La Bouche de Fer
« Drame ouvrier en cinq actes »

Judas

samedi 3 mai 2008 par Erich Mühsam

Ce « drame ouvrier en cinq actes », publié à Berlin en 1921, a été joué par le théâtre de Piscator. La Révoltuion prolétarienne n°4 d’avril 1925 a publié une traduction du premier acte de Judas. Nous en présentons ici un extrait. La scène se passe le 28 janvier 1918. Des ouvriers sont rassemblés chez l’un d’entre eux, Klagenfurter, qui vient d’être incorporé. Arrivent une étudiante, Flora et un écrivain, Tiedtken.

Flora - Une édition spéciale est parue. Tiedtken peut la lire.

Tiedtken (tire la feuille de sa poche) - La voici. (Il lit) : « A la population ! Egarés par des agents de l’ennemi et des meneurs incoscients… »

Dietrich - Naturellement ! Les canailles !

Braun - Tais-toi donc Dietrich !

Tiedtken - « … les ouvriers de quelques entreprises berlinoises ont abandonné le travail. Ils présentent au gouvernement cette revendication insensée : offrir la paix à l’ennemi, et le menacent d’instituer des conseils ouvriers… »

Schenk (à Flora) - Dieu merci ! Pas de revendications au sujet des salaires.

Tiedtken - « Conscients de leur devoir patriotique, la grande majorité des ouvriers n’a pas suivi l’ordre frivole de proclamer la grève générale. Avant tout les représentants autorisés de la classe ouvrière, le parti social-démocrate et la commission syndicale , ont énergiquement répudié toute connivence avec les éléments de trahison. »

Dietrich - Ah ! Ah ! Les voilà bien !

Tiedtken - « Il est vrai que l’étendue du mouvement ne peut être exactement délimitée… »

Trotz - Ceci sonne déjà mieux.

Tiedtken - « … et que des foyers moins importants de l’entreprise criminelle se sont allumés dans d’autres localités, la plupart cependant, étouffés déjà dans l’œuf. On soupçonne à bon escient que, dans notre ville aussi, quelques personnes s’efforcent d’introduire l’agitation et le mécontentement dans les rangs de la population ouvrière. Ces personnes sont bien connues des autorités… »

Maria : Steffi, est-ce que tu crois cela ?

Klagenfurter - Du calme, ma chère. Ce sont des procéds d’intimidation.

Tiedtken - « … Confiant dans le sang-froid éprouvé et le sentiment patriotique de nos ouvriers, j’avertis que toute participation à la préparation d’un complot sera réprimée de la façon la plus sévère. Le peuple allemand mène depuis trois ans et demi une lutte héroïque pour se défendre contre un monde d’ennemis. Les exploits sans pareils de nos feldgrau ont délivré de la terreur de l’invasion les frontières de la patrie, que nous aimons par-dessus tout. Le colosse russe gît à terre, écroulé… »

Dietrich - Et ils le piétinent à cette heure, ils le pillent, les canailles !

Braun - Silence ! Nous voulons entendre.

Tiedtken - « … Les actions héroïques de nos sous-marins sont sur le point de contraindre à s’agenouiller notre adversaire le plus faux et le plus méchant, la perfide Albion. Un peu de temps encore à persévérer et tous nos ennemis seront abattus. Nous obtiendrons une paix qui satisfera l’honneur et la sécurité de l’Allemangne et assurera définitivement l’existence du peuple allemand. En ce moment il importe de rassembler jusqu’aux dernières forces. Qui fait grève à cette heure arrache le fusil des mains de nos braves troupes et comment une trahison envers la patrie. En conséquence j’interdis toute grève , tout rassemblement dans la rue, toute réunion non annoncée par écrit quarante-huit heures à l’avance. Quiconque, à l’usine ou ailleurs, provoquera la grève, distribuera des tracts, prononcera des discours excitateurs, répandra de fausses nouvelles, transgressera mes ordres d’une façon ou d’une autre, sera poursuivi pour trahison et arrêté sur-le-champ. Contre tout attroupement séditieux, il sera fait, sans aucune réserve, usage des armes.
Le général commandant, baron de Lynchenheim ».

Dietrich - Qu’ils viennent, les chiens !

Schenk - Oui, mais il nous faut d’abord savoir ce que nous avons à faire.

Flora - Continue à lire, Rudolf, il y a encore quelque chose.

Braun - Je suis curieux de le connaître.

Tiedtken (lisant) - « Camarades ! Ouvriers et ouvrières organisés !… »

Faerber - Quoi ? Dans le même journal ?

Tiedtken - Directement à la suite… Je continue : « Le parti social-démocrate et le cartel des syndicats libres condamnent de la façon la plus formelle la tentative d’ouvriers égarés ou abreuvés par des sources impures… »

Trotz - Inouï !

Tiedtken - « … de frapper dans le dos, au moment où la victoire décisive s’annonce prochaine, les prolétaires luttant sur le front. Nous supplions instamment les camarades d’observer la discipline prolétarienne, de ne pas se laisser entraîner par des agitateurs irresponsables, vraisemblablement à la solde de l’Entente… »

Faerber - Encore une fois !

Dietrich - Les chiens !

Tiedtken - « … à des actes arbitraires, et de dénoncer immédiatement tout individu qui entreprendra de fromenter le désordre… »

Dietrich - Bande de truies ! Il faudrait les assommer !

Klagenfurter - Silence !

Tiedtken - "… Prolétaires ! Le gouvernement allemand a prouvé qu’il était disposé à terminer la guerre aussitôt que ce serait possible. Son offre de paix aux ennemis a pourtant été repoussée avec dédain et sarcasme. Par suite, il faut tenir encore un court laps de temps. Après la guerre, le temps viendra où nous aussi, ouvriers, nous ferons valoir nos revendications. A cette heure, pas de discorde entre Allemands ! La classe ouvrière elle-même en supporterait les conséquences. Ayez confiance dans les chefs autorisés du prolétariat, c’est la voie la plus sûre et la plus rapide pour aboutir à la paix tant désirée.
Le parti social-démocrate, par ordre, Gerhard Weber
Le cartel des syndicats libres, par ordre, Jacob Tann".

Schenk - Nous n’avons pas de temps à perdre. Dans trois jours, tout doit être arrêté, trois jours au plus tard.

Dietrich - Dans trois jours ? Demain matin !

Trotz - Comment veux-tu y arriver, petit ? Il faut être bien organisés. Peut-être y parviendrons-nous, d’ici après-demain.

Flora - Un instant encore. Il y a des télégrammes dans le journal. On estime le nombre de grévistes de 100 à 150 000.

Schenk - S’ils admettent ce chiffre, il y en a 500 000.

FIN


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