La Bouche de Fer

Benjamin Péret

Le signe ascendant de la révolution d’abord et toujours

jeudi 10 juin 2010 par Alfredo

Benjamin Péret est né le 4 juillet 1899 à Rézé (petite ville située au sud de Nantes). Il compte donc parmi ces « écrivains » dont on dit qu’ils sont nés avec le siècle. Autre signe distinctif, il fera partie de ces nombreux jeunes gens qui de 1914 à 1918, dans la boue des tranchées et le bruit de la canonade, avec des forêts de barbelés pour tout horizons, apprendront à leurs dépends « les bienfaits du progrès et de la civilisation ». L’expérience traumatisante de la guerre laissera d’importantes séquelles sur toute une génération.

 Le dégoût de la boucherie de 14-18

Il faut ici rappeler, à tous ceux qui n’envisagent le surréalisme que sous l’angle esthétique, que la révolte de Péret et des futurs surréalistes s’alimentera en grande part du dégoût que produira sur eux la boucherie de 14-18. Ainsi, la guerre, le vil caporalisme et les différents aspects que peut prendre la peste nationalo-chauvine, constitueront autant d’objets de mépris sur lesquels s’exprimera l’ire ou la dérision des surréalistes. « Vive la France et les pommes de terre frites ! », s’exclame Péret lors d’une matinée Dada.

En 1921, à l’occasion du fameux « Procès Barrès » accusé de crime contre la sûreté de l’esprit, il récidive. Déguisé en soldat inconnu, orné d’un masque à gaz et marchant au pas de l’oie, il provoque l’indignation des braves chauvins qui prennent la scène d’assault en entonnant la Marseillaise. Les médias, déjà au « sert-vice » des bonnes causes, commentent l’affaire. Le 14 mai, le journal La Presse, gonfanions au vent et clairons en tête, entonne :

« Tant de bassesse, de vilenie et de grossièreté dans la farce devrait naturellement révolter tous ceux qui ont l’âme française… »

Le 15 mai c’est autour de Comoedia de claironner :

« Ce fut une manifestation piteuse, grotesque, odieuse même par l’introduction dans cette mascarade sans gaîté, du symbole que le soldat inconnu représente pour l’immense majorité des Français… »

Si les années vingt con une période historique parti ment marquée par les confl tiques et sociaux, elle se caractérise également par un certain conformisme qui, en trance comme en d’autres coins du globe, use de tous les moyens afin de maintenir la cohésion du système capitaliste.

Les 13 millions de morts sur les « Champs du Déshonneur » de 14-18, n’entameront pas suffisamment l’ardeur patriotique des peuples abrutis par des siècles de propagande nationaliste. Un peu partout, on continue à adorer les mêmes idoles, vénérer les mêmes héros et se prosterner devant les mêmes valeurs. Sans délaisser le terrain de la contestation politique et sociale (ce qui les amènera, parfois, à contracter des alliances malheureuses : voir l’épisode de l’adhésion au PCF), les suréalistes dès l’origine du mouvement, entendent oeuvrer à l’émancipation de l’esprit.

« (..) Nous lançons, s’écrient-ils dans leur fameuse « Déclaration du 27 Janvier 1925 », à la société cet avertissement solennel :
Qu’elle fasse attention à ses écarts, a chacun des taux de son esprit nous ne la raterons pas.
(…) Le surréalisme n’est pas une forme poétique.
Il est un cri de l’esprit qui retourne vers lui-même et est bien décidé à broyer désespérément ses entraves, et au besoin par des marteaux matériels. »

 La dérision iconoclaste

Lorsque l’Académie Française lance son prix de poésie pour l’année 1927, c’est sous le signe de la dérision iconoclaste que Péret répond à l’appel. Le thème du concours, créé, visiblement, à l’intention des maniaques de l’alexandrin en mal de verve, est des plus édifiants. « La Mort Héroïque du Lieutenant Condamine de la Tour », sorte de sabreur occis durant la guerre du Rift, témoigne, en effet, de ce que peuvent entreprendre les institutions étatiques afin de diffuser et consolider leurs mythes aliénants. La notice suivante, émanant du groupe surréaliste, présente au jury la contribution de Péret :

« (…) Noire collaborateur, Benjamin Péret, inspiré particulièrement par cette action d’éclat, présente dès maintenant au jury académique le poème ci-dessous où est apprécié à sa juste valeur le haut fait d’armes de son compatriote ».

