La Bouche de Fer

Les bases du pouvoir

lundi 21 juillet 2008 par E. Axenberg

On ne peut limiter l’épisode au seul Robespierre. Il est entouré de tout un personnel politique et administratif. La dictature jacobine en formation marque bel et bien l’irruption de l’intelligentsia comme groupe spécifique de gouvernants, au détriment des masses populaires et des « riches ». C’est la tentative d’émergence de ce que nous appellerons un groupe politico-militaire, la domination d’intellectuels s’appuyant sur un lobby militaire et une bureaucratie « d’exception ».

Pour défendre les Jacobins, on avance généralement la probité de Robespierre et de certains des siens et aussi le contexte militaire qui justifierait une dictature provisoire. Si Robespierre donnait de lui-même l’image d’un « incorruptible », d’un ascète vertueux, comme tout guide du peuple, il n’était pas seul à diriger, et l’exercice du pouvoir offre une autre compensation à la première génération de révolutionnaires, la plus désintéressée, lorsqu’elle prend l’État. Cette compensation, c’est la domination. L’institution du culte de L’Être suprême, dont Robespierre se fit le grand prêtre (8 juin 1794), s’explique autant par sa philosophie (il fit briser le buste du philosophe athée Helvétius) que par une justification supplémentaire de sa fonction. Ce fut en somme un retour aux sources, puisque certains pensent que l’État est sorti en partie de l’idée religieuse (comme Bakounine dans la Lettre aux internationaux du Jura [1] par exemple). Quoi qu’on pense de ce nouveau cléricalisme, on ne doit pas juger les acteurs historiques selon les critères qu’ils se sont eux-mêmes attribués. L’image de l’« Incorruptible » -vraie ou fausse, peu importe- participe de la logique du gouvernement d’alors. La légitimité des Jacobins s’est construite sur une situation provisoire et instable qu’ils cherchaient à transformer.

Ce gouvernement est avant tout celui de la guerre. Il hérite d’une situation désastreuse qu’il contribue à rétablir. Faut il attribuer le conflit à une lutte entre bourgeoisies française et anglaise, comme le pensait Daniel Guérin [2] ? Ou est-ce un moyen de souder le pays pour les gouvernants ? Tout cela à la fois, et d’autres raisons existent ; mais l’origine du conflit est ici moins importante que le sens qu’on lui donnera. Cette guerre n’était pas défensive, comme on tenta de le faire croire dès cette époque. Il s’agissait, selon le mot de Chaumette, procureur de la Commune, de tout jacobiniser jusqu’à Saint-Pétersbourg. Saint-Just renchérit : « Si la nation française est pressée dans cette guerre par toutes les passions fortes et généreuses, l’amour de la liberté, la haine des tyrans et de l’oppression, si au contraire ses ennemis sont des esclaves mercenaires, automates sans passions, le système de guerre des armes françaises doit être l’ordre du choc » [3]. Guerre totale, idéologique (de part et d’autre d’ailleurs) qui ne pouvait mener qu’à un changement politique et social dans toute l’Europe, ce qui situait sa fin dans une perspective beaucoup plus longue que la défense des frontières. Sachant que la barre avait été placée aussi haute, il faut étudier cornent cette guerre fut pratiquée.

On ne peut nier que la guerre et la levée en masse aient été bien accueillies par les Sans-culottes (mais pas par les paysans), mais si la combativité des soldats de l’An II est un fait, il faut reconnaître que le principe de la levée en masse fut largement faussé. Durant l’été 1393, l’Enragé Jacques Roux lança aux députés : « C’est la guerre dira-t-on qui est la cause de la cherté des vivres. Pourquoi donc, représentants du peuple, l’avez-vous provoquée en dernier lieu ? » [4]. Il demanda qu’au moins on lança un mouvement massif de volontaires aux frontières pour anéantir l’ennemi au cours d’une guerre populaire. Robespierre objecta que ce type de combat était difficile à organiser, ta levée en masse prend la forme de décrets proposés par le Comité de salut public et votés par la Convention (août 1793). Face à des armées de métier, on nationalisa la guerre mais en la menant selon des règles d’État, cela eut des conséquences prévisibles. Si la grande masse des enrôlés combattit autant par patriotisme que par soumission à l’autorité, on doit rappeler que le nombre des déserteurs est évalué en 1793 entre 40 et 50.000 personnes [5]. Et comme le souligne M. Auvray : « Il convient de ramener à de justes proportions l’enthousiasme mythique de la majorité des volontaires de l’An Il : les dits « volontaires » sont, en grande partie, des hommes qui ont été réquisitionnés et contraints, par la force, de partir » [6]. Les paysans appréciaient peu les passe-droits dont bénéficiaient beaucoup de fils de notables.

