La Bouche de Fer

La fin des Jacobins

lundi 21 juillet 2008 par E. Axenberg

On a beaucoup monté en épingle la lutte des factions entre Indulgents (dantonistes), Endormeurs (le Comité de Salut public) et Exagérés (Hébert) qui éclate au printemps 1396. Ii y avait un intérêt politique pour des historiens à opposer un Danton social-démocrate, un Robespierre stalinien et un Hébert gauchiste. En fait, ramenées dans le contexte du pouvoir, ces luttes sont peu importantes. Elles sont l’écume des conflits de l’époque.

La position dantoniste peut être résumée par cette intervention sur le Comité de Salut public faite à la Convention en août 1793 : « Je le déclare, je n’entrerai dans aucun comité responsable. Je conserverai ma pensée toute entière, et la faculté de stimuler sans cesse ceux qui gouvernent ; mais je vous donne un conseil, j’espère que vous en profiterez ; il nous faut les mêmes moyens qu’emploie Pitt (ministre anglais, NDLA) à l’exception de ceux du crime » [1]. La position de Danton au sein de l’intelligentsia est au fond plus traditionnelle. C’est celle d’un critique du pouvoir, ce que ne pouvaient tolérer ses collègues impliqués dans le gouvernement, d’autant que Danton avait été démissionné du comité CD en juillet 1793 pour incompétence et corruption. Par le renforcement de la Terreur et de la dictature, le rôle politique des dantonistes était anéanti, ce qui justifia leur fronde alors qu’ils différaient sur peu de choses avec le gouvernement. N’oublions pas que le « modéré » Camille Desmoulins envoya à la mort les hébertistes par de véritables appels au meurtre. Quant aux hébertistes, qui eurent la sympathie de certains Sans-Culottes, leurs positions radicales masquent des motifs douteux. Les ambitions personnelles sont flagrantes dans le projet de dictature d’Hébert. On a beaucoup amplifié les conséquences de l’exécution des hébertistes, en mars 1794, qui symboliserait la rupture de l’alliance jacobine avec le peuple. Mais nous avons vu que cette alliance est un mythe. Tout au plus, la mort du Père Duchesne dissipa-t-elle le malentendu mais il n’y eut aucun soutien populaire à l’égard des hébertistes. Les rapports de police notent seulement un silence inquiétant dans le peuple tandis que l’agitation se développe dans les ateliers et les marchés. Sans la chute de Robespierre, due à une lutte au sommet, il est probable que le régime jacobin aurait eu à affronter une insurrection populaire pour des motifs économiques et non pour des intérêts de factions.

L’épisode le plus significatif du pouvoir jacobin est paradoxalement sa chute. C’est pourquoi nous laisserons ici une plus grande place à l’événementiel.

Lors de la chute de Robespierre, le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), il n’y a pas une bourgeoisie vraiment agissante. Si l’on symbolise celle-ci par la Convention, on s’aperçoit que l’Assemblée n’aurait jamais mené la fronde d’elle-même. La crise viendra des gestionnaires de la machine étatique. Disciplinés, actifs, ceuxci supportent de moins en moins l’inquisition et aspirent à plus de stabilité. Malgré son prestige, Robespierre se met à dos la majorité des Comités de Salut public et de Sûreté générale, pas seulement par dogmatisme mais aussi par une différence d’appréciation. Tous sont terroristes ou presque, mais certains veulent limiter cette pratique. Le « doux » Carnot préconise l’exécution des prisonniers de guerre et l’utilisation de la Terreur clans le cadre de la défense nationale, mais il ne comprend pas son utilisation à des fins civiles alors que la pression populaire lui semble jugulée. A l’inverse, Robespierre a un rôle symbolique (l’image du pouvoir) mais aussi politique au gouvernement (il dirige le bureau de Police générale au Comité). Il est immerge dans les clubs, les réunions. Pour parler en langage moderne, il est proche de sa base alors qu’un Carnot est affilié au club des Jacobins mais n’y vient jamais.

