La Bouche de Fer

Jacobins et milieux populaires

lundi 21 juillet 2008 par E. Axenberg

Tout autant que les défaites militaires du début de l’année 1793, la poussée des Sans-culottes est présentée comme la cause directe de la dictature jacobine. Nous ne détaillerons pas ici les raisons de ces insurrections parisiennes, notons seulement qu’à partir de 1791 le mouvement populaire se radicalise et devient de plus en plus autonome. De la fusillade du Champ-de-Mars (juillet 1791) à la prise des Tuileries (10 août 1792), c’est la monarchie qui est rejetée par cette « avant-garde » parisienne. Mais les troubles persistent avec en arrière-fond la crise économique. Des émeutes sur la question des subsistances se produisent en février et en avril 1793. Une manifestation impose quasi physiquement aux députés un prix maximum du pain. Finalement, cette contestation mène aux journées des 31 mai au 2 juin 1793 au cours desquelles la Convention est encerclée et les députés girondins décrétés en état d’arrestation.

Dans la plupart des cas, les Jacobins furent réticents à cautionner ces soulèvements (ils rejetèrent catégoriquement ceux, purement économiques, de février 1793). Comme la Commune de Paris, qui était tenue par les avocats et les journalistes [1], ils suivaient le mouvement, ne l’encadrant que lorsqu’il leur semblait utile du point de vue du pouvoir. C’est pourquoi l’insurrection du 31 mai contre la Convention est décisive dans le cours de la Révolution. Pour les historiens communistes comme Mazauric, l’union entre les Jacobins et les masses populaires ne fait aucun doute : « (…) moment du plus intense approfondissement de l’alliance jusqu’au bout de la bourgeoisie jacobine et des masses populaires pour assurer une victoire révolutionnaire totale » [2].

Une lecture des événements très différente, dégagée du dogme, peut être faite. La section de la Cité avait convoqué le 28 mai les délégués des autres sections. Trente-trois d’entre elles furent représentées au lieu de réunion, l’Évêché. Là, on décida la constitution d’un Comité insurrectionnel présidé par l’Enragé Varlet, qui joua un rôle déterminant semble-t-il. Lors de la préparation de la révolte, les Jacobins ne s’engagèrent pas. Des commissaires furent simplement envoyés pour la rédaction des pétitions. On demanda au Comité de l’Évêché si l’on ne pouvait pas se contenter d’une insurrection morale, c’est-à-dire qui laisserait à la Convention le soin de régler la question politique. Les plus radicaux des insurgés, Varlet en tête, repoussèrent cette suggestion. Ils voulaient une insurrection brutale, n’hésitant pas à parler de tuer des députés pour imposer des mesures économiques. La section de Popincourt, très robespierriste, fit part de son opposition. Si l’on écarte les maladresses du Comité de l’Évêché (excès verbaux, pleins pouvoirs à Varlet), on s’aperçoit qu’il y eut un sabotage des Jacobins. On aurait tort de se focaliser sur le problème de la violence, c’est la légitimité du pouvoir que les Jacobins voulaient sauver. Ni morale ni brutale, l’insurrection du 31 mai fut tout simplement bancale. Elle aboutit au siège de la Convention, demandant à celle-ci de se faire violence, mollement soutenue par quelques députés montagnards. Ce fut un échec. Alors seulement, les Jacobins prirent le contrôle de l’insurrection pour éviter une contre-attaque des Girondins. Le Comité de l’Évêché fut tenu à l’écart des préparatifs et le coup de force triompha le 2 juin 1793.

On chercherait en vain le caractère d’alliance entre les députés et les Sans-culottes, puisqu’une alliance suppose la défense d’intérêts communs. Ces journées sont en fait une manipulation et le premier grand échec du mouvement populaire. Il est vrai que les historiens modernistes et marxistes sont au moins d’accord sur un point : le manque de maturité des Sans-culottes. Ce consensus ne nous surprend pas, même s’ils en tirent des conclusions différentes. Les modernistes expriment la peur classique devant toute lutte sociale : « La révolution a été entraînée par la guerre et la pression de la foule parisienne hors du grand chemin tracé par l’intelligence et la richesse du XVIIIe siècle » [3]. La thèse communiste est liée, elle, au matérialisme historique ; les Sans-culottes, composés d’artisans et de salariés, étaient économiquement archaïques, mais ils étaient politiquement moderne si lorsqu’ils permettaient à la bourgeoisie capitaliste de l’emporter : « Politiquement, les Sans-culottes représentaient le parti avancé de la révolution. Économiquement, ils étaient attachés à la petite production indépendante, à l’artisanat, à la boutique : ils étaient : condamnés à décliner (…) tant qu’ils luttaient contre l’aristocratie, ils marchaient dans le sens de l’histoire » [4] (Soboul).

