parias, de ceux qui n’ont reçu icibas que le triste apanage des larmes et des douleurs. Et cela dans le mystère le plus discret, sans vaine réclame, sans ostentation. Car il ne faudrait pas croire que Séverine est tout entière dans ses articles et dans son « Carnet ». Son amour immense du peuple n’est pas du simple verbalisme, un prétexte à littérature, un genre bien porté. Ceux qui connaissent Séverine, qui ont pu l’approcher et la suivre, savent que sa tendresse ne se tient point satisfaite pour s’être répandue en deux colonnes de journal. Après avoir écrit, Séverine agit. Son cœur la conduit sur le chemin des misères. Cette âme de miséricorde se penche sur les infortunes, partout où elle les rencontre. Les malheureux trouvent en elle une grande sœur pitoyable, à la voix douce, aux gestes légers, aux mains pleines,

Et qui les baise au front, parfois, comme un enfant,

une Notre-Dame de Bon-Secours, que son impuissance attriste de ne pouvoir tout secourir, tout relever, tout guérir, à une époque où l’atroce Misère et l’humaine Douleur désespèrent les plus nobles et les plus désintéressés apôtres de l’Amour.

*

Il faut aussi reconnaître que non seulement Séverine se distingue des hommes, mais encore et petit-être surtout des femmes. Les femmes qui se jettent dans la vie publique ne font d’ordinaire pas meilleure figure que leurs adversaires du sexe fort. Le féminisme bruyant et réclamier de ces dernières années nous a permis d’observer quelques échantillons d’arrivistes en jupons qui ne valent pas mieux que les autres. Ces dames parlent, écrivent, s’agitent, font un bruit énorme autour de leurs revendications. Au fond, elles se soucient seulement de se soustraire à certaines obligations et ne songent qu’à conquérir des droits personnels. Qu’on saisisse bien ma pensée. Mon intention n’est pas de combattre ici le féminisme qui m’apparaît comme une théorie nécessaire des droits de la femme, comme l’expression d’une révolte légitime de l’éternelle sacrifiée. Je voudrais simplement dénoncer les amazones qui, sous le prétexte du féminisme, ne nous offrent que le ridicule et quel,quefois l’odieux d’attitudes outrancières. Qu’une femme combatte pour son émancipation et pour celle de ses soeurs, c’est parfait. Mais que pour affirmer ses droits, elle commence par se masculiniser, qu’elle ne songe qu’à copier l’homme dans tout ce qu’il a d’exécrable et de grotesque ; qu’elle rêve d’égalité dans la bêtise, dans l’égoïsme, dans la servilité ; qu’elle rivalise avec celui qu’elle nomme son ennemi de sottise et d’inconséquence et d’illogisme ; qu’elle vienne nous parler de droit au vote, de service militaire, de sports ; qu’elle s’affuble d’un faux-col, d’un chapeau de feutre mou et qu’elle porte les cheveux ras, en un mot, que pour mieux remplir son rôle de féministe, elle cesse ou à peu près d’être femme, voilà une singulière façon de démontrer la supériorité du sexe faible.

Je me suis amusé autrefois à dépeindre et à ranger par catégories, les divers spécimens de féministes que j’avais pu observer, depuis les tricoteuses qui brûlent le code Napoléon sur la place de la Concorde et gesticulent sur les tréteaux de réunions publiques jusqu’aux intellectuelles pâmées qui débitent leurs vers avec des poses alanguies ou vous fatiguent l’entendement de raisonnements minutieux. Il y en avait, il y en avait. Des vieilles et des jeunes. Tout un bataillon de tricoteuses prêchant la haine de l’homme, le mépris de l’amour, le dédain du foyer. Et toutes menées, au fond, par l’envie, la rage stupide qui les dresse contre la beauté, l’élégance, le charme, contre ce qui fait vraiment la femme et atteste sa véritable supériorité. Car, en y bien songeant, le féminisme, c’est pour beaucoup la revanche de la laideur, le drapeau que brandit la mégère. Et c’est un spectacle à la fois cocasse et terrifiant que cette chevauchée de diablesses en jupons, vieilles libidineuses édentées ou jeunes perches insexuées, ruées en cavalcade contre l’homme, contre la femme, contre l’amour, au nom d’un féminisme dont elles n’ont compris ni les aspirations, ni les désirs. Une tumultueuse mascarade où la femme ne s’égare que par accident et avec répugnance.

