La Bouche de Fer

La Révolution française et les ouvriers

Article publié dans Le Monde libertaire n°749 du 27 avril 1989

dimanche 27 avril 2008 par Yves

Quoi que l’on pense de la Révolution française et de ses limites, nul doute qu’elle a marqué un changement de société. Et pour cette raison on a cherché la trace des rapports sociaux que nous subissons aujourd’hui. Le mouvement ouvrier est l’une de ces recherches. Existait-il un prolétariat en 1789 ? Si oui, s’est-il organisé en tant que tel ?

Il ne faut pas concevoir la condition ouvrière de cette époque comme celle du XIXe ou du XXe siècle. Avant la Révolution, le travail urbain est dominé par l’artisanat et par les corporations. La promotion sociale se fait dans un monde très codifié, héritage de la période médiévale. Le terme d’ouvrier lui-même n’a pas le sens qu’on lui prête aujourd’hui. Il est flou et désigne souvent un « chef d’atelier » qui travaille de ses mains mais soustraite une partie du travail. Les ancêtres de nos modernes ouvriers seraient plutôt les compagnons ainsi que ceux qui travaillent dans les rares entreprises importantes : mines, manufactures. Ceux-là sont déjà des « prolétaires », bien que peu nombreux et dispersés. La spécialisation reste peu poussée dans les métiers, aussi ces salariés ont-ils du ma ! à se définir entre les paysans et les artisans. Leur misère est effroyable ; à Lyon, les Canuts vivotent à grand-peine et leurs émeutes visent surtout à se procurer le pain nécessaire. Paradoxalement, la Révolution commence par une émeute ouvrière alors qu’il n’y en aura guère durant les événements.

En 1788, un fabricant de papiers peints, Réveillon, aurait critiqué ses salariés, selon lui beaucoup trop payés. Il s’ensuit une grave émeute, prélude à la Révolution. Il y a cent morts, peut-être plus. Mais cette affaire reste mal éclaircie (il s’agit peut-être d’une machination des concurrents de Réveillon). Cette émeute a été sans doute plus populaire que strictement ouvrière, car la disette exaspérait les passions.

 La condition ouvrière

La Révolution bouleverse la condition des ouvriers, bien qu’il n’y ait guère de réflexion sur ce thème. La seule exception se trouve dans les écrits du docteur Chartes Montlinot. Dans deux brochures (en 1779 et 1790), il reprochait à la société de consommer l’ouvrier comme un combustible.

Montlinot réfutait l’accusation de paresse pour expliquer le chômage. Sans le droit au travail, disait-il, la mendicité est inévitable.

L’écrivain le plus proche, humainement, des ouvriers était sans conteste Rétif de la Bretonne. Le célèbre auteur « libertin » et utopiste avait travaillé comme typographe, puis comme imprimeur (il composa certains de ses livres directement, sans manuscrit). Il écrivait : « Moi qui vis avec les ouvriers, qui les connais jusqu’au fond de l’âme ».

Dans ce milieu des typographes, les journées de travail étaient très pénibles : de 14 à 18 heures entrecoupées de chômage chronique. Rétif de la Bretonne condamnait l’exploitation, comme chez ce patron parisien accusé de faire « de l’imprimerie une geôle où tous les ouvriers sont enfermés, pour être lâchés comme de vils animaux aux heures de prendre leurs repas ». Il prépara un projet d’imprimerie coopérative dont tous les ouvriers seraient actionnaires. Cet auteur restait très modéré, en la situant dans une économie libérale, mais au moins encourageait-il les ouvriers motivés. En effet, l’organisation débute parmi les typographes. Avant 1790, s’était créée une « Assemblée typographique » qui élabore, au mois de juin, un « Règlement général » adopté par une « Assemblée générale des représentants des ouvriers ». Ce document, réédité par P. Chauvet [1], prévoyait l’organisation de secours mutuels en cas de maladie ou de vieillesse. De cette « Assemblée », sortit le Club typographique qui, non seulement se préoccupait de secours mutuel, mais aussi organisait la lutte professionnelle. Les patrons dénoncèrent son activité « contraire à la liberté ». Les députés s’inquiétaient eux aussi de cette montée revendicative, d’autant que divers clubs ouvriers essaimaient en province.