François Furet, pourtant moderniste, renchérit : « L’action des Sans-culottes de 1793 n’est pas importante parce qu’elle est le fait d’un groupe social “populaire” (d’ailleurs impossible à traduire en termes socio-économiques) mais parce qu’elle exprime dans son état chimiquement pur ces représentations révolutionnaires de l’action politique, l’obsession de la trahison et du cornplot, le refus de la représentation (…). Et rien ne permet ni ne permettra jamais (sic) d’expliquer ces représentations à partir d’un état social qui présente des intérêts contradictoires » [5].

II s’établit donc un consensus pour traiter les Sans-culottes comme des écervelés. Nous ne cherchons pas ici à magnifier le peuple (en fait une minorité agissante). Les Sans-culottes ont donné des armes aux Jacobins en étant incapables de définir leur pouvoir populaire (le projet de Varlet fondé sur le mandat impératif [6] eut peu de retentissement) mais une autre grille de lecture est possible, sans ces préjugés. Comme le soulignait Kropotkine, il est tout à fait arbitraire de définir une révolution par les seuls rapports de production, même si cela a pu être souvent le cas. Entre 1792 et 1794 se déroule une lutte pour, la consommation : la nourriture, le logement et les secours aux pauvres. C’est le sens des émeutes, des saisies de denrées, des taxations d’office dont les Enragés seront les seuls à se faire les vrais défenseurs. Cette lutte n’est pas une émotion due à la fin du roi nourricier. Trop d’historiens limitent l’action du peuple aux problèmes de paternalisme. Contrairement aux émeutes de l’Ancien Régime, l’action des Sans-culottes montre le mûrissement de ces gens modestes transformant leur désarroi en revendications. C’est le droit à l’existence qu’ils opposent à la crise économique. Kropotkine se servit de cette constatation évidente pour bâtir son système de pensée : « Nous pensons qu’en économie politique il convient avant tout d’étudier le chapitre de la consommation, en sorte que le logis, la nourriture et l’habillement soient garantis pour tous. Nos ancêtres de 1793-1794 l’avaient bien compris » [7]. Il est certain que ce genre de lutte prend plus de vigueur dans les périodes de mutation sociale au cours desquelles il est difficile de se fonder sur la production pour améliorer son sort. Dans les campagnes on peut noter un mouvement similaire à certains endroits. Le curé d’Etampes, Pierre Dolivier, s’en fait le porte-parole dans son Essai sur la justice primitive [8]. Hélas ! les deux mouvements ne purent se rencontrer, et la lutte paysanne resta distincte dans ses objectifs.

Il se crée en milieu urbain un clivage social basé sur les inégalités devant la consommation, qui va jusqu’à un sentiment de classe chez certains. Jacques Roux utilise même le mot en venant présenter une pétition à la Convention en juin 1393. Toutefois, le mouvement sans-culotte tendait à se diviser entre les chômeurs et les salariés, d’une part, prêts à pousser l’action très loin et les commerçants, d’autre part, qui voyaient l’action directe se retourner contre leurs boutiques. Les Jacobins surent jouer habilement de ce clivage. Fait significatif, ils envoyèrent des commerçantes des Halles dévaster le Club des Citoyennes révolutionnaires, proche des Enragés. La tromperie viendra de la confusion entre la revendication populaire du droit à l’existence (c’est-à-dire l’exercer pleinement) et le « droit à la vie » proposé par les Jacobins qui n’était en fait que charitable. Le spectacle de la misère et la nécessité de I’« effort national » poussèrent les Jacobins à prôner quelques mesures, mais dont l’importance est réduite. Le moderniste Jacques Solé a bien résumé l’ambiguïté des mesures prises à partir de juin 1793 : « On décida d’arrêter les suspects sans les définir. On vota le principe d’une armée révolutionnaire sans le mettre en pratique. On demanda aux autorités locales de vendre en petits lots les biens des émigrés, mais elles n’en firent rien (…). Tout le monde était d’accord avec une extension maximale de la propriété (…). Pour les Jacobins, les paysans et les Sans-culottes passaient après la rébellion fédéraliste » [9]. Ce sont seulement la portée du soulèvement de province et les succès des Vendéens qui poussèrent les Jacobins pendant l’été de 1793 à admettre quelques revendications populaires. Plutôt que d’une alliance, il faudrait parler d’utilisation. Robespierre l’avait écrit dans un texte de juin 1793 : « Il faut que le peuple s’allie à la Convention et que la Convention se serve du peuple » [10]. Il faut dire que les historiens méprisent cette revendication populaire qui porte la révolution : la recherche de la dignité. Pourtant, ne serait-ce pas le seul progrès qui mérite ce nom, et non la « richesse » ou le « sens de l’histoire » ? Plutôt que de rejeter comme archaïques les Sans-culottes, rappelons que leur mouvement émerge à la fin de l’année 1791 pour être canalisé à l’été 1793. Ce qui fait bien peu de temps pour que le mouvement s’éduque pleinement, même s’il rompt avec les simples mouvements de foule de l’Ancien Régime.

