La Bouche de Fer
Les Hommes du jour, 13 février 1909

Victor Griffuelhes

vendredi 7 décembre 2007 par Hacked by NRVAX

Au moment où, après avoir joué le rôle que l’on connait, Griffuelhes se décide - et c’est regrettable - à abandonner ses fonctions à la CGT, il nous a paru nécessaire de le présenter aux lecteurs.

Nous avons déjà, dans notre galerie d’hommes notoires, silhouetté quelques militants du monde révolutionnaire ouvrier. À la vérité, parmi les renégats de la politique et les pantins de la littérature dont nous nous occupons d’ordinaire (à quelques exceptions près), ces militants semblent déplacés. Leur notoriété, point recherchée, et obtenue grâce à un labeur opiniâtre et des efforts constants au profit de la classe ouvrière, rivalise difficilement avec celle des forbans qui nous gouvernent ou des histrions qui nous amusent Mais leur honnêteté, leur courage, la réputation dont ils jouissent dans les milieux révolutionnaires font largement compensation. Que les oisifs et les badauds se soucient fort peu des hommes qui préparent l’avenir et complotent le monde de demain, c’est possible. Pour nous, nous avons la prétention de nous adresser surtout aux esprits curieux et sérieux, capables d’accorder leur attention à d’autres personnages que Mme Steinheil et à d’autres incidents que la représentation toujours imminente de Chantecler.

On connait plus ou moins, dans le grand public, les théories syndicalistes. Les uns les ignorent absolument. Les autres les connaissent imparfaitement et professent pour elles la plus violente horreur. Nous avons déjà esquissé, à propos de militants tels qu’Yvetot et Pouget, les grandes lignes de cette conception du monde des travailleurs. Nous ris reviendrons pas. Les Honneurs du jour sont un organe de combat et non de doctrine. Nous nous contenterons simplement de donner ici la biographie du citoyen Griffuelhes.

On sait que longtemps Griffuelhes a été la cheville ouvrière de la Confédération Générale du Travail. C’est lui qui menait tout, veillait à tout, s’occupait de tout. D’un tempérament sinon autoritaire, du moins assez entier, il s’imposa rapidement à ses camarades. Certes, s’il n’avait fait paraitre que le désir du commandement, il est probable que ses collaborateurs auraient regimbé. Mais, par son activité, sa parfaite connaissance des problèmes ouvriers, sa compétence en matière économique et sociale, son dévouement et son désintéressement, il prit peu à peu un ascendant contre lequel il devint inutile de lutter.

Qu’il y ait des hommes indispensables c’est ce que nous nous refusons d’admettre. Mais il y a des hommes d’une telle utilité et dont les services indispensables peuvent être si difficilement oubliés que leur disparition laisse un vide profond parmi ceux dont ils se séparent. Griffuelhes compte parmi ces rares hommes. Puisse à la CGT le retenir, ou si elle ne sait y parvenir, ne pas regretter trop amèrement le militant qui, pendant des années, la dirigea habilement dans les voie de la Révolution sociale, parmi les écueils réformistes, les abîmes gouvernementaux et les traquenards policiers.

Griffuelhes est un méridional. II nous vient du Lot-et-Garonne, de Nérac, où il naquit l’année 1874, d’un père cordonnier. C’est donc un enfant du peuple, un fils de travailleurs, ce qui n’est certes pas une qualité distinctive, mais ce qu’il est nécessaire de constater à une époque où tout le monde se réclame du peuple.

Placé au petit séminaire de Nérac, Griffuelhes y passa quelques années, puis à l’âge de 14 ans revint dans sa famille pour y apprendre le métier qui était celui de son père. Il fit son apprentissage de cordonnier et travailla pendant trois années. Après ça, à 17 ans, pris par le besoin des aventures et des voyages, il laissa sa ville natale - où il n’est plus revenu depuis - et partit pour Bordeaux.

À Bordeaux, il se plaça chez un cordonnier de commande. II connut là une existence plutôt dure. Le métier apportait peu, juste de quoi manger. Cela dura quelques mois. Puis le jeune ouvrier, fatigué de cette vie, toute de travail excessif et peu rémunérateur, abandonna Bordeaux et s’en alla sur le trimard. Il partit sur les routes, à pied, le baluchon sur le dos, comme faisaient alors la plupart des ouvriers, et comme on ne le fait plus aujourd’hui, que cette habitude de trimarder s’est à peu près perdue.