Le maintien de la Terreur semble justifié à Robespierre. Malgré la liquidation des hébertistes, l’agitation persiste dans les marchés et il tend à se laisser influencer par les informations dont il dispose. Cette divergence d’appréciation creuse le fossé entre « gestionnaires » et « politiques ». Alors que des techniciens comme Carnot, Lindet ou Prieur de la Côte-d’Or, harassés par un labeur immense, font fonctionner le pays, les robespierristes se contentent de formules vagues, tranchant les problèmes par des sentences définitives ou par des menaces. La détérioration du climat est telle que la tendance « dure » et sociale (avec Collot d’Herbois et Billaud-Varenne) finit par s’allier aux autres pour réagir, malgré la crainte d’une scission. De son côté, Robespierre refuse toute médiation. Il est possible que, fidèle à la dialectique rousseauiste, il espérait ranimer le pouvoir par une nouvelle crise. On ne doit pas négliger l’arrogance du personnage qui ne sut pas se cantonner dans un rôle de coordinateur.

Le 8 Thermidor, Robespierre lance à la Convention des accusations assez vagues pour que Billaud en obtienne l’examen par les comités. Furieux, Robespierre va se faire acclamer au club des Jacobins tandis que ses adversaires se préparent à une lutte à mort. Ils prennent le contrôle des troupes et préparent tous les décrets nécessaires. A l’Assemblée, ils attisent la colère des députés contre le tyran et ses amis C mais pas contre la dictature du Comité). Le 9 Thermidor, le sort des robespierristes est réglé en moins de deux heures ils sont mis en état d’arrestation.

Lors des événements qui suivent, on ne trouve pas non plus de machination de la classe bourgeoise, mais une lutte interne au pouvoir. Libérés par des partisans, Robespierre et les siens ont pour eux la Commune, qui était devenue plus politique qu’administrative, quelques sections qui envoient des hommes et c’est à peu près tout. Même les militants qui ont bougé sont désorientés par la perte de légitimité de Robespierre. De l’autre côté, les comités se revendiquent de la Convention, autorité morale, malgré son rôle réduit. II faut noter la capacité stratégique des gestionnaires qui viennent facilement à bout de beaux parleurs. Partout où leurs ordres sont correctement appliqués, ils mettent en échec les robespierristes. Ceux-ci s’appuient sur des organes comme la Commune ou les sections qu’ils ont contribué à vider de leur substance et qui restent amorphes. Les accusés semblent perdus face à leurs adversaires qui connaissent bien le mécanisme des insurrections puisqu’elles leur ont donné le pouvoir. On a dit que les scrupules de Robespierre l’ont empêché de lutter. En fait, le comité insurrectionnel où il siège a pris des mesures auxquelles il ne s’est pas opposé : sa signature figure sur les documents. Si elles échouent, c’est par l’incompétence de verbeux. Les rares ordres sont interceptés par les agents des comités.

Puisque l’administration et les militaires sont fidèles aux autorités constituées, reste l’appel au « peuple » : des ouvriers harangués refusent de bouger. Sur le tard, des salariés se rassemblent mais pour évoquer le maximum des salaires (le barème officiel). Pour les entraîner, le maire robespierriste a l’impudence de rejeter l’origine de cette mesure sur le clan adverse. En vain. Alors Robespierre attend la mort, persuadé que son martyr servira la cause, mais c’est au dernier moment qu’il renonce, devant l’échec. Celui-ci est facilement explicable. Le peuple ne s’insurge que pour ses intérêts ; Robespierre lui avait demandé de se soulever pour sa faction, mais dans un Etat révolutionnaire ce sont les fonctionnaires qui agissent en obéissant à leurs supérieurs hiérarchiques.

[1] Discours de Danton Paris, 1910, p. 515.


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 110213

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Partage Noir  Suivre la vie du site Terreur & dictature jacobine (1793-1794)   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License