En juillet 1793, les délégués des sections veulent répartir la production dans des ateliers sectionnaires, c’est-à-dire qui recouperaient les structures politiques et économiques du peuple.

Devant les problèmes de fonds, de viabilité du projet, des sections et des métiers (la cordonnerie, par exemple) demandèrent que l’on interdise les fournisseurs officiels aux armées. Le travail devait être réparti entre chacun. La section du Bonnet rouge ira plus loin en réclamant l’égalité de chaque producteur [11], au début de l’année 1794.

Ces exemples montrent que le mouvement cherchait ses solutions sociales. Quelques formes balbutiantes de fédéralisme tentèrent rie dépasser le stade de la démocratie directe, même lorsque les sections se bureaucratisèrent. « Il se constituait tout un réseau de Sociétés populaires ou fraternelles, ainsi que des Comités révolutionnaires qui vont devenir bientôt (en l’An Il de la République, après l’expulsion des Girondins), une vraie force d’action. Tous ces groupements se fédéraient entre eux, soit pour des objets momentanés, soit pour une action durable, et fis se mettaient en correspondance avec les 36.000 communes de France. On organisait même un bureau spécial de correspondance dans ce but. Une nouvelle organisation spontanée surgissait ainsi » [12]. Les Jacobins qui prétendaient servir le peuple n’ont pas joué un rôle pédagogique, comme y prétendait Robespierre, mais castrateur. Les plus avancés d’entre eux ne concevaient leurs utopies sociales (cf. le Saint-Just des Institutions républicaines qu’après avoir brisé le mouvement populaire. Face à la formidable accélération parisienne, le jacobinisme se référait à ce qu’il y avait de plus rétrograde : l’absolutisme. Le pouvoir a évité l’effondrement in extremis le 2 juin 1793 en s’abandonnant à la faction la plus efficace. En effet, les députés montagnards n’auront jamais la majorité à la Convention (environ 40% des sièges). Pour sauver la République, il fallait une solution ultra-autoritaire, c’est-à-dire rétrograde par rapport aux propres valeurs de la révolution. Les chefs jacobins furent soutenus comme hommes d’ordre alors que le principe d’un régime d’exception était presque acquis par la Convention (création d’un tribunal révolutionnaire le 10 mars 1793, création du Comité de Salut public le 6 avril 1793). Les Sans-culottes ne furent pas dupes. Devant les réticences à prendre des mesures sociales, ils envahirent pacifiquement la Convention les 4 et 5 septembre 1793 pour imposer une politique économique. La Convention réagit par la répression (arrestation des Enragés), par la canalisation du mouvement (réduction des assemblées populaires) et les mesures établies (maximum des prix, chasse aux spéculateurs) furent détournées de leur sens. Il n’est pas dans notre propos de raconter ici l’histoire du mouvement populaire, mais une alliance suppose un compromis alors qu’il n’y eut que la confrontation de deux logiques : l’une étatique, l’autre des Sans-culottes. Les Jacobins parlaient de mesures spéciales pour sauver l’unité du pays, les Sans-culottes pour continuer l’ère de justice proclamée en 1789. Le système parlementaire et le système populaire coexistaient ; ne croyons pas que la dictature jacobine les unifia ou les réconcilia en 1793. C’est en abdiquant sa spécificité par une sollicitation que le mouvement populaire apportera sa contribution. En présentant une ultime démarche au pouvoir, la manifestation du 5 septembre sauvera ce dernier in extremis. La démarche populaire n’était pas irrationnelle, elle empruntait à la démocratie parlementaire (pétition, requête), pourtant n’était-il pas absurde de vouloir un changement économique par la voie politique ? Les militants affaiblissaient leur combat contre