C’est l’honneur de Séverine de n’avoir rien de commun avec ce monde charivaresque. Elle qui prétendait qu’une femme ne doit monter à la tribune qu’avec des cheveux blancs et qui a longtemps attendu avant de prendre la parole en public, elle qu’on n’a jamais vu se singulariser parmi des manifestations bouffonnes, elle qui n’a jamais revêtu de costume spécial et qui a toujours su rester la femme, conservant la douceur exquise, la sensibilité, l’émotion, tous les dons précieux, toutes les qualités savoureuses de la femme, elle qui, cependant, est ardemment féministe parce qu’elle rêve avant tout d’émanciper ses compagnes, de redresser l’être de douleur et d’esclavage dont les siècles d’autoritarisme brutal ont courbé le front, elle, l’Ange de Charité, la fraternelle, et pitoyable, et dévouée servante du Malheur, ne doit-on pas la ranger à part, parmi quelques autres fort rares, en margé, en dehors du pêle-mêle féministe où suffragettes, militaresses, amourslibristes, prophétesses, sybilles, sorcières, mégères, frondeuses, tricoteuses, dansent le plus échevelé des cake-walk ?

Malgré tout et quoique ce séparant nettement, par soi attitude dans la vie, des amazones du féminisme, Séverine demeure féministe, comme elle est révolutionnaire et comme elle est mystique. Cela demande une courte explication. Il ne faut chercher dans Séverine ni conception politique bien nette, ni système social, ni théorie, ni programme. Elle n’est d’aucune école ; elle ne se rattache distinctement à aucun parti et ne se laisse pas volontiers cataloguer.

Son seul principe directeur, c’est d’écouter son cour. Elle va où ce cour immense d’amour et de pitié la mène. Elle est, sans réflexion et toute de spontanéité, avec ce qui souffre, avec les victimes, avec les gueux, avec les opprimés. De là quelques erreurs apparentes. Très. influencée à l’aube de sa vie politique par ce grand défenseur des révoltés qui s’appelait Jules Vallès, elle a penché fortement vers les révolutionnaires, les descendants des fusillés de 71. Mais il lui est arrivé de se laisser entraîner vers d’autres routes. Elle s’est proclamée boulangiste. Elle est allée interviewer Léon XIII. Pur sentimentalisme. Triomphe du cœur sur la raison. Elle a vu dans Boulanger, le héros, l’honnête homme plein de bonne volonté, tout de générosité, et surtout l’idylle sanglante se dénouant au cimetière d’Ixelles. Elle a vu derrière le souverain pontife, la légende du Christ immolé à l’Humanité, le Sauveur, la Passion, la Croix. Et toujours ce qui détermine ses actes, ce qu’on trouve à la base de ses interventions, ce qui explique son action, c’est la pitié, c’est la compassion, c’est l’amour du pauvre. Ne cherchez pas autre chose dans Séverine. Elle ne sait pas si l’on peut transformer la société en vertu de tel ou tel système politique et social. Elle ne sait qu’une chose c’est qu’il faut tendre la main au malheur où qu’il se trouve, en haut ou en bas ; c’est qu’il faut constamment se placer du côté du faible. En cela sa vie est une, droite, logique, au-dessus et en dehors de tout esprit de parti et de toute considération d’école.

*

Séverine est venue au monde à Paris, au n° 24 de la rue du Helder, d’un père chef de bureau des permis de chasse à la préfecture de police. Ses parents, du côté paternel, étaient d’origine lorraine ; du côté maternel, parisiens.