De Bordeaux, Griffuelhes s’en vint à Paris. Il s’arrêta d’abord à Nantes, à Blois, à Tours. Lorsqu’il arriva dans la capitale, deux ans après son départ de Bordeaux, il était âgé de 19 ans. Il se plaça chez un cordonnier, petit patron, et se remit au travail, toujours dans les mêms conditions de salaiire insuffisant et de travail excessif.

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Jusqu’à l’âge de 21 ans, Griffuelhes ne milita pas énormément. Déjà il avait des idées très nettes sur la situation faite aux ouvriers dans notre société capitaliste, mais soit par timidité, soit parce qu’il se jugeait peu apte encore à jouer un rôle, il n’osait se lancer dans la carrière de propagandiste. Là-dessus il lui fallut partir pour le régiment. On l’envoya à Lodève, dans l’Hérault. Il ne fut pas trop malheureux, au milieu des paysans venus de la Lozère et des Pyrénées auxquels il eut affaire et qui le considéraient avec quelque respect parce que débrouillard et trimardeur. Employé aux ateliers, en sa qualité de cordonnier, il tira son service sans grands inconvénients.

Le spectacle de la caserne contribua cependant à le raffermir davantage dans ses idées révolutionnaires. Déjà, sous l’uniforme, il s’essayait à la propagande. Propagande dangereuse, s’il en fut jamais. Il eut la chance de ne pas être inquiété. Le service terminé, il fit un bref séjour dans sa famille, puis revint à Paris.

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C’est à ce moment que commence sa vie de militant. Il entre d’abord au parti blanquiste, dans le VIe arrondissement, sous l’influence de Delacour, ancien communard, qui revenait, avec Allemane, de la Nouvelle-Calédonie. Malgré tout, il n’osait trop se lancer, s’occupant plus spécialement des affaires de son groupe, prenant rarement la parole.

Il resta trois années dans le parti blanquiste. Puis, peu à peu, il se prit à militer dans les milieux syndicaux. En juin 1899, il était délégué à l’Union des syndicats. C’était sous le ministère Millerand. Le gouvernement cherchait alors, par des intrigues et des projets de loi spéciaux, à s’emparer de la Bourse du Travail. Un jour, Keufer, le grand manitou du Livre, proposa à ses camarades d’offrir un banquet au ministre. Singulière proposition, on en conviendra, pour un défenseur de la classe exploitée. Griffuelhes se dressa et, en quelques mots décisifs, combattit la proposition de Keufer. Ce dernier n’insista pas d’ailleurs. Il attendit une occasion meilleure de prouver son attachement aux maîtres et son larbinisme.

Keufer n’était pas, du reste, le seul ami de Millerand. Il y avait aussi Briat. Ce Briat, qui est aujourd’hui membre du Conseil supérieur du Travail, était alors un grève-généraliste presque aussi acharné que le camarade Briand. Dès que Millerand prit le portefeuille, il eut l’inspiration heureuse de lui adresser une lettre de félicitations, lettre signée également par Moreau, Beaumé, etc. Personne ne s’avisait de demander des comptes à ces thuriféraires. Seul, Griffuelhes, avec l’aide d’un nommé Blum, aujourd’hui disparu et alors appartenant au syndicat des orfèvres, protesta violemment contre l’envoi de cette lettre et démontra qu’elle avait un caractère officiel, chaque signataire ayant fait suivre son nom de sa qualité.

Cette intervention n’était pas inutile. Le monde syndical comprenaii alors la Fédération des Bourses, dont le secrétaire était Pelloutier, remplacé par la suite par Yvetot, et l’Union des syndicats, la grande force révolutionnaire. C’était surtout sur cette « Union » que Millerand portait ses efforts.

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Le dessein du ministre était de canaliser le mouvement révolutionnaire et de précipiter les syndicats dans la voie réformiste. Il comptait, pour la réussite de son projet, sur les Keufer, les Briat et autres faux amis des travailleurs. Griffuelhes fut de ceux qui s’opposèrent le plus audacieusement à ce projet de mainmise sur les syndicats.