« (…) C’est ainsi que tu as grandi Condamine de la Tour
que tu as grandi comme un porc
et le nombril du soldat inconnu est devenu le tien
Mais aujourd’hui jésus a mis ses pieds dans ta gidouille
qui lui sert de sabot
C’est pour cela qu’on l’a fait dieu
et que les curés ont des chaussures
semblables à leur visage
Pourris Condamine de la Tour
Avec tes yeux le pape fera deux hosties
pour ton sergent marocain
et ta queue deviendra son bâton de maréchal
Pourris Condamine de la Tour
pourris ordure sans os. »

 Poète et révolutionnaire

Poète et révolutionnaire, menant de plein front ces deux activités qui, bien que complémentaires, se définissent sur un plan différent, Benjamin Péret fut également un militant de valeur sur le terrain des luttes sociales. Exilé au Brésil de 1929 à 1931, il remplira les fonctions de secrétaire régional de la Ligue Communiste (d’opposition). Vivant dans ce pays avec son épouse Helsie Houston (cantatrice Brésilienne qu’il rencontra et épousa à Paris), il sera emprisonné et expulsé en raison de ses activités militantes. Le rapport du ministère de la justice qui suit est des plus explicites : « Le chef de la police demande l’expulsion du territoire national du Français Benjamin Péret, agitateur communiste et comptant parmi les responsables de la Ligue Communiste du Brésil… » Soulignons encore sa présence et sa participation active dans la révolution espagnole de 1936.D’abord dans les rangs du POUM et ensuite, alors que cette organisation trotskiste se trouvait peu à peu phagocyté par des éléments staliniens, dans les milices anarchistes. Ce fragment de lettre adressée à André Breton, nous fournit quelques renseignements sur l’état d’esprit et les activités déployées par Péret :

« Dès les premiers jours de mon retour, il s’était avéré que toute collaboration avec le POUM était impossible. Ils voulaient bien accepter des gens à leur droite, mais pas à leur gauche… J’ai décidé d’entrer dans une milice anarchiste et me voici au front -à Pina de Ebro- où je resterai tant que rien d’intéressant ne m’appellera ailleurs… Je voudrais te raconter ici toutes les canailleries des staliniens qui sabotent ouvertement la révolution avec l’appui enthousiaste évidemment des petits bourgeois de toutes nuances… » (Primera Compania del Batallon « Nestor Makhno » - Division Durruti, Pina de Ebro, Frente de Aragon, 7 mars 1937.)

Péret connaîtra encore la prison en 1940 pour menées subversives et avoir créé une cellule trotskiste au sein de l’institution militaire. À sa sortie de prison, jugé indésirable par l’ambassade des États-Unis qui lui refusera un visa d’entrée, il s’exile au Mexique. En 1945, alors qu’en France, un peu partout, on se découvre une vocation subite de résistant, Péret lance son fameux Déshonneur des Poètes. Véritable manifeste de la poésie non asservie (celle dont Octavio Paz, disait qu’elle « est un pont jeté entre la pensée utopique et la réalité »), ce manifeste était la réponse claire et sans ambages de Péret face aux litanies serviles publiées par Aragon Eluard suivis de quelques autres dans L’Honneur des Poètes. Les polémiques qui s’engagèrent contribuèrent certainement au silence qui entoura durant des décénies l’oeuvre de Benjamin Péret. Au cours des années 60, M. Georges Hugnet, n’hésitera pas à traiter Péret de « planqué » et de « pousse au crime »… Et actuellement, dans un ouvrâââge de son crû, dont la lecture ne peut être menée à terme qu’à condition de se boucher les narines, c’est l’agité du bocal Bernard Henri Lévy qui traite Péret d’âne… ?

 Le contenu révolutionnaire du surréalisme

Le contenu révolutionnaire du surréalisme ne peut être pleinement saisi, que si l’on tient compte du rôle émancipateur de l’écriture automatique et de sa contribution à l’éveil des consciences. Que ses plus grandes conquêtes, matérialisées en partie à travers des productions « artistiques », donnent aujourd’hui, le sentiment de faire essentiellement le bonheur des spéculateurs en bourse, ne doit pas nous faire oublier ses véritables enjeux. Il faut se demander, en vérité, si en affichant leur volonté de libérer le langage du poids des traditions et des préjugés séculaires qui le figent, les surréalistes n’avaient pas tout simplement le désir de « déplacer les bornes du soi-disant réel » ? Benjamin Péret, dans de nombreux textes, a parfaitement mis en relief à quel point le langage domestiqué, réduit à son expression la plus platement « utilitaire » du « doit » et de l’« avoir », signifiait ta pérénité de la servitude dans la Réplublique des « lieux communs ». Son oeuvre poétique est de celles qui laissent le moins de prise à « cette croûte de signification exclusive dont. l’usage a recouvert les mots ». Que ce soit dans ses poèmes ou dans ses analyses politiques d’une grande lucidité, Péret à chaque instant nous prouve que c’est dans l’utopie révolutionnaire que les rêves humains trouvent leurs plus belles manifestations. Par la force et la rigueur qu’il mit au service de la surréalité comme à l’avènement de la Révolution Sociale, plus que tout autre, il mérita du « signe ascendant ». Péret reste le poète des plus sublimes intransigeances, l’inoubliable auteur de Je Ne Mange Pas De Ce Pain - Là. Comme le Libertaire le titrai jadis pour Breton, sa mort, survenue en septembre 1959, constitua assurément,« un grand malheur pour la pensée honnête ».




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