Son enfance fut heureuse. Elle s’écoula entièrement dans la capitale. Séverine se souvient que les fenêtres de l’appartement occupé par sa famille donnaient sur la maison de couture Laferrière qui habillait les dames de la cour. Cela la divertissait de voir passer les élégantes. Elle restait volontiers, durant des heures, à son balcon. Mais bientôt elle dut renoncer à ces petites joies. On la plaça dans une pension. Ses études se poursuivirent brillamment. Elle avait commencé à s’instruire chez ses parents, lesquels étaient des rigoristes, à cheval sur les principes. Seule sa grand’mère maternelle, qu’elle appelait sa bonne maman, se montrait d’une douceur dont Séverine a gardé le souvenir ému et attendri.

A cette époque, la jeune fille qu’était Séverine lisait, lisait. On lui avait mis entre les mains le Musée des Familles, le Journal des Enfants, et des tragédies de Racine : Esther, Athalie. Elle apprenait aussi l’histoire de Rome dans Montesquieu, avec les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains. Mais ces lectures ne l’ont pas beaucoup impressionnée. Plus tard, le romantisme, avec Hugo, devait la marquer plus fortement.

Au bois de Boulogne, où elle passait, d’ordinaire, ses vacances, Séverine lisait à haute voix les Misérables. Les aventures de Cosette, de jean Valjean, le forçat honnête homme ; la mort de Gavroche ; l’héroïsme spécial de favert, influençaient fortement son jeune esprit. Elle apprenait ainsi les Châtiments. Plus tard, elle devait se ressentir de ces premières lectures. Le tour d’imagination romantique qu’elle a gagné au contact de Hugo ne l’a jamais quittée. Romantique elle est demeurée, et elle apparaît dans tous les actes de sa vie comme dans tous ses écrits.

A noter aussi une des plus fortes impressions de son enfance. Elle avait alors ii ans. Ses parents l’amenèrent à une représentation de Roméo et Juliette. Le spectacle la troubla profondément. Rentrée chez elle, cette gamine traçait sur son journal les lignes suivantes : « Quelle est celle d’entre nous qui n’accepterait le sort de Juliette, à la condition d’être aimée comme elle ? » La Séverine de plus tard, la Séverine passionnée et romantique se montre, dans ces quelques lignes jetées sur le papier par une enfant, déjà sensible et réfléchie.

Ce qui décida de l’avenir de Séverine, ce fut sa rencontre avec l’homme dont elle s’est proclamée la « fille intellectuelle ». C’est à Bruxelles qu’elle lui fut présentée, dans la galerie Saint-Hubert. Séverine déjà, était mariée depuis l’âge de 15 ans, et séparée de son mari, moins de deux ans après son mariage. Le docteur Sémeric, tin positiviste, ami (le Pierre Laffitte, et médecin de sa famille, la mit en rapport avec Jules Vallès. C’était en 1881. Cette présentation ne fit pas grande impression sur l’esprit de la jeune femme. Il y eut plutôt, chez elle, de la surprise. Elle voyait les communards sous l’aspect d’alcooliques, grands buveurs d’absinthe, grossiers et impolis. Elle fut effarée d’entendre Vallès demander au garçon de café un verre de limonade.

Ce jour-là, dans la galerie Saint-Hubert, une musique militaire faisait rage. Vallès s’écria : « Ce sont des saltimbanques ou l’enterrement d’un ministre. » Telle fut leur première entrevue. Puis Séverine retourna à Paris, n’y songeant plus. Au mois de juillet, l’amnistie lut votée. Après neuf mois d’exil, Jules Vallès rentra en France. Quelques mois encore passèrent. Un matin, en 1881, la famille de Séverine, qui habitait alors Neuilly, vit arriver le célèbre pamphlétaire. Il venait tout simplement demander à Séverine de participer à une soirée de bénéfice organisée pour le colonel Lisbonne. La représentation eut lieu au Château d’Eau. Ce fut la première manifestation des communards après l’amnistie.

