La Bouche de Fer

Problèmes de la dictature jacobine

mardi 30 septembre 2008 par E. Axenberg

Ce sujet pose quelques problèmes méthodologiques. Un problème chronologique tout d’abord : la période effective de la dictature s’étend à peu près entre mai et juillet 1794. Avant, on assiste surtout à sa mise en place. Ensuite, il y a un problème sociologique : lorsqu’on parle de pouvoir jacobin, s’agit-il du Comité de Salut public, des députés montagnards (qui sont parfois des ralliés), des clubs de Paris et de la province ou de la base sociale ?

Il est certain que cette étude nous amènera à schématiser. Nous étudierons la période qui va de la chute de la Gironde (juin 1793) à celle de Robespierre (juillet 1794) parce que cela correspond à une phase bien précise du pouvoir malgré ses nuances. Il en va de même de l’épithète « jacobin » qui servira à désigner toutes les tendances de ce groupe qui parvient ou se rapproche du pouvoir à cette époque. De toute façon, en l’absence de partis, l’étude des factions de cette époque est assez imprécise. Comme le souligne G. Maintenant : « Les Jacobins au pouvoir n’avaient pas de « théorie exacte ». Cependant, ils s’appuyaient sur une expérience politique faite à la fois dans les divers appareils de l’État, dans les clubs, dans les luttes armées révolutionnaires. Ils fondaient également leur politique sur les idées des Philosophes, de J.-J. Rousseau en particulier. » [1]

Deux interprétations du jacobinisme dominent ; d’une part celle des communistes résumée par les historiens Soboul et Mazauric, et d’autre part celle des « modernistes » pour qui le livre de François Furet Penser la Révolution française [2] semble être le bréviaire.

En fait, les historiens appréhendent mal la spécificité du pouvoir jacobin. Nous sommes loin aujourd’hui de considérer la Révolution comme un « bloc » selon la célèbre expression de Clémenceau. Des distinctions peuvent être faites entre ces deux étapes que sont 1789 et 1793. Pourtant l’historiographie marxiste-léniniste se refuse à l’admettre. Elle fait de la bourgeoisie la maîtresse absolue des événements. Voici ce que dit Soboul : « L’instrument politique de la mutation fut la dictature jacobine de la petite et moyenne bourgeoisie, appuyée sur les masses populaires (…) La révolution paysanne et populaire était au cœur de la révolution bourgeoise et la poussait en avant » [3]. De cette façon le gouvernement jacobin serait l’expression de la frange bourgeoise la plus consciente des intérêts de sa classe et qui aurait fait alliance avec les Sans-culottes. Détacher la dictature jacobine des principes originels de la Révolution remettrait en cause un patrimoine national, ferait le jeu de la réaction, et surtout serait incompatible avec le matérialisme historique ! Par cette démarche, les historiens communistes vont jusqu’à se mettre en contradiction avec certaines analyses de Marx qui admettait une autonomie de l’Etat (par rapport àl’économie) dans les événements. De plus, le matérialisme historique est largement caduc, notamment en faisant de 1793 une simple phase du pouvoir bourgeois alors qu’il y a des ruptures.

Les « modernistes » (les partisans de la « soft ideology ») établissent , eux, cette rupture. Mais ils évacuent les problèmes sociaux du champ de l’histoire. Le gouvernement de la Terreur serait dû à un peuple immature dont les chefs auraient exploité l’incohérence. Mais peut-on limiter des événements révolution-flaires à une manifestation idéologique comme le fait Furet

« Aucun contemporain n’a intériorisé comme lui (Robespierre, NDLA) le codage idéologique du phénomène révolutionnaire » [4]. Et Furet ajoute plus loin : « lui seul a mythiquement réconcilié la démocratie directe et le principe représentatif, en s’installant tout en haut d’une pyramide d’équivalences dont sa parole garantit, jour après jour, le maintien » [5]. Cette conception extrêmement naïve du pouvoir (ou se présentant comme telle) a ses sous-entendus dès que la démocratie parlementaire cesse de fonctionner, cela mène à la dictature et à la terreur. Sans même discuter ce genre d’analyse, constatons que l’on reste au niveau de l’effet. Il est exact que Robespierre (qui n’était pas seul, rappelons-le) s’est introduit dans la faille qui séparait la Convention et les assemblées populaires. Cela signifie-t-il qu’il est représentatif de la période ? Dans ce cas, pourquoi le Comité de Salut public fait-il arrêter les Enragés, comme Jacques Roux et Jean-François Varlet, qui non seulement se trouvaient au coeur des masses mais transformaient les protestations économiques en programme ? Pourquoi l’obsession des Jacobins est-elle de ne pas se laisser déborder, ce qui aurait eu comme conséquence qu’ils soient balayés come les autres gouvernants. C’est avant tout par habileté tactique que Robespierre et les siens disposent du pouvoir. C’est pourquoi il convient d’étudier les caractéristiques et les origines de ce régime.

[1] G. Maintenant : Les Jacobins Paris, PLJF, 1984.

[2] F. Furet : Penser la Révolution française Paris, Gallimard, 1986.

[3] A. Soboul : Comprendre la Révolution Paris, Maspéro, 1981.

[4] F. Furet : Penser la Révolution française Paris, Gallimard, 1986.

[5] F. Furet : Penser la Révolution française Paris, Gallimard, 1986.


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