La Bouche de Fer

L’idéologie jacobine

lundi 21 juillet 2008 par E. Axenberg

L’idéologie des jacobins est souvent considérée comme l’aspect le plus important de leur pouvoir, mais celle-ci n’était pas uniforme. On minimise aujourd’hui l’influence des sociétés de pensée et de la franc-maçonnerie comme lieux d’apprentissage de ces cadres politiques. Il semble que leur formation scolaire, notamment dans les collèges des oratoriens, particulièrement modernes, ait été souvent déterminante. Quant à la lecture de Rousseau, il ne faut pas en exagérer l’importance. Si l’influence de ce philosophe fut réelle, n’oublions pas qu’il fut aussi revendiqué par des contre-révolutionnaires, et que l’Enragé Varlet, exclu du club des Jacobins, en tirera des arguments contre Robespierre. La philosophie complexe de Rousseau ne permettait pas un cadre de pensée si formel et servit plutôt d’habillage idéologique pour certains jacobins. Même des interprètes comme Robespierre et Saint-Just ne feront qu’accentuer certains aspects de son œuvre, ce que montre une étude de C. Gaillard sur la propriété au XVIIle siècle [1]. C’est le pouvoir, plus que des idées claires et précises, qui servira de ciment entre les Jacobins.

La pensée jacobine est-elle, comme on l’affirme parfois, un précurseur du stalinisme ou du totalitarisme ? C’est discutable. On devrait plutôt parler d’un retour à l’Ancien Régime, d’un caractère absolutiste du jacobinisme que M. Furet semble découvrir à travers la lecture du républicain Edgar Quinet. Celui-ci a montré que loin d’aller plus loin dans la voie révolutionnaire, les Jacobins revenaient en arrière, à la monarchie absolue. Après la proclamation de la liberté de la presse, de l’égalité des droits, « on » balayait tout cela en créant la loi des suspects, en muselant les moyens d’expression. A l’arbitraire au nom du roi, « on » opposait celui du peuple souverain, jamais défini et guère concerné. Tout cela est assez bien démontré par Quinet en 1865. Faisons quand même remarquer qu’au même moment, sinon avant, Proudhon n’écrivait pas autre chose : « C’est ainsi que dans le pacte social, conçu à la manière de Rousseau et des Jacobins, le citoyen se démet de sa souveraineté (…) ce n’est plus le gouvernement qui est fait pour le peuple, c’est le peuple qui est fait pour le gouvernement (…) En rétablissant, avec un surcroît d’absolutisme, le système de la royauté sous le nom de République une et indivisible, (les Jacobins) sacrifièrent le principe même de la révolution » [2].

Il doit être gênant pour les « spécialistes » de citer un des plus profonds penseurs révolutionnaires. Pourtant, contrairement à Quinet, Proudhon ne se contente pas d’un simple constat. Il se demande si le glissement d’une libération générale au pouvoir d’une faction puis à la dictature d’un seul (après Robespierre viendra Bonaparte) n’a pas des causes plus profondes. Sa réponse est lapidaire : c’est par le maintien de la tyrannie à travers la propriété. Cette dernière a été encore renforcée en 1789 par le droit absolu des individus sur les biens. En séparant la révolution politique de la révolution économique, les notables allaient provoquer des troubles sociaux, déstabilisant la monarchie constitutionnelle puis la République. Et qui d’autre, sinon le gouvernement jacobin, pour sauver l’édifice, saura faire les concessions nécessaires pour garder l’essentiel : l’État et les propriétés. En permettant l’avènement du droit, les révolutionnaires furent pris au mot par des Sans-culottes affamés. On voit que cette remarque de Proudhon peut nous emmener très loin. Ce qui importe, c’est de ne pas se limiter aux questions politiques, ou au contraire aux questions économiques, en histoire, mais de n’exclure aucune explication. « Si la propriété a été conçue comme absolutiste, ce n’est pas par hasard, mais précisément pour répondre à une définition également absolutiste de l’autorité, de telle sorte que l’une et l’autre se soutiennent mutuellement » [3].

M. Voyenne résume fort bien la position de Proudhon ; et pour apporter des arguments aux thèses proudhoniennes, remarquons que l’essentiel des mesures menant au régime d’exception ont été prises avant la venue au pouvoir des Jacobins. La Convention et l’appareil d’État étaient d’accord sur le principe de sauver le système au printemps de 1793. C’est la faction la plus habile et la plus pragmatique qui put gérer la crise.

Loin d’être un stalinisme que l’on situerait anachroniquement en 1793, la dictature jacobine est une régression très nette vers les idées d’absolutisme. On comprend le désagrément que ce parallèle avec l’ancien régime peut causer aux historiens de droite, portés à opposer une royauté supposée idyllique à une monstrueuse révolution ! Pourtant, même le prétendu « génocide » de la Vendée n’a été que la répétition à une grande échelle des carnages royaux contre les jacqueries. Des historiens ont rappelé fort justement cette continuité [4] contre la tendance à calquer sur la Vendée des massacres contemporains (Oradour, Cambodge, etc.).

Si la dictature jacobine a pu semer un germe de totalitarisme, c’est peut-être par cette relative nouveauté : le rôle de l’idéologie qui définit les « purs » et les « traîtres ». Le député jacobin Lanot déclara à la Convention en 1794 : « Celui qui n’est pas jacobin n’est pas l’homme de la liberté, parce que les Jacobins sont les homes de la vertu et de la justice, et ceux qui ne sont pas jacobins ne sont pas tout à fait vertueux » [5]. L’inédit dans l’épuration ne réside pas dans son caractère arbitraire, il y eut des précédents au nom des élites et des religions, mais il est de se servir de l’idée révolutionnaire pour opérer cette distinction. C’est peut-être pour cela que l’on englobe souvent 1793 et le totalitarisme soviétique, c’est-à-dire le mythe fondateur et une impasse, mais c’est une démarche non raisonnée et peu historique que de plaquer le présent sur le passé. On peut faire des rapprochements qui permettent de critiquer certains concepts comme la dictature révolutionnaire, par contre il faut éviter les amalgames gratuits. Sans parler des raisonnements qui cherchent à faire du totalitarisme l’essence même des révolutions ! Puisque le jacobinisme se basait théoriquement sur le service du peuple, examinons ce qu’il en a été en réalité.

[1] C. Gaillard Le débat sur la propriété au XVIIIe siècle Paris, Atelier Proudhon n°8, Vol. 1, 1987.

[2] Proudhon, cité par Voyenne : Proudhon et la Révolution Paris, Atelier Proudhon n°2, 1986.

[3] B. Voyenne, op. cit.

[4] Voir à ce sujet les articles de F. Lebrun La guerre de Vendée, L’Histoire n°78 et n°81 et 3.-M. de Montremy : La nouvelle guerre de Vendée L’Histoire n°92.

[5] Le Moniteur, XXII, 641.


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 112157

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Partage Noir  Suivre la vie du site Terreur & dictature jacobine (1793-1794)   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License