La Bouche de Fer

Armand Robin

mardi 22 juillet 2008 par Alfredo

Militant anarchiste, poète, polémiste, traducteur, écrivain, Armand Robin est un personnage intéressant à plus d’un titre. Aussi, même si les instituteurs, puis les professeurs vous ont écoeurés de la poésie, ne passez pas le texte qui suit : la vie remplie et la mort mystérieuse de ce militant méritent d’être connues.

« C’est au nom des pauvres qu’il faut condamner un système où en leur nom a été constitué dès le premier moment l’appareil le plus propre à les ignorer : les bolchevistes, avec les intentions les plus nobles du monde, d’ailleurs, ont cru nécessaire de créer des cadres professionnels de la révolution, une sorte de caste vouée sans doute à l’héroïsme, mais aussi à l’oubli : vivant à l’écart des hommes de tous les jours, préoccupés d’analyser les phénomènes de la vie du travail plutôt que de la subir, ils ont vite perdu de vue que la révolution n’est pas une chose que l’on provoque à volonté, qu’elle naît des rapports de l’homme avec le bonheur ou le malheur ; ils ont fait un métier, pis encore une technique, de ce qui ne devait être qu’une vocation ; de là à créer un besoin artificiel de révolution, il n’y a que le pas que franchit tout métier ; une réclame permanente envahit ainsi les peuples, leur proposant par voie d’affiches, de journaux, une sorte de (remède) (panacée), une pilule à guérir toutes les maladies sociales. Est-il besoin d’ajouter combien vite une telle caste peut devenir mercenaire, comme en tout cas il est facile, grâce à un tel instrument, de faire diversion aux vrais drames de la terre et d’étouffer au nom de la révolution les révolutions les plus vraies. »

C’est par cet extrait, paru en 1937 dans le n°60 de la revue Esprit que nous avons jugé utile de débuter cette chronique sur le poète, l’intransigeant et incorruptible, Armand Robin.

Si on dressait l’inventaire des écrivains –intellectuels ou pas– qui, récemment ou hier, se sont dressés contre « l’énorme silence qui recouvre sur terre la tentative d’assassinat de toutes les consciences » (la formule est d’Armand Robin), cette liste, de toute évidence, n’aurait rien d’imposant. Les faits pour confirmer ceci ne manquent pas, hélas !

En marge des nombreuses putes, même talentueuses, tels les Aragon et les Eluard (pour ne citer que les bardes officiels du PCF), qui sous les ordres des staliniens se firent l’écho de toutes les propagandes fallacieuses destinées à asservir, les esprits libres n’étaient pas légion.

En 1933, de retour d’un voyage en URSS. Armand Robin, poète authentique dont la vie ne fut jamais en contradiction avec son oeuvre, désabusé par le triste spectacle qu’offrait alors la prétendue « patrie des travailleurs », commença à parler pour les peuples qu’on privait du droit à l’expression…

« Ici revenu, je me retins làbas. Muet, ratatiné, hagard au souvenir du massacre des prolétaires par les bourgeois bolcheviques, je me serrai loin de tout regard auprès de chaque ouvrier russe tué en vue d’accroître le pouvoir de l’argent. Par sympathie pour ces millions et millions de victimes, la langue russe devint ma langue natale. »

Par sympathie et par fraternité, Robin apprendra aussi la langue hébraïque dans des circonstances où, come nous le verrons plus loin, il fallait bien plus que du courage pour simplement exprimer un tel souhait.

Par ailleurs, les mêmes motivations l’amèneront à apprendre plus d’une vingtaine de langues et à traduire de nombreux poèmes. Voici donc les langues dans lesquelles s’exprimait Armand Robin : allemand ; italien ; espagnol ; gallois ; finnois ; bulgare ; slovène ; kalmouk ; suédois ; ouigour ; tchérémisse ; tchèque ; breton ; néerlandais ; arabe ; hongrois ; chinois ; anglais ; russe et polonais.

