La Bouche de Fer

L’intelligentsia et le pouvoir

lundi 21 juillet 2008 par E. Axenberg

L’épisode jacobin peut se résumer comme le bref passage au pouvoir d’un groupe d’intellectuels détournant les aspirations populaires pour instaurer un régime sur une base militariste et bureaucratique. Certains ont été jusqu’à dire que ces intellectuels : écrivains, avocats, journalistes, prennent le pouvoir en 1793 parce qu’ils ont été frustrés des places et des honneurs dans la société d’Ancien Régime [1]. Et, un contemporain de la Révolution, Rivarol, avait déjà esquissé une sociologie de l’intelligentsia pensée dans sa position sociale et pas seulement littéraire ou oratoire. Mais Rivarol, même si sa pensée est autrement plus fine que celle de ses successeurs névrosés de la fin du XXe siècle, est prisonnier de son analyse d’ultraroyaliste. Pour lui, la Révolution française n’est qu’un phénomène d’inversion sociale, des envieux prenant la place de ceux qui l’occupaient de plein droit. De cette façon, il lui est impossible de penser l’évolution du pouvoir autrement que par des critères qualitatifs (médiocrité), même s’il a pu percevoir un thème qui reste tabou. Plus près de nous, une historienne, E. Eisenstein, rappelle le rôle des intellectuels dans l’initiative révolutionnaire [2], mais elle ne les pense pas comme groupe social. C’est d’ailleurs une tendance générale à la communauté historienne, dont il faudrait chercher les raisons. Les historiens ne veulent peut-être pas admettre qu’ils appartiennent à un groupe social qui a instauré une telle dictature dans le passé ! Pour les marxistes, c’est hors de question puisque les intellectuels ne constituent pas une classe mais seulement une frange éclairée", souvent capable de servir la Révolution. C’est ainsi que la dictature jacobine est définie comme l’élément intelligent d’une bourgeoisie omnipotente.

Pour les modernistes, comme Furet, la thèse de l’intelligentsia n’est pas plus acceptable. S’ils constatent la tyrannie mise au service de l’idéologie, ils font totalement l’impasse sur les problèmes sociaux. C’est ainsi que le rôle de Robespierre est défini comme celui d’un idéologue et non d’un intellectuel, sous-entendu les idées sont mauvaises, mais la fonction reste bonne. D’autres ajoutent des causes administratives, de réorganisation du pouvoir. Après une histoire marxiste qui subordonne trop à l’économie, on tombe dans l’excès inverse. L’État et la politique peuvent avoir une action indépendante par rapport à l’économie, mais de là à dire que les problèmes sociaux et économiques sont négligeables dans la Révolution française, il y a un pas trop vite franchi !