La guerre devint l’axe central du pouvoir. L’intelligentsia jacobine s’assure le contrôle de l’armée par l’envoi de représentants en mission et une relative épuration des cadres militaires, compensée par la promotion de combattants. L’édifice était soutenu par toute une propagande qu’a montrée J.-P. Bertaud [7] : vignettes emblématiques sur le papier à lettre des soldats, mots de passe à caractère idéologique, théâtre des armées, journaux utilisés par le Comité de salut public contre ceux des militants radicaux, ou encore crées par des généraux (L’Avant-garde de Dugommier). Quant aux lettres de soldats, elles étaient atténuées par la menace de la censure. Autant d’éléments qui amènent à douter d’une nation spontanément en armes. La guerre faisait passer de force la population dans le moule de la République, tandis que le culte .des héros morts et des victimes fortifiait ce sentiment-là. Par la mort, l’État faisait naître le civisme. Une situation qui devrait faire réfléchir sur les valeurs soi-disant positives de la citoyenneté. En effet, des historiens de l’Antiquité ont retrouvé le même phénomène à Athènes, où la cité existait avant tout par le souvenir des héros tués à la guerre [8]. Lorsqu’en 1793, des Sans-culottes développèrent le culte naïf mais subversif de héros des luttes comme Marat ou Chalier (maire jacobin de Lyon tué par les royalistes), le gouvernement jacobin prit soin d’y ajouter des héros militaires. Si ce sentiment s’est atténué depuis la guerre de 1914, on peut s’interroger sur le civisme français, fondé sur des tueries plus que sur la liberté ou la souveraineté populaire