 « Soyez mes dénonciateurs je vous aiderai. »

Né le 19 janvier 1912, Armand Robin est le huitième enfant d’une famille pauvre de cultivateurs bretons. Jusqu’à son entrée à l’école, il ne parlera que le dialecte de son pays natal : le fissel. Poursuivant ses études, il obtient sa licence à la faculté de Lettres de Lyon en 1933. Plus tard, candidat à l’agrégation, les Insolences auxquelles il se livre devant le jury lui vaudront de ne pas être reçu.

En 1935, Robin achève de rédiger la première partie du Temps qu’il fait. Ce « roman-poème », par de nombreuses allusions à son enfance, à ce que furent son environnement et son entourage, contient de nombreux éléments autobiographiques. Il s’agit de son premier livre qui fut publié en 1936 dans la revue Europe.

Les années passent, et arrive la période trouble de l’Occupation. Armand Robin se trouve pris dans les mailles d’une affaire plutôt ténébreuse. Dénoncé à la Gestapo pour avoir tenu des propos antihitlériens, Il prend les devants et adresse la lettre, dont un court extrait suit, à la police nazie :

« Il m’est parvenu que de singuliers citoyens français m’ont dénoncé à vous comme n’étant pas du tout au nbmbre de vos approbateurs. Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. »

Dans cette même lettre, après s’être indigné des crimes perpétrés par les nazis et avoir formulé le souhait d’apprendre la langue hébraïque, il s’adresse au peuple allemand :

« Vous ajouterais-je, messieurs, pour me tourner vers cette Allemagne que vous prétendez représenter, que’ je ressens tous les jours une très grande pitié pour mon frère le travailleur allemand en uniforme. Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d’être assassiné à côté de lui. »

L’extrait qui suit, pris dans Les Poèmes indésirables évoque, semble-t-il, cet épisode de la vie de Robin :

Un SEUL DERNIER qui dirait :
« VOUS êtes les dénonciateurs ?
Soyez MES dénonciateurs
Je vous aiderai. »

Quelqu’un qui dirait :
« Vous êtes les calomniateurs ?
Soyez MES calomniateurs.
Je vous dirigerai. »(…)

IL N’Y A PAS DANS LES BUREAUX
POUR UNE TELLE CHOSE UN SEUL MOT.

La panique dans les bureaux va régner ;
Tous les gens des bureaux vont êtres grondés.

NE ME DITES PAS QU’ON NE PEUT PAS LE FAIRE :
JE VIENS DE LE FAIRE.

 « Il n’y a plus de poètes, il n’y a que des Aragon. »

Avec la « Liberation », Armand Robin n’arriva pas pour autant au bout de ses peines. Après les nazis, ce fut au tour des staliniens, et plus précisément au répugnant Aragon de s’en prendre à lui…

Rien ne lui fut épargné. Le « chantre » du Parti communiste français, celui-là même qui avait écrit : « Vive le Guépéou ! figure dialectique de l’héroisme. », fit courir sur mon compte les mensonges les plus ridicules… Robin ne serait pas né en Bretagne mais en Russie (!) ; il ne s’appellerait pas Armand Robin mais Abraham Robinovitch, et il aurait fui l’URSS avec Victor Serge…

Prenant pour prétexte la participation de Robin à Comoedia –hebdomadaire des arts et des lettres où figuraient des écrivains proches de la collaboration–, Aragon obtint que son nom fut porté sur la « liste noire » du Comité national des écrivains. Cette mise à l’écart de Robin devait durer jusqu’en 1949. Durant cette longue période, seul le Libertaire publia ses articles.

Armand Robin détestait Aragon en qui il voyait le type même du poète engagé ou, selon sa propre expression, « du poète à gages ». Ce n’était pas sans raisons… Par son Intégrité et son intransigeance envers toute forme de pouvoir, il était l’antithèse de celui qui, en 1932, lors d’une mission en Union Soviétique où il était chargé de défendre les position surréalistes, choisit de trahir ses amis en se mettant sous la botte des staliniens. Pour en savoir plus sur la personnalité morale du paillasson Aragon, il suffit de se reporter aux Entretiens radiophoniques d’André Breton parus chez Idées/Gallimard (page 67).