L’évolution du pouvoir en 1793 signifie-t-elle que la lutte des classes est complètement caduque ? Ne peut-on cerner la phase jacobine dans son contexte social et pas seulement politique ? Le problème est que la lutte des classes a presque toujours été étudiée sous l’angle du marxisme, ce qui sous-entendait donner à cette lutte un rôle moteur dans l’histoire et appliquer le matérialisme historique. Or, la lutte des classes ne saurait constituer un critère unique d’explication. Quant au matérialisme historique, il ne fonctionne pas. On ne trouve pas en 1789 un mouvement global de classe, la« bourgeoisie » ne parvient pas à obtenir le pouvoir de façon durable et ne le revendique guère. De plus, elle est traversée en son sein de tensions complexes. Certains historiens en ont déduit que la lutte des classes n’existe pas, non sans sous-entendus pour le présent. En fait, il se passe pendant la Révolution ce que l’on peut appeler un phénomène de recomposition de classes jusqu’alors prisonnières des structures rigides d’Ancien Régime (les trois ordres : clergé, noblesse et tiers état), et non un simple mouvement de translation (la bourgeoisie prenant la place de la noblesse). Ce phénomène durera assez longtemps, les classes sociales n’ayant un visage net qu’au cours du XIXe siècle, où les acteurs sociaux s’affronteront dans un cadre précis. Cette période transitoire explique qu’en 1815, les structures sociales aient encore, pour une grande part, le même visage qu’en 1789. Pendant la Révolution, la lutte des classes est diluée dans l’extrême confusion où se trouvent des groupes sociaux qui ne savent guère où et avec qui ils se situent (sauf d’une manière négative, contre un adversaire). D’où l’importance vitale que prend le politique à cette époque. D’où l’échappée de l’intelligentsia qui trahit les intérêts « bourgeois » parce qu’elle peut exercer le pouvoir. Il est évident qu’il ne s’agit pas de toute l’intelligentsia. Ce qui nous amène à une autre explication. Nous avons vu que les problèmes politiques et militaires poussaient les gouvernants à un retour vers l’autoritarisme, pour sauver un édifice que la poussée populaire menaçait. Mais n’oublions pas cette constante de la vie révolutionnaire à partir de 1789. Toute l’action fut orientée vers les divisions exacerbées, jusqu’aux conflits individuels pour ne les dépasser que sur une base négative (la haine j de l’autre, la guerre contre l’étranger). Jamais, chez ces disciples de Rousseau, on ne pratiqua aussi peu le contrat durable (c’est sans doute la raison pour laquelle la frange la plus intelligente de la bourgeoisie ne souhaite pas fêter le bicentenaire ; ce serait un mauvais exemple alors qu’elle tente d’imposer un consensus général en cette fin des années quatre-vingt. D’une façon ou d’une autre la conception utilitariste de l’histoire ne change pas. Le jacobinisme ne fut pas unifié, lui non plus. En 1793, c’était un assemblage humain, social et idéologique, mais contrairement aux autres, les jacobins purent assurer la continuité de leur action malgré de nombreuses scissions. Robespierre avait souligné à la Convention l’erreur de s’engager dans une guerre extérieure pour faire taire les divisions internes : « Les plus nombreux, les plus dangereux des ennemis sont-ils à Coblence ? Non, ils sont au milieu de nous » [3]. Ce discours date de 1791 ! Mais Robespierre se trouva isolé, ce qui l’empêcha de stopper la marche vers une guerre désastreuse. Il assuma ensuite parfaitement la conduite du combat, une fois arrivé au pouvoir. A l’inverse, ses amis avaient eu raison (dans leur logique) de vouloir le maintien de la peine de mort contre son avis, puisqu’elle servira leur gouvernement. En alliant la continuité de l’action au pragmatisme, les Jacobins saisirent in extremis leur chance le 2 juin 1793.Leurs adversaires girondins furent battus facilement. Les clivages sociaux sont secondaires. Les Girondins étaient plus proches de la grande bourgeoisie négociante et les Montagnards de la petite et moyenne bourgeoisie, mais cela reste du domaine d’influence. Sur 142 Girondins recensés par J. Chaumié [4], on note 48 hommes de loi et membres des professions libérales ainsi que 13 grands commis et serviteurs de l’État ; 72,5% d’entre eux appartenaient â la moyenne bourgeoisie. Il y avait là l’embryon d’un régime proche de celui des Jacobins !

Mais trop de choses séparaient les deux factions : des nuances sociales peut-être, une morale différente liée à un phénomène de génération (les Girondins étaient plus vieux), un habillage idéologique incohérent, les Girondins eux-mêmes étaient médiocres, ils ratèrent leur rendez-vous avec l’histoire. En refusant toute concession charitable au peuple affamé, les Girondins passèrent pour des égoïstes. Ils refusèrent les mesures d’exception (tribunal révolutionnaire, représentants en mission) uniquement parce qu’elles pouvaient servir les Montagnards, tout en faisan arrêter des « leaders » très populaires comme Marat, Varlet ou Hébert. Dans ces conditions, leur arrestation mettait presque fin à un parcours lamentable. Les rescapés tentèrent un soulèvement fédéraliste en province parce qu’ils avaient échoué

Paris. Ils virent avec consternation ce mouvement faire faillit ou se noyer dans le royalisme. En ce sens, Proudhon a eu tort de prendre parti pour ce pseudo-fédéralisme qui n’est qu’un épisode d’une lutte de factions [5]. Les Jacobins ne méritent certes pas la damnation ni les Girondins l’idéalisation. Et pourtant leur opposition est trop souvent embellie. L’important est que la cassure entre ces membres de l’intelligentsia ne fut pas décisive. Ils furent encore assez nombreux pour garder le pouvoir et lui donner une tournure spécifique. Le ralliement de nouveaux partisans et d’opportunistes orientera le nouveau régime dans une direction bien précise. C’est pourquoi il convient d’étudier maintenant les bases de ce pouvoir.

[1] Un certain nombre d’auteurs anglo-saxons et modernistes exploitent ce thème, parfois jusqu’à la caricature comme J. Solé dans son ouvrage La Révolution en questions Paris, Seuil, 1988, p. 33. mais la droite insiste encore plus sur l’aspect « revanchard ».

[2] E. Eisenstein : Who intervened in 1788 ? AHR, oct. 1965.

[3] Discours du 18 décembre 1791.

[4] J. Chaumié : Les Girondins et les Cent-jours… AHRF, 1971, n°3, p. 329.

[5] Cf. P. Ansart : Proudhon Paris, Livre de poche, 1986, mais il se peut que Proudhon n’ait pas étudié ce « fédéralisme ».


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