La Bouche de Fer

Théâtre prolétarien

mardi 6 mai 2008 par Erich Mühsam

Le théâtre de Piscator est ouvert. Un des meilleurs metteurs en scène du théâtre allemand a obtenu d’exprimer son talent, lui, l’homme qui ne veut pas séparer l’art de la vie mais l’utiliser comme moyen d’agitation pour améliorer et élever la vie — qui plus est suivant une tendance prolétarienne et révolutionnaire. Voilà bien des raisons de soutenir Erwin Piscator, en lui faisant de la publicité, et j’avoue que j’ai acquiescé très volontiers à sa demande de me joindre au Conseil dramatique du théâtre. Je voudrais simplement émettre le vœu que nous, les auteurs du collectif, on nous utilise à autre chose qu’à faire de la figuration, qu’à annoncer le programme avec nos seuls noms, qu’à être tenus responsables de péchés par action et par omission que nous n’avons pas du tout été conviés à commettre.

Nous pourrions faire, nous autres, ce que nous voulons : c’est faux, dans tous les cas. On va encore m’accuser de quelque chose comme de trahir le prolétariat, la révolution et quoi encore pour ne pas avoir refusé ma collaboration à Piscator. Son théâtre n’a rien de prolétarien : donc je n’aurais pas dû m’en mêler. Nous voulons d’abord sortir une fois pour toutes de la société capitaliste avant de toucher à quoi que ce soit dans le système, n’est-ce pas ? Je sais bien, frérot, que le théâtre de Piscator n’est pas un théâtre prolétarien. Je sais, tout aussi bien que vous, que l’argent du capitalisme privé a permis de jouer la comédie sur la place Nollendorf, qu’on doit trouver l’argent du loyer, des cachets, des décors, de l’administration, des impôts, avec de surcroît pas mal d’autres frais, que pour cette raison le prix des places est aussi cher qu’ailleurs, que d’autre part l’accord de Piscator avec la Volksbühne, s’il a permis aux travailleurs de fréquenter le théâtre, n’offre rien de spécialement prolétarien que les autres théâtres de Berlin ne puissent offrir pariellement.

Un théâtre prolétarien suppose le droit de décision des spectateurs quant au répertoire et aux conditions de fréquentation, et pour cela exclusivement des influences prolétariennes, c’est-à-dire dirigées vers des objectifs de classe. Le travail postérieur du théâtre prolétarien, ce serait la rencontre active de la scène et de la salle, la création d’un théâtre de masse renouant avec l’art de la scène des anciens Grecs. Dans cette direction, les tentatives des sociétés de théâtre ouvrier amateur sont à saluer particulièrement, mais elles sont naturellement bien éloignées encore de leurs buts et ne peuvent d’ailleurs les atteindre aussi longtemps que tout le travail, y compris celui qui exige une prestation qualifiée, reposera sur des épaules d’amateurs. Le théâtre prolétarien, porté par le seul prolétariat, issu de lui seul, efficace grâce à lui et pour lui, n’est pas envisageable dans l’environnement capitaliste. Ce qui peut être accompli aujourd’hui n’est qu’un élément pour préparer l’art de masse à venir.

Un tel élément de travail peut être réalisé, d’une part, par les cercles de théâtre prolétarien, grâce à l’invention collective d’un chœur à vocation d’agitation , par des exercices de chœur parlés et mimés, par un entraînement sur des scènes saisissantes à partir de canevas dramatiques préexistants ou imaginés en consultant tous les participants, par des essais de plein air et autres lieux semblables. Une autre partie d’un tel travail reviendrait cependant en premier aux artistes professionnels qui, par conviction, relèvent du prolétariat révolutionnaire. Pas plus que nous, ils ne peuvent exercer leur spécialité hors des conditions capitalistes. Ils doivent donc utiliser les facilités capitalistes qui s’offrent à eux . C’est ce que fait Piscator avec des comédiens et associés socialistes, communistes, de son théâtre. Nous sommes prêts à cela, tous ceux qu’il a rassemblés autour de lui pour le conseiller.

Le premier spectacle a bien montré, très bien montré même la voie du théâtre prolétarien sur le plan de la technique et de la mise en scène. Il est apparu clairement que l’art de la scène — et cela vaut pour tous les arts, comme le confirme la musique de Meisel — est contraint par les moyens qui sont les siens de renoncer au caractère de miroir d’une destinée individuelle pour devenir le reflet d’un vécu collectif. La technique industrielle est devenue un moyen artistique indispensable qui conditionne l’accès de tout art aux formes d’expression correspondant aux rapports sociaux actuels. La technique comme organe de l’esprit artistique conduit forcément à la spiritualisation de la technique par le moyen de l’art. La reconnaissance de cette interaction et sa mise en représentation vivante, c’est le mérite artistique et pédagogique de Piscator. Réaliser la synthèse de l’art et de la vie, cela lui sera cependant refusé au sein d’une entreprise de théâtre capitaliste, tout comme à tout théâtre prolétarien, aux réalisations aussi précieuses que les siennes. C’est une utopie qui deviendra réalité quand il n’y aura plus de prolétariat, quand la force créatrice d’une personnalité d’artiste produisant de la culture aura fusionné avec la force créatrice d’un esprit collectif producteur de culture. Pour ma part, comme j’ignore comment on peut sortir de la société capitaliste, j’ai l’intention de consacrer ma passion révolutionnaire à la destruction de la société capitaliste et d’utiliser mon amour pour l’art et le théâtre, je crois le pouvoir, à faire avancer l’esprit révolutionnaire et à préparer l’homme de demain. Celui qui, dans ce but, fera appel à mon aide, la trouvera en retour.

Erich Müsham

Fanal, octobre 1927


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