La Bouche de Fer

Erich Mühsam

mercredi 1er octobre 2008 par Partage Noir

Triste paradoxe pour Erich Mühsam que d’être à la fois l’écrivain anarchiste le plus mal connu et l’un des plus contreversés ! Le plus mal connu, car son œuvre n’a fait l’objet d’aucune étude véritable en France [1]. Même dans les milieux germanistes, on se contente d’évoquer ses liens avec des auteurs expressionnistes et c’est tout. Un des plus controversés dans le mouvement anarchiste car ses multiples erreurs (reconnues à chaque fois pourtant) n’ont pas manqué de suciter la méfiance, voire l’hostilité, envers un militant qui a fini par apparaître comme une sorte de cryptocommuniste.

Aujourd’hui, il importe de rétablir la vérité et de rappeler que son œuvre tant littéraire (poésie, théâtre, essais) que politique n’est pas négligeable. Jusqu’ici il n’existait qu’une brochure de Roland Lewin sur Mühsam [2]. Les Editions Partage Noir reprennent le flambeau et essayeront de faire découvrir ses écrits. Ce travail de longue haleine ne va pas sans un rappel historique.

Erich Mühsam naît à Berlin le 6 avril 1878 mais il passe toute son enfance à Lübeck. Son père est un pharmacien, membre de la petite bourgeoisie juive. Sigmund Mühsam veut donner à son fils une éducation très autoritaire contre laquelle le jeune Erich ne tarde pas à se révolter, n’appréciant ni les coups ni les projets paternels. Celui-ci apprend avec horreur que son rejeton veut devenir poète !

A dix ans, Mühsam est envoyé au lycée de Lübeck, où il subit le même autoritarisme qu’à la maison. Sa nature rebelle lui vaut de nombreuses punitions. En janvier 1986 il envoie un article non signé au Lübecker Volksboten, la feuille social-démocrate locale. Il y dénonce les pratiques dictatoriales des professeurs. Ce texte provoque un scandale et lorsque Mühsam est démasqué, on le renvoie de l’école pour « activités socialistes ». Finalement, Mühsam obtient ses diplômes dans un autre établissement.

Les talents littéraires de Mühsam sont extrêmement précoces ; à onze ans il écrit des fables, et à seize il gagne de l’argent grâce à ses vers satiriques. Son père veut le contraindre à suivre des études de pharmacie mais Erich Mühsam les abandonne très vite, ce qui prtovoque une rupture avec son père. Il arrive à Berlin en 1900 et fréquente les milieux littéraires tout en travaillant dans une fabrique de produits chimiques.

Heinrich Hart l’invite à faire partie du cercle Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté) qui regroupe de jeunes auteurs venus de milieux assez bourgeois, mais politisés et partisans d’une vie communautaire. Parmi ses membres figurent Peter Hille, Wilhelm Bölsche, Martin Buber et Gustav Landauer. Ce dernier et Mühsam s’aperçoivent très vite que si certaines questions matérielles sont réglées en commun (la cuisine, par exemple), l’esprit collectif se limite surtout à discuter. C’est pourquoi ils quittent le cercle. L’influence de Landauer est décisive sur Mühsam qui découvre grâce à lui les écrits anarchistes, admirant tout particulièrement Bakounine, Mühsam écrira plus tard : « J’étais anarchiste avant de savoir ce qu’était l’anarchisme… »

A cette époque, Mühsam envoie de nombreux articles à des journaux tels que Der freie Arbeiter (organe de la Fédération anarchiste allemande), Der Anarchist et surtout Kampf, revue d’un militant anarchiste injustement oublié : Senna Hoy. De son vrai nom Johannes Holzmann, il fait de Kampf une revue au tirage important pour l’époque : 10 000 exemplaires en 1905 [3]. Mühsam édite aussi une feuille : Der arme Teufel, et collabore à plusieurs petits journaux . Il devient très connu dans la bohème et le milieu des cabarets littéraires. Il est même producteur de l’un d’eux : « Cabaret zum Peter Hille », nommé ainsi en hommage à l’un des membres de la Neue Gemeinschaft mort depuis peu.

La police considère Mühsam comme un dangereux agitateur et le surveille constamment. Entre 1904 et 1907, il voyage à travers l’Europe, en Italie, en Suisse où il fraternise avec Fritz Brupbacher, le biographe de Bakounine, en Autriche et enfin en France. Là il fréquente les cabarets du « Lapin agile » et du « Chat noir » souvent animés par des chansonniers libertaires. Mühsam rencontre l’antimilitariste Gustave Hervé, l’anarchiste James Guillaume et d’anciens communards. Il prend aussi la parole lors de meetings du club anarchiste allemand de Paris.