Le gouvernement - précédant dans cette voie le ministère Clemenceau qui, depuis… - imagina alors de fabriquer un complot royalo-révolutionnaire. Cétait le moment où l’on jugeait les conspirateurs réactionnaires à la Haute Cour. Des militants ouvriers furent arrêtés ; parmi eux E. Guérard - aujourd’hui rallié au réformisme - et Riom, qui furent accusés de s’être fait les intermédiaires entre les syndicats et les royalistes. On voit que dans l’art d’imaginer des complots, Clemenceau n’a rien innové.

En 1899, Griffuelhes avait été nommé secrétaire de l’Union des syndicats. En cette qualité, il prit part au défilé de la place de la Nation, lors du triomphe de la République. Mentionnons qu’il avait protesté contre cette manifestation. II n’y contribua que sous la pression de ses camarades. Déjà, il avait pu juger, à Longchamps, où on l’avait quelque peu malmené, la comédie qui se jouait sur le dos des travailleurs.

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Peu à peu, le ministère Waldeck-Rousseau montrait sa sollicitude paternelle pour les travailleurs, qu’il faisait massacrer à Chalon et à la Martinique. Cependant il ne désespérait pas de capter leur confiance. Deschanel, alors président de la Chambre, eut le toupet pas ordinaire d’envoyer une invitation à l’Union des syndicats, pour un banquet donné aux députés. Notons que, parmi les plus assidus à ces sortes de banquets, on notait Coutant d’Ivry. Naturellement, l’Union répondit par un refus formel. Mais les dirigeants ne se tinrent pas pour battus. Quelque temps après Millerand envoyait aux adresses que lui fournissait Briat, de nouvelles invitations à un nouveau banquet. Quelques militants y furent. Entre autres : Briat, Boutaire, Besombes (ne pas confondre avec celui du quatrième). Sur la proposition de Griffuelhes, l’Union leur vota un blâme formel.

Nous citons assez minutieusement ces incidents pour bien marquer que le jeu des gouvernants fut longtemps de faire risette aux syndicats, qu’ils espéraient amadouer. Ce n’est que lorsqu’ils virent l’impossibilité de parvenir à leur but qu’ils eurent recours à la manière brutale. Aujourd’hui, ils dénoncent aux poltrons de la bourgeoisie la Confédération qu’ils représentent comme un antre de malfaiteurs publics, mais au préalable, ils avaient multiplié les tentatives pour conquérir leur concours et s’emparer du mouvement.

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En 1900, Griffuelhes fut nommé secrétaire de la Fédération des cuirs et peaux, mais il n’y demreura pas longtemps. En 1901, il était élu secrétaire de la CGT.

C’est à partir de ce moment que commence son véritable rôle de militant syndicaliste. Il est l’inspirateur de toutes les décisions de la CGT. C’est lui qui prépare les congrès, fait voter les motions, organise les batailles. On le trouve partout, et son activité est inlassable.

Au congrès de 1900, à Paris, il prend la parole en faveur des Fédérations d’industrie, dont la pratique s’est généralisée depuis, bien que le congrès ait refusé de l’adopter. Il fait repousser les projets de loi de Millerand sur les retraites ouvrières et sur le Conseil supérieur du Travail, au congrès de 1901, à Lyon.

En 1902, à Montpellier, il aide de tout son pouvoir la fusion de la CGT et de la Fédération des Bourses, où Yvetot venait de remplacer Pelloutier au secrétariat (avril 1901).

En 1903, il fait campagne contre les bureaux de placement. Il réussit le tour de force d’organiser cent meetings le même jour. On se souvient que cette campagne, après de multiples incidents, aboutit à la suppression des bureaux de placement.

En 1904, au congrès de Bourges, Griffuelhes fait face aux réformistes, qui donnent leur premier assaut, à propos de la représentation proportionnelle. De ce congrès datent l’affirmation révolutionnaire et le mouvement pour les huit heures.

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Après une maladie de sept mois qui l’empêche de prendre part aux événements de 1905. Griffuelhes s’occupa du mouvement du 1er Mai 1906. Il faut se souvenir de la terreur qui sévit alors dans les milieux bourgeois. Le gouvernement, affolé, emplit la capitale de troupes. Un moment, on put craindre des troubles et des massacres.