Cependant Vallès causait avec la jeune Séverine. Il ne tarda pas à s’apercevoir de son désœuvrement. Un beau jour, il lui proposa carrément de travailler avec lui. Il avait pu juger de son intelligence et de ses sentiments. Séverine, subissant déjà l’influence de ce causeur violent, spirituel et débordant d’imagination qu’était l’auteur du Bachelier, n’hésita pas une seconde. Elle accepta avec enthousiasme la proposition. Mais la famille veillait. Au nom de la morale et du monde, elle se mit en travers de ce beau projet. Alors Séverine, désespérée et décidée à tout plutôt que de céder, prit une résolution extrême. Elle se logea une balle dans la poitrine.

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Blessée seulement, Séverine guérit rapidement. Ses parents n’osèrent plus s’opposer à sa liberté. Alors commença pour elle ce qu’elle a appelé le plus beau temps de sa vie. Son rôle, cependant, était secondaire. Elle se vouait aux plus humbles besognes. Elle recopiait les articles, corrigeait les épreuves. Cela dura jusqu’en 1883. Vallès était alors très malade. Il souffrait d’un diabète compliqué de phtisie. Il se montrait quelque peu bourru, d’aspect sévère, dur. Au fond, c’était l’être le plus exquis, le plus naïvement sentimental qui se puisse trouver. Il cachait sa bonté sous des dehors de rudesse. Tous ceux qui l’ont approché lui ont rendu cette justice.

La place flous fait défaut pour insister sur Jules Vallès. Disons cependant que l’opinion de Séverine, sur celui qui fut son seul maître et qui eut sur sa destinée une influence considérable, est corroborée par bien d’autres. Dans la préface des Enfants du Peuple, julien Lemer, qui fut l’éditeur de ce volume de Vallês, écrit : « Sous les allures rustiques qu’il jugeait devoir être appropriées au rôle de tribun qu’il ambitionnait, on sentait l’homme bien élevé, de même, que sous ses prétentions d’iconoclaste littéraire, on devinait le lettré érudit et familier avec la forme classique qu’il répudiait, de même aussi, sous ses implacabilités de révolutionnaire politique, on sentait souvent percer l’homme bienveillant, accessible à tous les sentiments doux et tendres. » Et c’est bien ça. Vallès, au fond, était un doux.

Chez lui la violence n’était que pose. Sa jeunesse malheureuse l’avait un peu aigri sans lui enlever sa timidité et sa tendresse. Son caractère n’était pas très égal, mais il savait, par une boutade, par une parole de bonté, racheter des propos quelquefois très acerbes. Très autoritaire avec ça, et un grand sens pratique, il était l’homme de bons conseils, celui qu’on consultait avant tout autre.

Séverine vécut à cette école. Elle y apprit l’amour du peuple. Dans la conversation extraordinairement attachante de son maître, elle puisa ses meilleurs enseignements. Elle y a gagné surtout l’habitude d’improviser, de travailler par à-coups formidables, de faire ses articles au dernier moment.

*

Avec Vallès, pour lequel elle a conservé une sorte de culte et qui fut un de ces rares privilégiés qui n’inspirent pas de sentiments moyens et provoquent l’exécration ou l’amour, Séverine fréquenta une foule de littérateurs et d’hommes politiques. Petite bourgeoise sentimentale et généreuse, elle se sentit de plus en plus entraînée vers le peuple révolutionnaire. Vallès, qui, à son retour d’exil, avait loué un petit appartement et acheté un mobilier tout neuf, ce qui faisait dire à sa jeune élève : « On aurait cru voir l’appartement d’un grand garçon meublé par sa maman s, recevait surtout de vieux compagnons de lutte, des communards. Séverine y connut Félix Pyat, entre autres. Elle nous l’a montré, plus tard, comme « le dernier survivant du dandysme révolutionnaire, dont Eugène Sue fut la suprême expression. » En attendant, elle buvait (c’est son mot) les paroles de son maître. Pendant que nous y sommes, peut-être sera-t-il utile de couper les ailes à une légende. On a parlé de relations intimes entre Vallès et Séverine. Il n’y eut jamais de rapports qu’entre maître et disciple. Pas autre chose. Ce qui chagrine aujourd’hui Séverine, ce sont les bruits mensongers que, malintentionnément, on continue à colporter.