la classe des riches. Voline le rappelle : « Tout exploité se rangeant à la doctrine politique, manque de conscience de classe : il est trompé ; il perd le véritable terrain de la lutte des classes, il n’en a pas la juste notion » [13]. Par cette attitude, le mouvement sans-culotte abdiqua son identité et s’il se reprit ensuite, il était trop tard. On a pu dire que c’était inévitable en raison de la contradiction entre salariés et propriétaires de leur outil de travail, mais nous avons vu que la production ne joue pas un rôle majeur dans la contestation et, de plus, la contradiction n’est pas décisive.. Ni plèbe d’Ancien Régime ni prolétariat moderne, la sans-culotterie ne résolvait pas la contradiction ; elle tentait de la dépasser pour tendre vers ce qui était possible socialement. Ce mouvement social ne fut pas gêné dans son propre développement, mais en s’orientant sur le terrain politique, il contribua à sa désagrégation. De toute façon, son rôle dans l’établissement de la dictature jacobine doit être relativisé. Ce ne fut qu’un coup de pouce. C’est dans la crise du pouvoir et les institutions démocratiques qu’il faut en rechercher l’origine. La poussée populaire n’a pas compromis une démocratie trop fragile. Nous avons vu que les mesures d’exception étaient prêtes. Au fur et à mesure que la République approchait de la faillite, l’application de celles-ci engendrait un consensus. Les travaux de la Convention se limitèrent de plus en plus a des duels d’états-majors pour le titre de sauveur. Ce qui était affaibli, ce n’était pas la démocratie parlementaire mais l’appareil répressif, et cela depuis la fin du règne de Louis XVI. En 1788, celui-ci n’avait plus de police, plus d’État et guère d’armée ! L’impossibilité pour les démocrates de noyer dans le sang les mouvements paysans et urbains les força à les manipuler. La guerre déclenchée par la France fit croire que l’on retrouverait l’unité du pays, mais la défaite accentua encore les problèmes. La démocratie parlementaire se dirigeait vers la dictature (il n’y a pas incompatibilité). De la loi martiale à la Terreur, ce n’était qu’une extension voulue comme provisoire par les démocrates. N’oublions pas que le Comité de Salut public fut réélu tous les deux mois. L’irruption de la dictature jacobine ne fut ni mécanique ni irrationnelle. L’histoire n’est pas une science exacte ou un mystère, elle relate seulement ce qui devient possible à un moment donné et la dictature jacobine est issue d’une combinaison de faits dont on peut chercher l’enchaînement si l’on ne fait pas de calculs de probabilité !

[1] G. Rudé : La foule dans la Révolution française Paris, Maspéro, 1982, p. 135.

[2] Mazauric, Hincker, Bertaud : Histoire de la France contemporaine Paris, éd. Sociales, Tome 1, p. 227.

[3] D. Richet : La France moderne l’esprit des institutions f Paris, Flammarion, 1973, p. 7.

[4] A. Soboul : Comprendre la Révolution Paris, Maspéro, 1981.

[5] F. Furet : Penser la Révolution française Paris, Gallimard, 1986.

[6] J.-F. Varlet : Projet d’un mandat spécial et impératif, 1792, in 8°, 22 pp., B.N. (cf. le Monde libertaire n°709).

[7] Kropotkine Anarchie et théories économiques in Œuvres Paris, Maspéro, 1976.

[8] P. Dolivier : Essai sur la justice primitive Paris, EDHIS, 1975 (réédition).

[9] J. Sole : La Révolution en questions Paris, Le Seuil, 1988, p. 164.

[10] Robespierre : texte inédit cité par P. Kessel in Les gauchistes de 89, Paris, UGE, 1969, pp. 256-257.

[11] Cité par A. Soboul : Problèmes du travail en l’An II in Comprendre la Révolution Paris, Maspéro, 1981.

[12] Kropotkine : La Grande Révolution Paris, Stock, 1976.

[13] Voline : article de l’Encyclopédie anarchiste


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