« Il n’y a plus de pensée,
il n’y a que des clairons ;
Il n’y a plus de poètes,
il n’y a que des Aragon.

Bientôt plus même d’Aragon,
mais des sous Aragon,
Des Aragon définitivement Aragon ;

Tout poète prolétarien,
les communistes le tueront ;
Tout génie antifasciste,
les communistes l’abattront. »

Fragment d’un chant populaire.

Par-delà le triste personnage évoqué ci-dessus, Armand Robin s’adresse également à tous les poètes ou écrivains compromis avec les diverses tyrannies. Aussi, comme il nous le rappelle dans la préface des Poèmes indésirables le rôle de toute véritable pensée et poésie, est en effet d’être indésirable, du moins pour tout ce qui contribue à l’asservissement des consciences…

 Ni dieu ni maitre

Durant les années qui suivirent la « Libération », période où le « bon-goût » –ou du moins ce qui passait pour tel– exigeait qu’on soit proche des communistes, Armand Robin adhère à la Fédération anarchiste. Il milite alors dans le groupe du XVe, dans lequel il côtoie cet autre militant célèbre : Georges Brassens.

A contre-courant du conformisme qui « fleurissait », loin des préoccupations carrièristes, il fait publier par la Fédération Anarchiste ses Poèmes indésirables.

Dans un langage simple, dénué de tout ornement superflu, ces poèmes se veulent « un don du poète aux peuples martyrisés ». Armand Robin le dit lui-même dans ce poème extrait du recueil et intitulé « Le Poète venu du peuple », poème qu’il dédie à la mémoire d’Essénine et de Maïakovsky (avec la mention suivante : « assassinés par le régime réactionnaire bourgeois-soviétique ») :

« Je ne suis plus qu’un homme qui dit ce qu’il est ;
Je n’ai plus du tout besoin de style compliqué ;
J’ai besoin seulement de quelques mots trempés dans les ruisselets
Et de quelques images, truites argentées que je prends nu-pieds
Pour confesser : les ouvriers, les paysans m’ont tout donné. »

Ces Poèmes indésirables, outre le grand mérite qu’ils ont de mettre, si j’ose dire, les points sur les « i », comptent parmi les meilleurs de la poésie révoltée. De même, l’admirable préface de ce recueil, mérite, par son intégrité et sa droiture, de figurer ici dans son intégralité :

AU LIEU DU TITRE DE PROPRIETE :

« Tous droits de reproduction et de traduction réservés. »

La pensée et la poésie sont par nature indésirables. Les mauvais penseurs et les mauvais poètes les ont toujours jugées telles, mais jusqu’à ces temps ils n’avalent pas été si sots que d’aller formuler officiellement ce sentiment.

Evadés du camp de concentration établi en tous pays pour abîmer l’Ame, ces poèmes sont, au nom des idées irréductiblement d’extrême gauche, un don du poète aux peuples martyrisés et en attente d’un plus grand martyre ; en conséquence :

Leur reproduction et leur traduction sont absolument libres pour tous les pays ; aucun droit d’auteur ; ces poèmes tombent dans le « domaine public » dès aujourd’hui ; ils ne doivent être utilisés par aucun parti politique existant ou à venir ; étant nés sans patrie pour toutes -les patries, ils ne doivent servir aucune cause « nationale » ni aucune cause faussement « internationale » ; ils ne doivent être cités élogieusement par aucun journal, aucune radio, aucune « revue littéraire », bref aucun organisme officiellement ou officieusement chargé de tromper ; ils ne doivent être l’objet d’aucune approbation de la part d’aucun « intellectuel » à moins qu’il ne puisse prouver son absolue non-coopération avec toute forme d’oppression présente ou future ; il doivent faire leur oeuvre sans aucun bruit, sans aucune aide et surtout vaincre sans aucune arme d’aucune sorte l’énorme silence qui recouvre en ce moment sur terre la tentative d’assassinat de toutes les consciences ; ils doivent demander toutes leurs ressources au seul Amour.