En 1883, Vallès fit reparaître le Cri du Peuple. Séverine y collabora de façon très irrégulière. Il y avait, parmi les rédacteurs,Jules Guesde, alors révolutionnaire violent et antiparlementaire, Massard, qui depuis…, Duc-Quercy, etc. Dans Pages rouges, on trouvera le récit d’un incident qui se produisit quelques jours avant la mort de Jules Vallès

l’affaire Ballerich. Cela nous mène jusqu’en 1885. Vallès vient de mourir et plus de 1oo.ooo pauvres l’accompagnent au Père-Lachaise. Séverine continue le Cri du Peuple. Elle bataille comme son maître, pour le socialisme, mais elle ne tarde pas à rompre avec les guesdistes, à propos de l’anarchiste Duval, condamné à mort, que ces derniers avaient violemment attaqué. Cela lui donne l’occasion d’exprimer ses sentiments en une formule qui, par la suite, restera constamment la sienne « Avec les pauvres toujours, malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes, malgré leurs crimes ! »

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De 1888 à 1895, Séverine fait du grand journalisme. Elle collabore à l’Echo de Paris, au Journal, à l’Eclair, au Malin, plus tard à la Libre Parole. C’est dans cette période qu’elle entreprend ses plus belles campagnes. On la voit défendre l’anarchiste Octave Jahn, condamné à mort en Belgique, lors de la grève du Borinage, poursuivi en France, poursuivi en Espagne, et qui, tout jeune, pas plus haut qu’une botte, doué d’une activité inlassable, exerçait une grande influence dans son milieu et à la tribune. On la voit défendre tous ceux qui sont traqués, victimes de la vindicte sociale, tous les révoltés. En même temps, elle fait appel à la bourse des lecteurs pour soulager les infortunes. Elle inaugure ses « petits carnets ». Combien de malheureux assistés et sauvés grâce à elle ! Séverine, en effet, ne se contentait pas de plaider la cause des pauvres, la plume à la main. Elle organisait une véritable œuvre de secours, avec des visiteurs et des visiteuses, qui s’en allaient à domicile voir la misère de près, apporter l’argent nécessaire. Séverine dirigeait activement cette sorte de société de bienfaisance. Elle eut jusqu’à trois secrétaires, qu’elle payait de ses deniers. L’argent reçu, elle le transmettait directement aux malheureux sur lesquels elle avait attiré l’attention. On se souvient peut-être que Rochefort mit sa probité en doute à la suite de polémiques retentissantes. Ce fut, pour Séverine, l’occasion d’établir son désintéressement. L’Association des journalistes parisiens, après examen, se prononça pour elle et proclama sa probité, pendant que son président, Édouard Hervé, du Soleil, la félicitait chaudement.

*

Nous ne pouvons relater ici, détail par détail, l’existence de Séverine. Nous ne pourrions que nous répéter. Nous nous trouverions constamment en face d’actes généreux et de plaidoyers ardents eu faveur du peuple. Les articles publiés par Séverine ont été réunis depuis en volumes : Pages Rouges, Notes d’une Frondeuse, Pages mystiques, En Marche, Vers la Lumière. On pourra suivre presque pas à pas, dans ces volumes, l’évolution intellectuelle de la jeune fille instruite et façonnée par Vallès. On y verra quels différents états d’âme a traversés Séverine. C’est ainsi que Séverine a été, tour à tour, socialiste, boulangiste, mystique, anarchiste. Mais chaque fois elle a été conduite par son sentimentalisme, poussée par sa générosité d’âme. Quelque peu déçue par le socialisme, après le Cri du Peuple, et sa séparation d’avec les guesdistes, trompée par le boulangisme, dont elle espérait autre chose, Séverine en était venue au mysticisme. L’esprit religieux qui, malgré tout, a toujours sommeillé en elle, la reprit un moment et avec violence. Elle partit pour Rome et s’en fut interviewer le pape Léon XIII, ce vieillard subtil dont elle affirma « qu’il ressemblait à Voltaire, quand il souriait, et à Louise Michel, quand son visage restait calme ». Cet interview fit, à son époque, un bruit énorme et souleva des polémiques.