A son retour, Mühsam se radicalise encore dans ses articles publiés dans Der freie Arbeiter et dans son supplément mensuel Generalstriek (Grève générale). Il appelle à la lutte antimitariste, suggérant même lors du congrès anarchiste d’Amsterdam en 1907 la désobéissance civile et le refus de payer l’impôt pour l’armée. De même il prône la grève générale, alors très en vogue. Pour un tract sur ce thème, il est arrêté et condamné à 500 marks d’amende, attendu qu’il aurait « provoqué à la haine de classe et encouragé le non-respect de la loi ».

En novembre 1908, Mühsam s’installe à Munich où s’est établie la bohème littéraire. La ville devient le refuge de nombreux écrivains contestataires et aussi de révolutionnaires russes qui ont fui leur pays en 1905. Ce « melting-pot » subversif a son importance, car il explique le rôle de Munich dans la Révolution alllemande de 1918.

En 1908, Landauer vient de créer le Sozialistischer Bund, fédération de quinze groupes unis par les théories originales originales de ce militant (Landauer est un peu l’ancêtre du mouvement alternatif mais toujours rattaché à un projet révolutionnaire). Mühsam fonde un groupe local à Munich qui prend le nom de Tat (Action). Mais ce genre d’initiative est assez contesté dans l’anarchisme. Les ouvriers anarcho-syndicalistes critiquent l’élitisme et les théories trop intellectuelles de Landauer. Quant à Mühsam, il se détache peu à peu de Landauer sur le plan de la théorie, pour se revendiquer de l’anarcho-communisme.

Mühsam tente de se donner une base révolutionnaire en axant sa propagande vers le sous-prolétariat, jugé très potentiel par Bakounine en son temps. Durant un meeting anarchiste, en 1910, Mühsam est accusé par un compagnon de ramasser les clochards et les piliers de bistrot dans le groupe Tat. Mühsam répond que c’est une exagération tout en réaffirmant son respect pour les laissés-pour-compte. Dans le journal Der Sozialist du 1er août 1909, il écrivait : « Parmi ces hommes dont les propres penchants et la vie ont fait des rebelles, (…) ne devrait-on pas trouver des hommes qui soient des nôtres, des hommes dont l’instinct de destruction n’est que l’expression confuse d’un désir positif d’agir… » [4].

Entre-temps Mühsam est arrêté plusieurs fois, mais il réussit à se faire libérer faute de preuves flagrantes d’une « conspiration ». Cependant le inculpations viennent à bout du groupe Tat. La presse (y compris celle des sociaux-démocrates) s’acharne contre Mühsam, le chargeant de tous les crimes. Malgré cela, il lance un nouveau journal : Kaïn, « Journal de l’Humanité ». Il y critique violemment les autorités et défend des auteurs victimes de la censure comme Frank Wedekind. Kaïn atteindra un tirage de 3 000 exemplaires. Mühsam en fera paraître 40 numéros d’avril 1911 à juin 1914, puis à nouveau 13 numéros de novembre 1918 à avril 1919.

Lorsque la guerre éclate en 1914, quelques anarchistes mais hélas ! prestigieux comme Kropotkine prennent parti pour les alliés de l’Entente, tandis que la majorité du mouvement reste antimilitariste. Mühsam commet l’erreur de suivre les premiers. Aussitôt, ses anciens amis comme Landauer, Brupbacher ou le rédacteur du journal Die Aktion, Franz Pfemfert, le mettent à l’index en tant que nationaliste. Mais Mühsam s’aperçoit de son erreur (due à l’influence de son amie selon ses dire) et s’engage dans la lutte contre la guerre, ce qui le réconcilie avec ses compagnons.

Considérant que les anarchistes ne font pas le poids à eux seuls, Mühsam rejoint l’Illegalen Aktion Bunde qui regroupe des socialistes comme Karl Liebknecht ou Kurt Eisner, ce dernier donnant une ligne très modérée à la ligue. Il tente aussi en 1916, sans grand succès, de créer un courant pacifiste avec des personnalités comme l’écrivain Heinrich Mann ou le professeur « Lujo » Brentano. Le 17 juin 1916, Mühsam participe à une manifestation contre la faim.