Ces poèmes et ceux qui suivront seront jetés à la mer avec des ressources provenant exclusivement de mon travail. Puis que viennent les plus fortes vagues pour les perdre !

Il s’agit ici d’un cri en mots français ; si je peux rester sans dormir pendant encore quelque dix années, j’espère également pouvoir parler dans la langue de tout pays qu’on aura privé d’expression.

Armand Robin (Noël 1945)

Post-Scriptum : Si malgré ce que je viens de vous dire quelqu’un d’entre vous songe au fond de sa conscience qu’il doit m’encourager de quelque récompense matériellement visible, je lui demande d’envoyer quelque argent aux anarchistes espagnols : ce sont des hommes qui ne travaillent pas pour la haine ; Franco les a mis en prison, ils seront également mis en prison par Staline ou par tout autre bandit politique ; ils ne céderont devant aucune forme d’oppression.

 Suicide ? Brutalités policières ?

La démarche « intellectuelle » d’Armand Robin –de l’homme et/ou du poète– ne peut être saisie en profondeur, que par le caractère d’urgence qui la détermine. Avant toute chose, Armand Robin était un écrivain qui n’était pas indifférent aux luttes et aux malheurs de son époque. Ses traductions de nombreux poèmes, l’apprentissage d’un nombre incroyable de langues et l’écoute passionnée des radios qu’il poursuivra jusqu’à l’épuisement, ne sauraient se fonder sur rien d’autre que cette urgence et l’élan de solidarité et de fraternité qu’elle suppose.

Survenue le 29 mars 1961, la mort d’Armand Robin présente des aspects bien mystérieux. Là où certains parlent de « suicide », d’autres affirment que sa mort serait due à une embolie… Notons qu’aucun démenti ne vint jamais infirmer l’hypothèse de ceux qui affirmèrent que des brutalités policières avaient été à l’origine du décès de Robin.

Autant que son oeuvre, la vie de Robin présente incontestablement un intérêt majeur. Alors qu’ils étaient presque tombés dans l’oubli, ses écrits connaissent depuis quelques années un regain d’attention. Fait significatif, bien que ce ne soit pas toujours à l’avantage d’un écrivain comme Robin, les milieux universitaires commencent à se pencher sur ses travaux… Travaux dont la lecture est des plus nécessaire, il suffit pour s’en convaincre de se rappeler les récents événements survenus dans le Golfe Persique, où les « merdias » atteignirent les sommets de la falsification et de la désinformation. Voilà un écrivain qui n’a pas attendu les nouveaux, futurs et ex-philosophes pour dénoncer les crimes staliniens, ainsi que les effets pervers des systèmes totalitaires et de leurs moyens de propagande…

Lire Armand Robin, c’est, aujourd’hui encore, se laver le cerveau de tous les déchets que ces « démocraties » déversent, à chaque instant sur nos tète. Avant débuté cet article par un texte de Robin, nous le conclueront par un extrait de poème. « Le Staline » (Poèmes indésirables)

« La grande bête qui est source, centre sans fin de la merde,
La bête tellement merde que toute terre en devient merde,
La bête partout prêchant : « LE BONHEUR, C’EST MA MERDE ! »
Et condamnant l’humanité pour crime de lèse-merde,
La tarasque toute en merde, travailleurs, c’est LE STALINE.

 *

Je le nomme LE Staline, car UN Staline n’existe pas :
En effet LA merde ne peut être UNE merde ;
Si peu qu’on soit merde on est TOUTE la merde ;
On est tout entier merde ou bien merde on n’est pas.

 *

Sans conteste, c’est L’EMMERDEUR DES POPULATIONS ;
C’est, doigts velus. L’HYPNOTISEUR hébétant les nations ;
Sur les tués c’est leur tueur exigeant d’eux : « Il faut m’aimer ! »
C’est l’énorme salisseur dont tout homme doit se laver. »

Armand Robin


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