La crise mystique dure quelque temps. Puis, pendant des années, Séverine se repose. On la voit reparaître à l’aurore de l’affaire Dreyfus. Tout d’abord, elle se méfie. Bernard Lazare commence par la convaincre à demi. Puis le procès Esterhazy entraîne définitivement sa conviction. Elle se jette résolument dans la bataille et se place naturellement du côté de la justice.

L’affaire Dreyfus lui coûta la presque totalité de ses collaborations. Déjà Séverine n’était pas très riche. L’argent gagné - et elle en a gagné - était parti, envolé, disparu, au profit des pauvres. La-dessus, une maladie dangereuse nécessita une douloureuse opération. Séverine échappa à la mort, mais elle sortit de son lit de souffrances avec les cheveux blancs.

Alors, cette femme, qui avait bien gagné le repos et qui aurait pu se tenir à l’écart, recommença à batailler. De son mysticisme d’autrefois, rien ne lui restait, sinon une vague adoration de celui qu’elle considère comme un des maîtres de l’Humanité, cet apôtre de justice et de libération cloué sur la croix par les bandits de son époque. Les idées de Séverine, au contraire, devinrent plus précises, plus nettes et son amour du peuple l’amena jusqu’au révolutionnarisme, tel que Vallès l’avait symbolisé à. ses yeux de jeune fille. Tout pour le peuple, telle devint la devise de Séverine.

A partir de ce jour, Séverine ne se contenta plus d’écrire. Elle voulut s’essayer à la tribune. Elle débuta à Bruxelles, sans préparation, avec seulement quelques notes rapides. Elle crut, raconte-t-elle qu’elle allait mourir à la tribune. Mais les applaudissement éclatèrent. Fendant une heure et demie, elle parla, elle parla, comme cela lui venait, sans recherche, sans art, laissant son cour l’inspirer, la guider. Depuis, elle a fait de nombreuses conférences. Elle s’est révélée orateur, non pas l’orateur qui emballe, mais qui séduit, convainc, charme. Elle parle comme elle écrit, avec en plus la douceur de ses gestes, la magie de sa voix. C’est tout dire.

Aujourd’hui, Séverine continue à mener le bon combat pour les déshérités d’ici bas. Pas de douleurs qui ne l’aient comme avocat. Pas de misères, pas de faiblesses, pas de victimes dont elle ne se constitue le défenseur secourable. Elle collabore actuellement à l’Œuvre, et, comme autrefois, à l’époque où dans les grands journaux, elle s’était donnée la tâche de parler au nom des opprimés, elle bataille contre le mal et contre l’injustice partout où elle les rencontre.

Il est impossible de tout raconter. II y aurait mille détails, mille incidents à relater, à rapporter, pour compléter exactement la physionomie de Séverine. Le nombre des gens qu’elle a secourus est incalculable et le public n’en a jamais rien su. Combien de pauvres petits soldats condamnés à mort lui ont dû leur grâce. Séverine n’hésitait pas à tenter toutes les démarches, à se pendre à tous les cordons de sonnettes, quand il s’agissait de la vie d’un pauvre diable. Elle allait même plus loin quand cela était nécessaire. Ici nous songeons à l’évasion de Pawdolewski dont elle fut l’instigatrice.