À la première heure, Griffuelhes avait été arrêté, en compagnie de Lévy, de Fromentin, dit l’anarchiste millionnaire, et de royalistes tels que Durand de Beauregard, arraché d’une maison de santé pour être conduit en prison, à Paris. C’était le coup du complot qui recommençait. En même temps, Monatte était emprisonné, dans le Nord. N’oublions pas que c’étaient les débuts du couple Briand-Clemeneeau. Le grand Flic avait tout d’abord commencé par se rendre chez les mineurs, le chapeau sur l’oreille, pour causer avec Broutchoux. Sa déception fut immense. Il s’était imaginé assez naïvement qu’il allait épater les révolutionnaires et il dut revenir bredouille. Notons également que c’est de cette époque que date la fureur haineuse de Clemenceau contre les socialistes et les révolutionnaires.

Après huit jours d’emprisonnement, Griffuelhes et ses amis furent relâchés. Ils n’avaient même pas été interrogés. Le complot échouait lamentablement.

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La même année se tient le congrès d’Amiens. Les réformistes donnèrent un deuxième assaut et furent de nouveau repoussés, ils étaient menés, cette fois, par Renard. La bataille se livra sur la question de l’alliance entre les syndicats et le parti socialiste. L’ordre du jour déposé par Griffuelhes repoussa cette proposition d’alliance. À ce même congrès, une motion nettement antipatriotique d’Yvetot fut votée.

L’ année suivante, il n’y eut aucun congrès. Mais en 1908, au moment où l’on annonçait le congrès de Marseille et un nouvel engagement avec les réformistes, survinrent les tueries de Draveil et de Villeneuve. Nous ne referons pas l’historique de ces événements trop rapprochés de nous. on sait que les meilleurs militants de la CGT, Yvetot, Pouget, Griffuelhes, furent jetés dans la prison de Corbeil. Quelques mois avant, une affiche les avait amenée à la Cour d’assise. Cette affiche, intitulée : Gouvernement d’assassins, protestait violemment contre les massacres de Narbonne, et était couverte de nombreuses signatures. Le gouvernement, très habilement, en avait choisi une douzaine seulement, rejetant ce qu’il appelait le « menu fretin ». Mais les douze furent acquittés.

Libéré, Griffuelhes reprit sa place à la CGT et s’occupa de la délivrance de ses camarades demeurés à la prison de Corbeil. Il fut parmi les organisateurs du meeting de Tivoli-Vaux-Hall, où prirent la parole tous les représentants des partis révolutionnaires, et dont le résultat fut d’obtenir la libération des huit prisonniers demeurés à Corbeil.

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Depuis est survenu ce fâcheux incident entre Lévy et Griffuelhes dont nous parlerons plus haut. Lévy a déjà démissionné comme trésorier. Griffuelhes, lui, ne veut plus être secrétaire. Les militants ne voient pas sans douleur deux des plus énergiques d’entre eux s’en aller pour des futilités, il est certain que Griffuelhes pourra porter ses efforts ailleurs. Déjà il a contribué à fonder la Révolution, où il se promet de collaborer assiduement. On lui doit, en outre une brochure très substancielle : l’Action syndicaliste, où l’on trouvera l’exposé complet de ses idées. On lui doit aussi des articles nombreux publiés soit dans l’Humanité, soit dans le Mouvement socialiste. Il peut donc avoir son utilité comme journaliste. Mais il serait encore plus utile à son poste de combat. Il ne faut pas qu’il s’en aille. S’il nest pas indispensable - nous l’avons dit - il est à peu près irremplaçable. Que les militants ouvriers y songent : Griffuelhes en dehors de la CGT, c’est une force dont on va avoir besoin pour lutter contre les réformistes, toujours plus ardents et plus nombreux.

Mais nous sommes tranquilles là-dessus, Griffuelhes réfléchira. Un accès de mauvaises humeur est vite passé. On le reverra avant peu à la tête de la CGT, nenant le bon combat et conduisant ses camarades de victoires en victoires, vers l’émancipation économique totale et le triomphe des travailleurs.

Flax

Les Hommes du jour, 1909, n°56. Deuxième année. Cinquième série. Daté du 13 février 1909. Consacré à Victor Griffuelhes, Couverture d’Aristide Delannoy. 


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