L’année 1791 est particulièrement agitée. La masse des chômeurs employés dans les ateliers de charité à des travaux de substitution représente une menace potentielle pour les autorités. Les ateliers sont fermés, provoquant un surcroit de misère. Au printemps 1791, de nombreux ouvriers du bâtiment débraient pour réclamer des augmentations de salaires. Ils vont jusqu’à demander un « tarif », le salaire minimum ! Les typographes participent à une grève vers avril-juin 1791.

 La loi Le Chapelier

C’est pour celle raison qu’un obscur député breton, Le Chapelier, fait voter le 17 juin la loi qui porte son nom. Sous prétexte de supprimer les corporations, on interdit le droit de grève et de coalition (articles 2 et 3). La loi défend aussi la « liberté » de travailler contre les agitateurs. Ceux-ci risquent trois mois de prison et une amende. Les autorités sont sommées de disperser tout attroupement sur la voie publique.

Signalons un aspect très important dans cette loi faite pour les patrons : les coalitions « sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté des droits de l’homme et de nul effet ». Ce n’est pas par hypocrisie que l’on se revendique des droits de l’homme pour réprimer le mouvement ouvrier. Philosophie individualiste par excellence, la conception des droits de l’homme défend le patron contre ses ouvriers. Le progrès qu’ont été ces droits par rapport à l’arbitraire ne doit pas masquer leur indigence dans le domaine social. Ne nous étonnons pas qu’aujourd’hui encore ces droits utiles que sont la grève et la coalition soient parfois remis en cause dans les démocraties.

La loi Le Chapelier fut adoptée sans problème, pratiquement sans débat. Quelques députés, dont Robespierre et Marat, craignirent seulement que l’on voulut interdire aux ouvriers de faire de la politique, mais l’unanimité se fit contre les revendications sociales.

La frange du monde ouvrier qui s’organisait s’en trouva stoppée dans son élan. Ne faisons pas des associations de secours mutuels une sorte de syndicalisme, ce qui serait anachronique. Il s’agit plutôt d’un début de l’esprit mutualliste de la solidarité dans le monde du travail qui donnera naissance, bien plus tard, aux mutuelles et au syndicalisme. Après la loi Le Chapelier, il n’y aura pas de représentants du monde ouvrier [2], y compris parmi les élus. La Convention de 1792 ne comportait que deux députés d’origine ouvrière : Noël Pointe, travailleur de l’armurerie et le cardeur de laine Jean-Baptiste Armonville [3]. D’abord maratiste, puis partisan de Babeuf, Armonville faisait scandale en venant siéger coiffé d’un bonnet rouge. Aucun de ces deux hommes ne prit position en faveur de leur milieu d’origine. Mais là, il s’agit plutôt d’une caractéristique, du système parlementaire !

Citons tout de même le cas de Gilbert Romme, l’une des rares figures honorables de cette oligarchie élective. Romme s’était ému avant la Révolution du sort des ouvriers de Saint-Etienne. La ville est noire et enfumée, partout on ne voit que des forgerons ou des charbonniers, ils ont adopté un costume dont la couleur sombre annonce bien leur état », dit-il en parlant de ces « malheureux ». Il proposera un additif à la déclaration des droits de l’homme incluant le droit au travail, ce qui sera repoussé.

Dans les écrits ou les prises de position publiques, il ne faut pas confondre la défense des ouvriers avec celle des pauvres. La répression anti-ouvrière coïncide avec le développement du mouvement sans-culotte. Celui-ci était bien plus large, incluant des artisans (majoritaires), des salariés, des domestiques, quelques employés et de petits patrons. Le menuisier Duplay, qui hébergeait Robespierre, était en tait un entrepreneur. Selon sa fille, il n’aurait jamais mangé à la même table que ses « domestiques », c’est-à-dire ses ouvriers ! N’attendons pas de ces leaders du Faubourg Saint-Antoine la moindre compassion pour la misère ouvrière.

 La sans-culotterie

On a beaucoup insisté sur le caractère hétéroclite de la sans-culotterie pour lui dénier une conscience sociale. En fait, celle-ci est assurée par les artisans. Si le mouvement populaire avait continué sa propagande constructive au-delà de 1793, nul doute qu’il aurait aspiré à l’atelier indépendant et égalitaire en cooptant les salariés et en excluant les riches, quelques documents le prouvent assez.