Jeune encore, Séverine, qui n’a jamais pu dormir la nuit qu’avec sa lampe allumée, tellement elle a l’horreur des ténèbres, descendait dans la mine, après la catastrophe de Saint-Etienne, dans la mine encore en feu, parmi de la bouillie humaine. Elle narrait ce terrible voyage dans le Gaulois, en appelait à la générosité de ses lecteurs et recueillait quarante-huit mille francs pour les victimes.

Puis elle dénonçait l’horreur des courses de taureaux, partait en guerre contre la peine de mort, s’indignait contre la barbarie de certains hommes envers les animaux. Pourtant, dans ses plaidoyers les plus enflammés, on ne trouve jamais une parole de haine. Même avec ses ennemis, si méprisables soient-ils, elle se montre correcte, pitoyable. « On tire sur un drapeau, dit-elle, on ne crache pas dessus. »

Ce qui retient l’admiration de Séverine, c’est surtout l’homme d’action, le combattant ardent et courageux des justes causes. Elle se passionne pour les femmes russes. Née là-bas, Séverine, au pays des tsars, aurait compté parmi les farouches nihilistes qui luttent par la bombe et par le fer. Mais sa grande admiration, ce fut, durant des années, Louise Michel, cette personnification de la Bonté agissante.

Il faut lire les volumes où elle a réuni ses meilleurs articles. Pas de basses polémiques. Pas de haines. Sa devise est toujours la même : « On n’obtient tout que par l’amour. » On y verra quelles campagnes Séverine a entreprises et fait aboutir. On y apprendra à l’aimer.

*

Pour achever de peindre Séverine, faut-il vous la montrer, à Pierrefonds, au milieu de ses chiens, de ses oiseaux, de ses bêtes, qu’elle a défendus passionnément comme elle a défendu les misérables humains ? C’est làbas, loin des bruits de ce Paris qu’elle déteste, dans sa petite maison des Trois-Marches, entourée de Sac-à-Tout dont elle a publié l’histoire, de M. de Coco bleu, du patriarche Mégot, de Pipette (voir son volume Sac-à-Tout chez Juven), qu’elle passe ses plus heureuses journées, les pieds dans des sabots, vêtue d’une jupe et d’un corsage de grosse laine, tantôt. bêchant son jardin, tantôt conversant avec ses auteurs favoris.

Elle est à Pierrefonds le plus souvent possible, toutes les fois que les nécessités de la bataille le lui permettent. Elle reçoit volontiers quelques amis sûrs et rares. Elle relit Hugo, comme au temps où elle était jeune fille et où elle déclamait ses vers au Bois de Boulogne. Elle lit aussi Lecomte de Lisle et Mme de Noailles. Musicienne, elle adore Chopin et surtout Beethoven. Puis elle abandonne la musique et la poésie pour prendre un volume de Flaubert, de Renan, de France, dont l’ironie cependant l’intimide parfois, de Zola, de Romain Rolland. Nous citons ici ses auteurs ordinaires. Par contre, Séverine n’aime pas Racine. Ce poète tragique ne parvient pas à l’émouvoir.

C’est tout ! Disons encore que Séverine n’a jamais pu distinguer entre une action et une obligation, qu’elle est d’une ignorance déconcertante en matière d’argent, de comptabilité, de finances. Ajoutons que ni les heurts de la vie, ni les polémiques ne l’ont aigrie. Elle est toujours la même, c’est-à-dire la femme, avec toutes les qualités de bonté et de douceur de la femme ; avec la sentimentalité quelquefois illogique de la femme ; la femme prête au dévouement, à la pitié, à la charité ; la femme qui écoute plus volontiers parfois sou cour que sa raison, mais qui est assurée justement de ne jamais s’égarer complètement et qu’on retrouve toujours là où il y a à lutter, à peiner, à vaincre pour la faiblesse, l’infortune, le malheur.

Voilà. Puissions-nous avoir réussi à donner ici un portrait exact, véridique, complet de cette grande dévouée, dont le privilège rare - à notre triste époque surtout aura été de ne susciter en ce monde que des admirations et des reconnaissances.


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