Cette politique guerrière aurait été insuffisante sans le soutien d’un « lobby » militaire et la création d’un appareil bureaucratique. Si les Jacobins, pour des raisons philosophiques et stratégiques, ne pouvaient pas toucher à l’économie capitaliste, ils n’hésitèrent pas lorsque cela servait la chose militaire. Le contrôle partiel de l’économie se traduisit par la création de manufactures d’État, par des contrôles (taxes, saisies, règlements) et par la livraison de matières premières aux entrepreneurs. L’industrie de guerre se développa. Toutefois ce dirigisme économique connut des variations, les manufactures d’État furent stoppées dans leur développement, le contrôle du commerce extérieur fut bref et relâché par le gouvernement lui-même. On peut interpréter cette politique de différentes façons : soit comme « conforme aux intérêts de la bourgeoisie commerçante et industrielle » [9], soit comme le fait que les Jacobins n’avaient pas de véritable politique économique car le gouvernement était traversé de plusieurs tendances à ce sujet. En tous cas, on était loin d’une collectivisation ! Contrairement à ce qu’affirment des historiens libéraux, le dirigisme ne gêna pas l’essor du capitalisme, simplement il contribua à lui donner des, caractères originaux [10], mais le profit continuait. Il y avait assez de passerelles à cette époque avec le système libéral. Il faut dire qu’un des facteurs de subversion utilisé par l’Enragé Jacques Roux, parmi les soldats, était sa dénonciation des fournisseurs aux armées et de l’intendance, « l’administration de l’habillement » [11], une critique que ne pouvaient tolérer les Jacobins et qui fut la cause probable de l’arrestation de Roux. Pourtant, même l’historien Dommanget, très engagé, évacue le problème au nom de « l’effort de guerre » [12]. Il existe des déclarations de Robespierre et de Saint-Just contre les profiteurs de guerre, mais pour se plaindre de l’ingratitude ou réprimer des excès flagrants sans aborder le vrai problème : le pillage est inhérent à l’économie des États en guerre. Tout au plus, les leaders jacobins songèrent-ils à une purge passagère dans l’appareil de leurs partisans trop « pourris » comme Tallien, Fouché ou Barras, sans remédier au mal. La pratique du pouvoir eut les mêmes conséquences dans les territoires occupés. Robespierre voulait une guerre libératrice mais la Convention autorisa, dès novembre 1793, à se servir sur les pays « délivrés » La Rhénanie et les Pyrénées, qui avaient fait un assez bon accueil aux Français, furent pillées sans vergogne. Cela attisa la contre-révolution en soudant le peuple avec ses anciens dirigeants, en isolant les Jacobins locaux (italiens, belges). Qu’autour de l’État guerrier s’agglutine un groupe de profiteurs nous paraît plus crédible que de tout ramener à une classe bourgeoise soudée et agissant dans l’ombre. Outre les spéculateurs, notons que la Trésorerie nationale fonctionna du 10 août 1792 à Bonaparte avec des pouvoirs accordés par Louis XVI ! L’autre aspect du pouvoir jacobin est l’essor d’un énorme appareil bureaucratique. On a beaucoup exagéré la fonctionnarisation entre 1793 et 17914, puisque les nombreuses attributions de l’administration au domaine privé sous la monarchie d’Ancien Régime faussent les statistiques. Pourtant, les travaux de C. H. Church [13] montrent une énorme bureaucratisation sous la Terreur (670 fonctionnaires en 1789, contre plus de 6.000 en 1793, pour retomber à la moitié après Robespierre). Le poste le plus important, avec la plus grande division du T travail, était le ministère de la Guerre dirigé par Carnot, avec 1.800 employés. Carnot est précisément le modèle du futur technocrate, sorti de l’Ecole du génie de Mézières tout en ayant fréquenté la société scientifique et littéraire d’Arras avec Robespierre, en 1789. Encore était-il d’une parfaite probité ! Robespierre s’aperçut trop tard de la bureaucratisation que son pouvoir engendrait. On peut suivre Jacques Solé lorsqu’il écrit : « Le succès de la Révolution venait d’être assuré par la collaboration étroite entre une administration indépendante des aléas politiques et, des fournisseurs qui avaient pu dissimuler leurs comptes sous le manteau du salut public » [14]. Ces parasites ne sont pas nés en 1793 mais pendant l’Ancien Régime, simplement ils prospérèrent avec la politique militariste et dirigiste. Sans parti, les Jacobins ne pouvaient canaliser et encadrer parfaitement cette force montante. A l’inverse, il fut facile de soumettre et de purger la bureaucratie politique. La Commune et les comités révolutionnaires furent plus remaniés que l’administration, et pourtant il s’agissait de militants sincères malgré leur rôle néfaste. A l’inverse, le Comité de salut public devait créer des postes de surveillance et multiplier les menaces. C’était dangereux, car cela ne permettait pas la moindre faiblesse au pouvoir, et surtout inutile, car les hauts fonctionnaires étaient indispensables. On est loin du système soviétique, comme on le voit. Nomenklatura, oui, mais nomenklatura ambiguë, circulant entre les différentes forces du moment, survivant à chaque crise. L’épisode jacobin fut trop bref pour savoir comment il aurait réglé le problème : par une gigantesque purge ou en s’inclinant.

[1] Bakounine, cité par Gaston Leval : La pensée constructive de Bakounine Paris, Spartacus, 1976, p. 198.

[2] Daniel Guérin : La lutte des classes sous la Première République 2 vol., Paris, 1968, cf. T2, p. 501.

[3] Saint-Just : Rapport sur la nécessité de déclarer le gouvernement révolutionnaire jusqu’à la paix in OEuvres choisies. Paris, Gallimard, 1968.

[4] Dommanget : Les Enragés Paris, Spartacus, 1976, p. 85.

[5] Voir à ce sujet les nombreux travaux de J.-P. Bertaud qui relativise cependant la désertion par rapport à la docilité (Valmy, la démocratie en armes Paris, Julliard, 1970).

[6] Michel Auvray Objecteurs déserteurs insoumis à travers l’histoire Paris, 1983, P. 36.

[7] Michel Auvray Objecteurs déserteurs insoumis à travers l’histoire Paris, 1983, P. 36.

[8] N. Loraux : L’invention d’Athènes Histoire de l’oraison funèbre dans la cité classique " Paris, Mouton, 1981.

[9] Soboul : Histoire de la Révolution française Paris, Gallimord, T2, p. 101.

[10] Voir à ce sujet la synthèse de H. Bonin La Révolution a-t-elle bloqué la croissance économique ? L’Histoire n°77, p. 98.

[11] Maurice Domrnanget, op. cit., p. 68.

[12] Maurice Dornmanget, op. cit., commentaire, pp. 77-78.

[13] C. H. Church : Revolution and Red tape 1770-1850, Oxford,1981.

[14] Jacques Solé : La Révolution en questions Paris, Seuil, J 1988, sur ce thème voir plutôt M. Bruguière : Gestionnaires et profiteurs de la Révolution Paris, Orban, 1986.


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