En janvier 1918, une grève des usines de Munich permet à Mühsam de parler devant 100 000 travailleurs et de les appeler à la grève générale. Pour se débarrasser de lui, les autorités lui imposent un service civil, qu’il refuse. Arrêté pour insoumission, il est libéré le 5 novembre 1918, peu avant la Révolution allemande.

Mühsam joue un rôle essentiel dans la rédicalisation des conseils ouvriers de Bavière établis après la chute de la monarchie bavaroise [5]. Le 6 avril 1919, la République des conseils de Bavière est proclamée contre la solution parlementaire des sociaux-démocrates. Les anarchistes y jouent un rôle prépondérant, mais le 13 avril une tentative de putsch de la garnison de Munich provoque l’arrestation de plusieurs responsables dont Mühsam. Ils sont emmenés en captivité avant que les ouvriers, qui ont repris la ville, aient pu s’y opposer. Mühsam est détenu à la prison d’Ansbach, pendant que les communistes dominent Munich encerclée par la contre-révolution. Après la répression, Mühsam est condamné à quinze ans de forteresse, à Niederschöenfeld. Les conditions de détention sont telles que de nombreux journalistes comme Kurt Tucholsky protestent [6].

Mühsam écrit beaucoup en captivité : des poèmes, une pièce sur les événements, Judas, un hommage à Landauer assassiné pendant la répression des conseils de Bavière et ses mémoires partiels destinés à Lénine, Von Eisner bis Leviné. Gravement malade, Mühsam adhère au parti communiste en septembre 1919. Cette adhésion, qui ne dure que quinze jours, est néanmoins exploitée par l’Internationale communiste qui veut en faire un exemple malgré le revirement presque immédiat de Mühsam [7].

Les autorités, désireuses d’amnistier Hitler détenu après son putsch manqué à Munich en 1923, libèrent par la même occasion les anciens des conseils de Bavière à partir de décembre 1924.

Mühsam est accueilli par des milliers d’ouvriers à la gare de Berlin. En octobre 1926, il fonde la revue Fanal qui, jusqu’en juillet 1931, comptera 58 numéros. Il publie aussi de nombreux ouvrages, dont une réflexion sur le système des conseils : Die Befreiung der Gesellschaft vom Staat (La société libérée de l’Etat), et de multiples études sur la culture allemande [8].

Les activités de Mühsam sont intenses à cette époque : campagne pour Sacco et Vanzetti, soutien à Durruti et aux autres anarchistes espagnols en exil.

Il est aussi un observateur attentif de la montée du nazisme et tente de créer un large front antifasciste, ce qui reste sans effet sinon d’être utilisé par les communistes (Mühsam fera un passage au Secours rouge) et d’être désigné par les nazis comme l’ennemi prioritaire. Goebbels l’appel « ce porc de juif rouge ». Le journal des nazis publie en première page trois photos, celles de Rosa Luxembourg, de Karl Liebknecht et de Mühsam, avec sous la sienne cette légende : « Le seul traître de l’équipe qui n’ait pas été exécuté ». Malgré ces menaces, Mühsam ne s’affole pas de la venue au pouvoir des nazis. Le 20 février 1933, il dirige le premier meeting des artistes antifascistes de Berlin, avec son ami Carl Von Ossietzky. Pressé par ses amis de s’enfuir, il remonte chez lui prendre ses papiers au cours de la nuit de l’incendie du Reichstag (27-28 février 1933). C’est là que la police l’arrête à 5 h du matin.

Déporté au camp d’Oranienburg, Mühsam résiste aux provocations des gardiens, qui cherchent à le pousser à bout afin de l’abattre (lorsqu’on lui demande de chanter « Deutschland über alles », il entonne l’Internationale !). Finalement, profitant du bain de sang de la Nuit des longs couteaux — qui ne touche pas que les SA —, les nazis le pendent dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934 [9].

Après l’arrestation de Mühsam, sa femme se rend à Prague en emportant ses archives. Invitée à venir en URSS, Zensl Mühsam est arrêtée au cours d’un séjour à Moscou en 1936 et déportée en Siberie. Après cinq ans d travaux forcés, elle est envoyée de ville en ville jusqu’à Novosibirsk, puis de là ramenée à Moscou. De 1947 à 1955, Zensl Mühsam travaille dans une institution pour enfants. Lors de la déstalinisation, elle est autorisée à s’intaller à Berlin-Est. Très affaiblie par son séjour dans les camps, Zensl Mühsam est utilisée par le régime de RDA et exhibée dans les cérémonies officielle. La mort la délivre de son calvaire le 10 mars 1962 [10].