Malheureusement la sans-culotterie a été brisée dans ses forces vives dès septembre 1793 par le régime jacobin. Il reste que la solidarité populaire s’organisa d’abord autour de la consommation. En réclamant le contrôle du commerce, en attaquant les marchands, les riches et parfois les gros propriétaires, les sans-culottes se soudaient par une notion de « classe », certes imprécise mais beaucoup moins négative qu’on ne l’a dit. Les ouvriers sont intégrés dans le combat des consommateurs révolutionnaires. Il n’y a eu qu’une seule grande manifestation ouvrière, celle des 4 et 5 septembre 1793. Des ouvriers du bâtiment, des manufactures d’habillement, des ateliers de guerre, se rassemblèrent à la Commune pour réclamer du pain. On les envoya à la Convention qui fut envahie pacifiquement. Pour se les concilier, le régime jacobin, institua alors le Maximum, le blocage des prix pour les denrées essentielles.

Il faut constater que même ouvrière, la contestation porte sur la consommation et non sur la production. Il en va de même pour de grandes grèves, comme dans les mines de Poullaouen (Finistère) en décembre 1793, des Canuts en 1791 et 1792 ou dans les ateliers parisiens. Regroupés, les ouvriers restent manipulables. On peut les soudoyer pour les faire manifester dans un but politique. Lorqu’un agent de l’Etat veut se constituer une milice personnelle, il recrute des ouvriers, pas des artisans beaucoup plus autonomes et conscientisés. Il n’est pas possible de détecter une aile « prolétarienne » qui serait la plus extrémiste au sein de la sans-culotterie. Les Enragés de 1793 ont pour partisans de petits artisans en premier lieu. En anticipant sur les structures sociales du XIXe siècle, Daniel Guérin [4] est tombé dans le même travers que ceux qui considèrent les sans-culottes « petites-bourgeois » : dénier au mouvement populaire de l’époque sa spécificité. Ni archaïques ni modernes, les sans-culottes se servaient tout bonnement des structures sociales qui leur étaient contemporaines.

 Une nouvelle source d’agitation

Au printemps 1794, la situation se modifie quelque peu c’est toujours le pain qui provoque la contestation, mais les revendications se déroulent désormais dans l’atelier. Après s’être laissé imposer le Maximum des denrées, le régime jacobin instaure le Maximum des salaires pour juguler l’inflation. Mais ce dernier est plus strictement appliqué, et le budget des familles ouvrières s’en ressent. Aussi, il y a des remous dans l’industrie de guerre (qui emploie 60.000 personnes dans la capitale). Pétitions et grèves se succèdent parmi les ouvriers. Les robespierristes font arrêter plusieurs meneurs, notamment des ouvrières, mais le mouvement continue, rythmé par la cherté de la vie. Sans le 9 Thermidor, qui marque la chute de Robespierre, nul doute que celui-ci aurait eu à affronter un soulèvement général de salariés.

Après Thermidor, la dérèglementation et la répression très dure contre le peuple interdisent toute grève. Notons tout de même que l’arrestation en mai 1796, de Drouet, l’homme de Varennes et le compagnon de baboeuf, provoque une agitation dans les ateliers. La proscription des démocrates sous le Consulat (1800) suscite un mouvement parmi les ouvriers du port de Bercy et sur les chantiers. Mais ces ultimes protestations n’ont rien d’un mouvement de masse. Alors que le mouvement sans-culotte est exterminé (il n’y a pas d’autre mot) par la répression, les autorités s’inquiètent d’une nouvelle source d’agitation. En 1813, on dénonce des ouvriers « soupçonnés de travailler les ateliers ». Un nouveau type de lutte allait commencer, organisé autour du salariat.

[1] Les ouvriers du Livre en France, T. 1.

[2] Déjà, aux Etats-généraux de 1789, seuls les maîtres-artisans avaient eu le droit de s’exprimer.

[3] Voir G. Laurent : Un conventionnet ouvrier, Annales d’histoire de la Révolution française, 1960.

[4] Daniel Guérin : La Révolution française et nous, Maspéro.


Yves

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