La Bouche de Fer

Louis Scutenaire

mardi 22 avril 2008 par Felip Equy

« Il est des mots que je n’ose pas dire mais que je vais vous confier à l’oreille : emploi, rentabilité, logique, raisonnable, discipline, déshonneur, respect, retenue, valeurs établies, science sûre, scalpel, confiance, vérité sûre, épargne, publicité, responsabilité, patrie (…) » ; « On obtient beaucoup plus d’un nanti en lui donnant des coups de poing qu’en lui tendant la paume » ; « Tout homme a droit à 24 heures de liberté par jour ».

L’auteur de ces phrases-choc est Louis Scutenaire, un poète picard belge, proche des surréalistes, resté volon-tairement marginal dans le monde des lettres et profon-dément libertaire.

Il est né au début du siècle à Ollignies dans le Hainaut occidental, une région très individualisée au niveau culturel. Les 800.000 Belges qui l’habitent ne sont en effet pas Wallons mais Picards. A trois kilomètres d’Ollignies se trouve la ville de Lessines qui est située au centre d’une zone de carrières de porphyre. L’essentiel de la population était constitué de carriers bien connus pour leur socialisme teinté d’anarchisme ainsi que pour leur goût pour la bagarre et l’abus de bière et de genièvre (il y avait 500 bistrots : 1 pour 18 habitants). D’importants mouvements de grève eurent lieu en 1898, 1910 et 1918 : ils se terminèrent à chaque fois par des affrontements généralisés avec la gendarmerie ou l’armée.

Le souvenir de Ravachol est longtemps resté dans les mémoires. Il eut même un émule local. Heregots dit Poulaillî, qui s’était évadé d’un bagne d’enfants et avait abattu un gendarme. Plus tard, Carouy, l’un des membres de la « Bande à Bonnot » trouva refuge pour un temps chez sa tante à Lessines. « Peut-être le plus beau récit de la langue française : la déposi-tion de Carouy au procès de la Bande à Bonnot » ; « La seule épopée qui me touche est celle de la Bande à Bonnot ».

Cette région bien frondeuse a vu naître Paul Magritte, le célèbre peintre surréa-liste dont Scutenaire sera l’ami et l’un des principaux commentateurs. Paul Nougé également théoricien du surréalisme et Raoul Vaneigem, théoricien situationniste, auteur du fameux Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. Vincent Van Gogh vint également y peindre quelques toiles.

Bien qu’issu d’une famille de notables, Scutenaire fut très jeune attiré par les milieux ouvriers et révoltés. En 1924 il fait des études de droit à Bruxelles, il sera avocat pendant 13 ans et gardera un bon souvenir de ses contacts avec les délinquants. Puis à partir de 1931 et jusqu’à sa retraite, il travaille comme fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, ce qui lui permet de continuer à écrire car il ne vivra jamais de sa plume.

Il fréquente les surréalistes belges mais contrairement à André Breton et ses amis, Scutenaire se méfie de la réussite sociale et ne cherchera jamais la gloire et préférera rester dans l’anonymat. « J’ai trop d’ambition pour en avoir » ; « L’ampleur de mon ambition me laisse les mains vides » ; « J’ai résolu le problème de l’argent par la pauvreté » ; « N’entrez pas par la grande porte et ne courbez pas l’échiné pour entrer par la petite. N’entrez pas. »

Scutenaire publie son pre-mier recueil de poésie en 1927. A partir de 1915, il commence à publier Mes inscriptions (en hommage au titre d’un recueil de graffiti de Restif de La Bretonne). Elles constituent l’essentiel de son oeuvre. Il s’agit d’une suite de phrases brèves, de maximes, d’aphorismes, d’historiettes ou de déclarations enthousiastes où il note « ce que chacun pense et dit mais que personne n’écrit ». « J’écris pour des raisons qui poussent les autres à dévaliser un bureau de poste, abattre le gendarme ou son maître, détruire un ordre social. Parce que me gène quelque chose, un dégoût ou un désir ».

Le premier recueil des Inscriptions paraît chez Gallimard mais les quatre suivants seront publiés chez de petits éditeurs. En effet Gallimard avait voulu censurer certaines Phrases telles que : « Relu hier soir la Princesse de Clèves. Avec mon cul ».

Dans tous ses textes la subversion est permanente mais toujours ironique et pleine d’humour. « Ne manquez pas de m’annoncer les décès, s’il y en a ; les nouvelles font toujours plaisir » ; « Saint-John Perse, mais il y a mis le temps » ; « Etre statufié de son vivant, ça vous pétrifie ». Certaines phrases nous rappellent Fourier : l’amour est pour lui l’une des choses les plus importantes de la vie. « Plus je vais, le grand amour, j’ai bien peur que cela existe vraiment ».

Dieu et les religions sont souvent l’objet de ses sarcasmes. « Salaud de Jésus-Christ » ; « Le christianisme cadenasseur de vulves » ; « Croire en Dieu équivaut à se tuer. La foi n’est qu’un mode de suicide » : « L’existence de Dieu ne regarde que lui » ; « Sur 1.000 personnes qui professent une religion, 968 le font pour des raisons ignobles ou sottes. Les 32 autres aussi ».

Il déteste tous les gouver-nants. « Le parlementarisme démocratique n’est pas un moyen de gouvernement, c’est une escroquerie » ; « La dicta-ture est le meilleur système politique pour un dictateur » ; « Gendarme en colère pue encore plus qu’à l’ordinaire ». Mais il ne se fait aucune illusion sur les gouvernés. « Les petits hommes laids qui gouvernent et ceux qui les contrent sont l’endroit et l’envers d’une chose innom-mable » ; « Les chefs sont des salauds puissants, les sujets, des salauds en puissance ».

Scutenaire est partisan d’un monde sans esclaves, d’une société d’égaux mé-prisant tous les pouvoirs. « Je n’ai pas d’autre but que la libération totale de tout ce qui vit. Et rien n’est qui ne vit pas ». Il fut un moment aveuglé par la révolution bolchevique et même par Staline. Il reconnaîtra plus tard son erreur et se méfiera des fausses révolutions. « Staline tuait tout le monde, même les moustiques et les blattes dans son bureau » ; « Prolétaires de tous les pays je n’ai pas de conseil à vous donner » ; « Jusqu’ici les révolutions n’ont réussi qu’en passant à la réaction » ; « Les révolutions ne foireraient pas si les révolutionnaires étaient gais ».

Les Inscriptions de Scutenaire font souvent penser aux graffiti les plus radicaux de Mai 68. « Je ne plie le genou devant rien ni personne : j’ai de l’arthrose. ».

Louis Scutenaire est mort en 1987, vingt ans jour pour jour après Magritte en visionnant un film consacré à son ami peintre.

Philippe


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