L’œuvre de l’anarchiste allemand est bien connue des érudits et des germanistes. Pourtant , elle n’a fait l’objet d’aucune publication à ce jour en France, alors que les écrits des expressionnistes et des auteurs de l’entre-deux-guerres sont portés au pinacle. Il y a là un phénomène d’ostracisme dû à des raisons politiques probablement.

Certains textes de cette brochure sont parus en français dans des revues anciennes ou confidentielles : Judas est extrait de la Révolution prolétarienne (n°4, avril 1925), Istrati du bulletin de l’Association des amis de Panaït Istrati (n°11, septembre 1987), les deux poèmes sur la Première Guerre mondiale de la revue d’Henry Poulaille, Nouvel Age (n°11, novembre 1931). Nous y avons ajouté un troisième poème, Le révolutionnaire, tiré du livre d’Henry Poulaille cette fois : Nouvel âge littéraire (réédité par Plein Chant, Bassac, France, 1986).D’autres textes étaient inédits en français, il s’agit de « Où est le Ziegelbrenner ? » sur l’écrivain Traven, de "Théâtre prolétarien sur le metteur en scène communiste Piscator et d’une lettre à Freud. Ces deux articles. Ces deux articles inédits sont parus en 1927 dans la revue Fanal [11].

Les érudits qui se plaindraient des imprécisions nous aideront, c’est sûr, à faire découvrir l’œuvre de cet écrivain ! Nous tenons à remercier Jean et Frédéric de l’Association des amis de Panaït Istrati qui ont contribué à cette publication. Nous dédions d’ailleurs cette brochure au grand écrivain roumain, qui fut lui aussi un franc-tireur. On le comprendra en lisant dans Panaït Istrati l’hommage que lui rend Mühsam.

Pour notre part, nous continuerons à faire découvrir la pensée libertaire allemande, après des brochures sur Johann Most, sur la République des conseils de Bavière et maintenant sur Erich Mühsam. Toute aide est la bienvenue dans ce domaine !

Le groupe éditeur

[1] Mais les travaux sont en cours. Voir Françoise Muller : Erich Mühsam, un écrivain libertaire contre le fascisme in Nazisme et anti-nazisme dans la littérature et l’art allemands, ouvrage collectif, Presses universitaires de Lille, Lille, 1986, pp. 145-157.

[2] Roland Lewin : Erich Mühsam 1878-1934, supplément au Monde libertaire n°143 de juin 1968.

[3] Johannes Holzmann (1884-1914), un ancien instituteur très lié à Mühsam, édite vers 1904-1905, en Suisse, la revue Der Weckruf (Le réveil). Il meurt en prison en Russie

[4] Voir les mémoires d’un ancien du groupe Tat, Franz Jung : Der Weg nach unten, éd. Luchterhand, RFA, 1972. Voir aussi Françoise Muller : Le groupe Tat : essai d’éducation populaire par des artistes et écrivains de Munich in Education populaire : objectif d’hier et d’aujourd’hui, ouvrage collectif, Presses universitaires de Lille, Lille, 1987, pp. 131-138.

[5] Pour plus de détails, voir : 1919, la République des conseils de Bavière, Collectif Partage Noir.

[6] Sur ce sujet, voir les mémoires d’un autre protagoniste des conseils de Bavière, Ernst Toller : Une jeunesse en Allemagne, éd. L’Age d’homme, Lausanne, 1974.

[7] Le texte de ralliement a été publié en français dans le Bulletin communiste n°21 du 22 juillet 1920.

[8] Le lecteur se reportera avec profit à la bibliographie établie par Wolfgang Haugdang son étude : Ich bin verdamnt zu warten in einem Bürgergarten, éd. Luchterhand, RFA, 1983.

[9] Manès Sperber évoque la fin tragique de Mühsam dans sa trilogie romanesque : Et le buisson devint cendre, éd. Odile Jacob, Paris, 1990, pp. 248-251.

[10] Rudolf Rocker avait dénoncé le sort réservé à Zensl Mühsam dans son livre : Der Leidensweg von Zensl Mühsam (1949). Les papiers d’Erich Müsahm sont à Moscou, mais les archives de l’ex-RDA en détiennent une copie.

[11] Les textes sont reproduits dans le livre de Wolfgang Haug cité plus haut. La correspondance de Mühsam a été éditée par Ger W. Jungblut dans : Erich Mühsam. In meiner Posaune muB ein Sandkorn sein. Briefe 1900-1934, éd. Topos, Liechtenstein, 1984.


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