La Bouche de Fer

Jules-Félix Grandjouan

mercredi 2 avril 2008 par OLT

En un peu plus de dix ans d’existence, une revue marqua le journalisme et le dessin de presse. Aujourd’hui L’Assiette au beurre (1901-1912) reste la référence en matière de presse satirique. Le concept en était simple : chaque numéro était consacré à un thème que, le plus souvent, un seul dessinateur réalisait.

Parmi les nombreux collaborateurs de ce brûlot, le plus virulent fut assurément Jules-Félix Grandjouan. Prolixe, il réalisa à lui seul près du dixième de la production totale de L’Assiette au beurre. Il suffit de consulter la liste des thèmes qu’il traita pour se convaincre de sa combativité : « Les crimes du tzarisme », « Colonisons », « L’Algérie aux Algériens » (en 1902), « 1er Mai », « Courrières » , « Vos papiers », « Les défroqués », « Le Sabotage », « La CGT », « Les opprimés oppresseurs », « Grandeur et décadence du Parti radical », « La grève », « À bas les monopoles », « Quand les femmes voteront », etc.

Jules-Félix Grandjouan naît le 22 novembre 1875 à Nantes. Ville à laquelle il restera profondément attaché, son premier recueil de lithographies, Nantes la Grise, est publiée en 1899. Il abandonne - probablement sans regret - sa carrière de clerc de notaire pour se consacrer au dessin en 1900. Marié avec Bettina Simon (institutrice et militante proche des milieux ouvriers), leurs enfants fréquentent des écoles « différentes » telles que « La Ruche » de Sébastien Faure (séminariste défroqué devenu anarchiste).

Dès 1901, Grandjouan, qui a déjà collaboré à des revues (Le Petit Phare, Le Réveil Social, Le Rire, L’Ouest Républicain, Le Clou et La Vie Illustrée), rejoint l’équipe de L’Assiette au beurre. Il participe également aux publications les plus radicales et les plus engagées du moment : La Guerre Sociale, Le Conscrit, La Voix du Peuple, La Vie Ouvrière, Le Libertaire, Les Temps Nouveaux, etc.

Libertaire et syndicaliste révolutionnaire, ami d’Émile Pouget, il dessine en 1908 une affiche sur le drame de Villeneuve-Saint-Georges [1] que d’aucuns considèrent comme la première affiche politique illustrée. Son état d’esprit est résumé par sa peinture nommée « Honte à celui qui ne se révolte pas contre l’injuste sociale ! »

Tout naturellement il se porte à maintes reprises au secours de camarades emprisonnés pour délits d’opinions. L’Assiette au beurre a le triste privilège de compter jusqu’à 13 de ses collaborateurs sous les verrous. Les caricatures de Grandjouan contre Clémenceau se font d’une rare violence…

Jugé aux Assises en 1909 pour ses dessins, l’enragé est acquitté. Rejugé en 1911, il est condamné à 18 mois de prison. La même année son ami le talentueux dessinateur Aristide-Grégoire Delannoy, épuisé par ses longs séjours en prison, décède à l’âge de 37 ans. Grandjouan s’exile en Allemagne, à l’école de danse d’Isadora Duncan sa maîtresse. Ensemble, ils voyagent en Egypte et à Venise.

De retour en France en 1912, il sera gracié en 1913 lors de l’arrivée au pouvoir de Poincaré. Déçu par le silence de l’ensemble de la presse durant ses démêlés avec la justice, il se voue à son travail artistique. Il expose ses dessins de voyage, édite l’album de pastels d’Isadora Duncan.

Réformé pour cause de myopie, Grandjouan attend le torpillage du paquebot civil britannique le Lusitania par un sous-marin allemand pour dessiner « anti-boche ». Sa participation à la presse, très patriotique durant la Première Guerre mondiale, restera faible.

La Révolution d’Octobre vient lui redonner espoir, comme d’autres militants ouvriers, il se met au service du Parti communiste. Oeuvrant pour un rapprochement de la France avec la « patrie du socialisme », l’artiste retourne en Russie en 1926 (en 1904 il avait enquêté sur les pogroms). Il rapporte un reportage en images. En 1924, il se présente aux législativescontre Aristide Briand à Nantes, élection qu’il perd avec 2 832 voix contre 32 551.

Jules-Félix ne sait pas être servile, élu en novembre 1930 représentant en France du Bureau international des peintres révolutionnaires, il est exclu quelques mois plus tard pour avoir signé avec Panaït Istrati [2] une déclaration non conforme à la ligne du Parti.

Grandjouan se retire de la vie politique après une tentative infructueuse aux élections législatives à Nantes en 1902. Durant la Deuxième Guerre mondiale il élève des vaches, des chèvres. Installé à Nantes, il participe à la vie locale tout en se consacrant à son art. Il meurt dans sa ville en 1968.

Une exposition « Grandjouan, Créateur de l’affiche politique illustrée en France, 1900-1930 » [3] fut inaugurée en juin 2002 au Musée d’Histoire Contemporaine à l’Hôtel National des Invalides, avant d’être présentée au Musée du Château des Ducs de Bretagne à Nantes. Exposer les dessins de Jules-Félix Grandjouan à deux pas du Musée de l’Armée, l’antimilitariste nantais aurait probablement goûté l’ironie de la chose…

[1] Juillet 1908, l’armé tire sur les grévistes : quatre morts, des centaines de blessés.

[2] Panaït Istrati (1884-1935), ce militant révolutionnaire roumain d’expression française écrivit en 1929, après un voyage en URSS, un livre (Vers l’autre flamme) très critique envers le régime soviétique.

[3] Un catalogue de l’exposition a été réalisé pour l’événement : Grandjouan, Créateur de l’affiche politique illustrée en France, Somogy 2001, 30 €, 288 pages, ISBN : 2-85056-495-8, format 28 cm x 25 cm.


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